233712 Et refermant maladroitement le livre, en tombent quelques feuillets qui datent de l'époque de cette rétrospective de John Baldessari au Whitney Museum à New York en 1991, exposition qui avait été une sorte de révélation, je connaissais à l'époque très peu les travaux de John Baldessari . Ces feuillets sont écrits de ma main mais comme ils datent de 1991, je suis un peu subjugué par cette écriture qui était lisible, et pourtant pas si différente de la mienne, de celle d'aujourd'hui qui, elle, est illisible, il est déjà tard mais j'entreprends de recopier ces notes. Je les lis avec émotion, je suis à la fois amusé et irrité par la naïveté de certaines de ces lignes, mais je revois parfaitement cet après-midi poisseux du début de septembre 1991, il pleuvait par intermittence, des douches torrentielles, et les trottoirs étaient glissants des premières feuilles tombées à terre, l'argent manquait en toute chose, il y avait comme cela trois jours à tenir à New York avant de repartir en France, et comme je le pressentais repartir pour une nouvelle vie.

New York, le 2 septembre 91

New York, pour la dernière fois, peut-être. Cigarette. Bière américaine. Mal de dos. Position inconfortable. Tel Philip Winters dans "Alice dans les villes" de Wim Wenders, j'ai investi mes derniers dollars dans un billet d'avion, retournant au vieux pays. Il me reste deux jours et des paquets de petite monnaie à vivre ici. Quelques tokens aussi. Trois immenses valises me regardent près de la porte, elles sont toutes phénoménalement lourdes, ça ne passera jamais. Il y a trois ans j'aterrissais à Chicago, une partie de mes bagages était perdue. Le taxi m'arnaquait d'une dizaine de dollars et je n'arrivais pas à trouver ma chambre d'hôtel. Le voyage américain a duré trois ans. Pendant ces trois ans, j'ai rencontré ce que les Etats-Unis avaient de meilleur à donner aussi bien que des situations plus dures. J'ai travaillé comme assistant de Robert Heineken, et puis aussi sur un échafaud de 30 centimètres de largeur à une hauteur de quatre étages, malgré mon terrible vertige, pour un salaire de misère. Je suis allé dans les plus beaux musées du pays, à New York, Chicago, San Francisco et Boston — j'ai aussi passé de nombreuses nuits d'ennuis à boire et à jouer au billard américain, dans des bars sombres et déprimants de Chicago. J'ai eu de nombreux amis dont les portraits figurent dans ce livre et j'ai aussi combattu la pire des administrations américaines: le Service de l'Immigration et de Naturalisation, hanté de ses visages inamicaux. Il me semble avoir acquis une connaissance très réelle de ce pays — je me vante souvent de mon impeccable compréhension des règles compliquées du base-ball et du football américain. Il est cependant de ma conviction que mon départ des Etats-Unis réside dans mon incompréhension et mon refus de vivre plus outre dans ce pays. Au début je voulais mes images les plus proches de la réalité dont je m'étais donné le but de témoigner: un document. Une première crise d'hépatite virale, puis une longue solitude ont rapidement détourné mes intentions; plus préoccupante que le reportage à propos d'un immense pays, est devenue ma propre vie. Les efforts d'objectivité furent rapidement oubliés et abandonnés, il restait l'intention d'une grande démocratie des sujets traités. Mon aptitude à photographier a aussi grandement diminué. Ce matin j'achetai cinq rouleaux de TRI X, avec l'intention de faire mes dernières images de l'Amérique. Ce soir je constate un peu tristement que je dois en être à la vue n° 10 de la première pellicule: c'est trente-six fois moins d'images par jour que lors de mon dernier séjour à New York. Mon regard ne semble pourtant pas avoir beaucoup changé. J'observe avec la même rigueur les visages de fatigue à la fin de la journée de travail. Je ne prends plus de photos. Je m'intéresse maintenant davantage aux idées. Le procédé a pris la place de la réalisation dans la tâche d'expression d'un contenu pourtant similaire. A mes amis américains, j'ai souvent expliqué que je trouvais difficile de vivre dans un pays à l'idéologie aux antipodes de mes convictions politiques. La condition humaine est une préoccupation inchangée. Au début de mon séjour aux Etats-Unis, je me suis appliqué à un travail de description de l'ennui inhérent à la vie quotidienne: je photographiais les banlieues les dimanches après-midi quand les familles étaient unies ou désunies devant les matchs de football américain sur les écrans de télévision. Plus récemment je tente de réunir les mêmes images de télévision par association dans le but d'éclairer le spectateur sur la manipulation commerciale et politique dont il est la victime. Dans la Vie Matérielle, Marguerite Duras revendique son absence de certitudes excéptée celle de l'injustice sociale. Je pourrais en dire autant, jamais aussi bien. L'incertitude est aussi celle du retour: quelles sont les désillusions qui m'attendent en France? Le travail que j'entreprends avec ce livre, quelles sont les chances de sa reconnaissance, de sa publication? Est-ce qu'en la matière je ne suis pas passé maître: produire un réel effort à l'intention d'un public mais de ne jamais l'atteindre d'une manière plus ample, plus nombreuse, plus réelle? Un grand souci rôde derrière l'enthousiasme du travail à la réalisation de ce livre: celui d'avoir été honnête, généreux. Il y a aussi le sentiment de devoir quelque chose à de nombreses personnes: est-ce que tant d'éducation et de recherches ne sont pas un immense gâchis si elles ne sont pas partagées, reléguées, exposées? Est-ce qu'après tout l'effort conséquent dépensé à la réalisation n'est pas dérisoire devant la somme d'énergie nécessaire à son partage par la publication, une énergie manquante parce que consommée dans sa plus grande part dans le travail de recherche et de production? Très souvent je regarde le travail accompli il y a deux ans, et je vois clairement au travers de ses faiblesses, provoquant un dégoût ou une grande fatigue. Je veux apprendre à accepter cet apprentissage cruel du temps. Le lent Voyage est une tentative en ce sens.

