153229 Histoire sans parole 5

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160245 Nathan, mon petit garçon Il y a trois ans, je dormais profondément, nous avons tous les deux ceci en commun que nous peinons à trouver le sommeil, mais, ce dernier nous trouve finalement et nous nous laissons emporter par son étreinte apaisante et envoûtante, profondément endormi donc, j'ai entendu une voix, celle d'Anne, ta mère, me chuchoter à l'oreille qu'il fallait que je me lève, qu'elle venait de perdre les eaux, ce chuchotement, certains jours, il m'est donné de l'entendre encore. Il était cinq heures, et deux minutes plus tard j'étais en bas habillé, la clef de la voiture en main, Anne, elle, n'était pas encore vêtue, qui buvait son café au lait sur la table de la cuisine, ta mère est toujours beaucoup plus calme que moi, elle est arrimée à son café au lait comme les navires sont ancrés dans le port les nuits de tempête, la terre peut ausi bien s'ouvrir et se crevasser sous ses pieds. Quand enfin elle fut prête, nous partîmes pour la maternité de Gisors, je conduisais prudemment, faisant en sorte que ma conduite fût la plus souple possible pour Anne qui était tout de même sur le point de te donner naissance. Un peu avant Gisors, longeant la vallée de l'Epte, Anne me demanda si finalement Nathan cela ne m'irait pas comme prénom si c'était un garçon, Anne, tu sais, était vraiment incroyable parce que j'ai dû lui proposer une cinquantaine de prénoms de filles et de garçons, qu'elle a tous refusés — il faut tout de même admettre que parmi mes propositions les plus alléchantes on trouvait des prénoms qui n'étaient peut-être pas des cadeaux comme Cunégonde pour une fille et Nabuchodonosor pour un garçon, y repensant, Nabuchodonosor De Jonckheere manquait de légéreté — elle même ne m'avait avancé que Simon pour un garçon, ce qui ne m'enchantait guère, disons-le, et Angèle pour une fille, ce qui m'allait, je n'étais pas difficile. Alors, ai-je dit, va pour Nathan si c'est un garçon, mais je restais prêt pour un changement de dernière main, de dernière minute. Arrivés à la maternité, nous sommes tout de suite tombés sur Madame Maréchal, la sage-femme qui avait déjà donné naissance à ta soeur Madeleine et dont nous nous étions régalé de la gentillesse et de la discrétion. Madame Maréchal avait aussi une odeur corporelle qui plaisait beaucoup à Anne, et j'imagine qu'étant donné ce que ces deux femmes avaient déjà vécu ensemble et ce qu'elles allaient bientôt vivre de nouveau ensemble, comme dans un corps-à-corps en quelque sorte, il n'était pas sot que l'odeur corporelle de Madame Maréchal fût agréable à ta maman. Quand Madame Maréchal tâta l'effacement du col, elle conclut à une naissance imminente, peut être pas, mais qui n'allait pas tarder, nous passâmes donc dans la salle de travail, ce qui devait sûrement occasionner bien du tracas à ta maman anticipant toutes les souffrances, des contractions et de l'enfantement, comme celles d'une imprescriptible corvée douloureuse. Madeleine était née sur un disque d'ambiance, quelque chose d'assez terrible, une suite continue de morceaux de musique planante sans intelligence et au milieu de cela Madeleine a sorti la tête de l'eau sur Are you going with me de Pat Metheny, morceau égaré là par je ne sais quel miracle, moindre mal dans toute cette soupe. Nous étions résolus à ne pas prendre le risque que tu naisses sur une musique inepte, aussi nous avions apporté quelques galettes d'Anouar Brahem et c'est sur les notes intenses, silencieuses presque, de Thimar que tu es né. Cette fois, Anne, qui enfantait pour la quatrième fois, avait choisi d'atténuer ses souffrances en demandant une péridurale, pour cela on me fit sortir de la salle de travail parce que, sans doute, estimait-on, peut-être pas à déraison, que le spectacle d'une immense seringue inoculée dans le bas de la colonne vertébrale d'Anne n'était pas une nécessité pour un homme, déjà fort ému, je fus donc congédié, et on me conseilla même d'aller prendre un petit déjeuner qu'on se proposait de me servir dans votre future chambre à Anne et toi. On assit Anne sur la table de travail et là l'anesthésiste n'eut que le temps d'aller me chercher, dans le couloir de la maternité, j'entendis des bruits confus, on se demandait où était le père, un peu affolé tout de même, cela se passait si mal que cela? qu'il fallait que je revienne ficelle dans la salle de travail? et d'ailleurs qu'aurais-je fait que Madame Maréchal n'aurait pas su faire?, je revins en courant