Chair

 

Lorsque je suis arrivé à Portsmouth en juin 1995, le grand appartement vide ne contenait que cette chaise. J'étais frappé par sa laideur. Ses formes étaient seulement fonctionnelles et la couleur de son similicuir ne se marierait à l'évidence pas avec aucune de mes affaires, qui allaient bientôt peupler mon grand appartement. Je m'assis cependant dessus et remarquai immédiatement qu'en dépit de son allure rudimentaire elle m'offrait exactement le confort que j'avais toujours rêvé qu'une chaise me donnât, oui, on peut rêver du confort d’une chaise. Et de fait, pendant trois ans, j'ai eu plaisir à m'asseoir sur cette chaise pour me mettre au travail. Je me suis accoutumé à ses grincements, au poids de son dossier dans ma main quand je la tirai de dessous ma table de travail ou quand je l’y remisais. A vrai dire dans cette grande pièce elle demeura le seul élément de mobilier effectivement prévu et conçu pour que l'on s’asseye dessus. En fait je ne m'étais jamais aperçu qu'en dehors de cette chaise, sur laquelle je m'asseyais maintenant sans y réfléchir, il n'y eût pas d'autre siège, de fauteuil ou de canapé dans la grande pièce principale, ce furent mes premiers visiteurs qui visiblement embarrassés de savoir où il était convenu qu'ils s'assoient, qui finirent par me mettre la puce à l'oreille, je leur prêtais alors cette chaise ― dont ils ne semblaient pas remarquer le confort miraculeux ―, j'allais m'asseoir sur le coin d’un deux coffres de la pièce principale. La hauteur de cette chaise ― un peu plus haute m'a-t-il toujours semblé que la normale pour une chaise ― était également parfaite ― en toute honnêteté, tout dans cette chaise était irréprochable à mes yeux, n'était-ce, il n’y avait rien à faire, la couleur de son similicuir qui de fait jura d'avec les objets la cotoyèrent ―, ainsi, lorsque je peignais au sol ― j'ai toujours peint et dessiné au sol ―, assis sur la chaise, il me semblait que je fus à une hauteur idéale, me donnant exactement le recul que je souhaitais, et pour les peintures plus amples, je montais sans mal sur son siège et de là-haut aussi, juché debout sur la chaise, j'étais à la bonne distance pour embrasser d'un seul regard circulaire mon travail. De même, il me suffisait de monter dessus pour atteindre le plafond en levant les bras, ce qui m'épargna de nombreuses fois de devoir sortir mon escabeau, à la réflexion, je n'ai effectivement jamais sorti mon échelle de son placard à balais lorsque j'habitais à Portsmouth. La raideur du dosseret, en dépit du confort parfait du siège, m'aidait beaucoup dans mon travail aussi, puisque attablé, mon dos était maintenu, m'empêchant de m'affaisser tout à fait et plus tard de souffrir de courbatures fourbues. Non, jamais chaise ou tout autre élément de mobilier ne m'avait si parfaitement convenu, n'était-ce, encore et encore, la couleur du similicuir recouvrant le siège et qui vraiment ne s'accommodait nullement du voisinage chromatique d'aucuns des objets et des meubles de la pièce principale. En juin 1998, je décidai de revenir en France. Dans la cohue du déménagement, parmi les cartons, la chaise demeurait là, imperturbable, comme inamovible, mais prête à m'offrir son confort si particulier et si parfait pour des moments de répit. Le dernier jour je descendis dans la rue pour jeter toutes sortes de déchets dans la large décharge commune sur le trottoir d'en face dans la London Road. Je me suis aperçu, pour la première fois en trois ans, que je passais régulièrement, en fait tous les jours, devant sa devanture, que onze chaises, en tous points exactement identiques à la mienne, peuplaient la petite salle de lecture de la minuscule bibliothèque municipale de North End, mon quartier à Portsmouth. Si le mystère de la provenance de cette chaise se dissipait d'un seul coup, un autre problème de conscience survenait: que devais-je faire de ma chaise puisque j'en connaissais désormais l'initial propriétaire? En cela mon hésitation ressemblait