Philippe De Jonckheere

New York John Baldessari 1991 Chicago Lent Voyage

 

 

 

234532 Et relisant ces lignes, je ne peux d'une part m'empêcher d'aller faire un tour dans les trois grands cartons à dessin qui contiennent ce projet du Lent Voyage, et de ce fait je me remémore mieux ce fameux mois de septembre 1991. En quelque sorte je connais la fin de cette histoire-là. J'ai montré ces trois cartons à dessin à toutes les personnes auprès desquelles j'avais réussi à obtenir, à l'arraché, un rendez-vous et, chaque fois, je suis ressorti de ces entrevues avec le sentiment que ces trois cartons à dessin pesaient une tonne, je me sentais humilié, j'avais le sentiment d'avoir terriblement échoué, je sortais de ces grandes institutions de la photographie en pleurs. Alors quand je parle de naïveté à propos de ces lignes, ce n'est pas un vain mot, c'est une vraie douleur que de repenser à tout ceci, douze ans plus tard.

Lent Voyage 1991 Photographie Douleur

 

 

235946 Quelques lignes parmi les Vingt lignes par jour d'Harry Mathews. Après une journée comme celle-ci, je mesure bien la difficulté d'un tel exercice. A man and a woman marry. For their first meal at home she bakes a ham, preparing it as she always does, at the start slicing off both ends before setting it in the pan. The ham is delicious, her husband delighted. "Why do you make it that way", he later asks her, "slicing the ends off?" "I don't know why" she answers, "except that I learned to do that way from my mother". Curious, the husband aks his mother-in-law at their next meeting, "Why do you slice both ends of the ham when you make it in the delicious way you taught your daughter?" "I don't know why", she answers, "I learned how to make it from my mother." The husband insists that he and his wife visit her grandmother, whom he again asks: "You bake ham in a wonderful way that has been adopted by your daughter and then by your granddaughter. Can you tell me why in this recipe one slices off the ends of the ham before cooking it?" "Don't know why they do it" the old lady replies, "but when I made it, the ham wouldn't fit in the pan." This fable, illustrating our inevitable ignorance about why things happen the way they do, was told to us on the first day at the More Time Course, which included many other goodies: how to avoid fatigue by sleeping less, how to manage disagreeable emotions by sheduling them, how to replace paying bills by making contributions to institutions one admires (such as Con Ed, restaurants, taxicabs). New York, 4/22/83 Harry Mathews a entrepris d'écrire Vingt lignes par jour pendant un peu plus d'un an, singeant ainsi la devise fameuse de Stendhal, vingt lignes par jour, génie ou pas. Et je remarque ce soir qu'il a commencé ce projet en avril 1983, il y a vingt ans exactement. Dans vingt ans où serai-je, serai-je encore vivant? Dans vingt ans nous viendrons tout juste de finir de rembourser le prêt conséquent que nous venons de contracter pour acheter la maison de Fontenay-sous-Bois, consternant que ce soit la seule chose pour laquelle je prenne pareillement date, je manque de nerf je trouve, à croire que ce soit là le seul engagement dont je sois capable.

New York Hommes-femmes Fontenay-sous-Bois


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