en salle de travail où nul ne remarqua que je n'avais plus aux pieds de ces sur-chaussures ridicules en tulle rose, et là je vis Anne assise qui tirait, elle même sur la tête de ce bébé, qui sortit comme cela, d'un coup d'un seul, enfin c'est moi qui le dis, Madame Maréchal se tenait accroupie prête à intervenir, comme un demi de mêlée qui attend que le ballon sorte d'un regroupement, je me tenais pas loin d'elle tel un demi-d'ouverture, prêt à recevoir la passe et à moi reviendrait la décision périlleuse d'ouvrir le jeu au large ou de taper à suivre. Mais Anne te prit, et te posa sur sa poitrine, tu étais un garçon, on t'appela Nathan. Tu étais un corps tout rond blotti contre le sein d'Anne, drapé tel quel dans le linge de l'assistance publique, souillé par endroits de liquide amniotique et de sang. Je t'ai baigné, je t'ai habillé, je t'ai reposé sur la poitrine d'Anne, tu peinais beaucoup à garder les yeux ouverts. Madame Maréchal remplissait les premiers papiers te concernant et nous a demandé si tu avais un deuxième prénom, de cela nous nous étions mis d'accord avec Anne, si tu étais un garçon ton deuxième prénom serait Alonzo et sans doute plus tard je t'expliquerai que c'était là le surnom de mon petit frère Alain (parce que Allons au bistro) et que ce n'était peut-être pas un cadeau mais j'avais décidé que je te donnerai un peu de cet amour que j'avais pour lui et qui sans cela aurait sûrement tari avec le temps. Nathan, aujourd'hui tu as trois ans. Tu es un enfant adorable, tu poses toujours ta tête dans mon cou en appuyant aussi fort que tu peux, tes yeux sont clairs, comme les miens, et comme les miens aussi ils se perdent souvent au loin et, de là, de cette distance infinie, nul ne saurait dire à quoi nous pensons, pas même nous-mêmes lorsque nous revenons à nous. Tu es un enfant terrible, très colérique parfois, et dire que cela, le pire de moi-même, je t'en ai fait cadeau aussi, un cadeau empoisonné, je peux te le dire. Tu nous fais tourner en bourrique et toute la journée je répare ce que tu as cassé, abimé ou déchiré, par colère le plus souvent, parfois aussi parce que tu ne comprends rien à rien, et quand tu renverses une bouteille de lait entière sur la table, seulement par maladresse, c'est presque un soulagement que de devoir serpiller derrière cette bourde sans malice. Ton rire est clair aussi, tu es chatouilleux, comme tous les enfants et j'aime tellement ces chahuts qui sont les notres en fin d'après-midi, quand je m'allonge dans l'herbe du jardin et que Madeleine et toi faites ce que nous avons toujours appelé une java. Tu nous donnes aussi du soucis, parce que tu n'es toujours pas propre, certaines de tes réactions paraissent retardées, mais tu as aussi l'art de sentir que nous nous désespérons sur ton sort et alors de dire quelque chose qui nous surprend toujours et nous fait nous demander si nous ne sommes pas devenus tout à fait idiots de pareillement s'inquiéter devant une intelligence si vive et fugace. Le soir, tu me fais souvent devenir chèvre parce que décidément, non, tu ne veux pas aller te coucher et du coup tu m'empêches de poursuivre ces chimères qui sont les miennes et qui occupent souvent mes pensées du matin au soir, et ce n'est que le soir que je peux les traquer un peu, leur courir après, mais bien souvent aussi j'ai pris une journée de retard dans cette poursuite, au cours de laquelle le gibier parvient à s'enfuir à tout coup. Je m'énerve et je crie, et parfois je crois que je te fais peur. Dans tes pleurs tu finis par trouver le sommeil, je te retrouve endormi sur le tapis du palier ou dans notre lit, une fois juste derrière moi, derrière ma chaise, endormi sans bruit, comme éteint, et je te ramasse pour aller te recoucher, tu es lourd, tu pèses une tonne, je me casse le dos, chaque fois à te ramasser et tous les soirs je t'embrasse sur ton front bombé, tu sens bon, tu sens l'école, dans tes cheveux très courts, on trouve du sable comme sous tes ongles qui sont crasseux de la terre du jardin, et je me dis que tu as passé une bonne journée, le matin, tu te lèves et tu sautes les générations, ce n'est pas à moi que tu ressembles, mal réveillé, mais à ton grand-père, mon père, qui garde longtemps le matin gravé dans son front la marque de l'oreiller. Tu poses ta tête sur mon épaule, tu es mon petit garçon et je t'aime, c'est couillon de dire des choses pareilles. Nathan, mon petit garçon, aujourd'hui tu as trois ans.

Nathan Anne Seins Café


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