à celle d'une personne qui adopterait un chien égaré, en ferait ce que l'on appelle son fidèle compagnon, et puis des liens s'étant créés, entre l’homme et la bête, le précédent maître du chien reparaîtrait : que faire du chien? J'imagine qu’arbitrairement la règle qui prévaut est sans doute de laisser le chien décider, ce qui revient quand même à fuir un peu ses responsabilités d'homme et d'accepter le jugement de l’animal en quelque sorte. Cela ne garantit en aucun cas que la décision du chien soit juste et cela ne m'aidait pas du tout à résoudre mon problème avec ma chaise qui avait apparemment retrouvé son maître précédent. Comme je l'ai souligné, j'avais développé une entente un peu particulière avec cette chaise ― je ne dis plus ma chaise ― qui était tout ce qu'une chaise pouvait être pour moi. D'un côté, je me disais qu'on ne se sépare pas comme ça de la chaise que l'on a toujours envié de posséder, d'un autre côté, la petite salle de lecture de la bibliothèque municipale de North End faisait pitié avec ces onze chaises à la douzaine, toutes ces chaises partageant avec celle qui fut la mienne pendant trois ans une patine admirable, une patine municipale. La salle de lecture était pour ainsi dire vide, mais je ne jugeais pas que ce fût là un prétexte pour ne pas rendre la chaise, après tout, la personne responsable des achats dans cette bibliothèque municipale avait signé un bordereau de commande pour douze chaises et non pour onze, or on pouvait sûrement faire confiance à cette personne, elle devait savoir, mieux que quiconque, combien de chaises étaient nécessaires pour la salle de lecture et qui aurais-je été pour contester cette estimation faite par une personne manifestement compétente. Et je crois que c'est le respect de cette compétence que je n'entendais pas discuter et puis aussi le sentiment de compassion qu'inspirait cette modique salle de lecture d'un quartier populaire de Portsmouth, dans laquelle je ne pouvais m’empêcher d'imaginer, avec gâtisme, qu’une vocation pour la littérature puisse naître dans la tête d'un des jeunes habitants du quartier qui à son tour deviendrait un écrivain ou encore, qu'il fût possible que la chaise vienne à manquer ― si la chose ne s'était pas déjà produite durant les trois ans pendant lesquels j'avais indûment fait mienne cette chaise ― à une personne âgée et qui n'aurait pu trouver, dans un épais traité de philosophie la réponse existentielle à une question qui avait taraudé une vie entière. Je remontai, empoignai une dernière fois le dossier de la chaise et la descendis comme cela, par le dossier, sans plus de ménagement, je me donnais une contenance dans la dureté de mes gestes, je finis par déposer la chaise devant la petite baie vitrée de la salle de lecture de la bibliothèque municipale de North End. Là sur le trottoir, contre la vitrine, elle n'était plus séparée de ces consoeurs de manufacture que par le verre de la baie vitrée et je ne doutais pas qu'un employé de la bibliothèque finirait par s'apercevoir que la douzième chaise de la salle de lecture avait refait surface. Je remontais à l’appartement sans un regard derrière moi: les pièces étaient maintenant vides, l'appartement tel que je l'avais trouvé en arrivant à Portsmouth en 1995, la chaise en moins. Je n'ai depuis jamais retrouvé de chaise qui me convienne en tous points comme celle-là, dans son équilibre parfait entre la raideur du siège, l'épaisseur exacte de son molleton, sa hauteur sans doute un peu supérieure aux normes préconisées dans la profession, et sa largeur qui convenait si adroitement à celle de mes hanches. Je me console parfois, de ce confort disparu en revoyant mon vieillard au soir d'une existence qui ne fut pas toujours rose lire avec gourmandise quelques belles phrases de Descartes ou de Platon, ou à la petite tête rouquine plongée dans les récits de Moby Dick ou de l'Île mystérieuse, tous deux assis sur celle qui fut, durant trois ans, ma chaise.

 

Portsmouth, juin 1998