Le rêve de la femme funambule
Philippe De Jonckheere, dessins de Céline Guichard

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P était seul, qui fit ce rêve.

Au réveil, enchanté par le rêve, il tenta aussi fidèlement qu’il pût d’en consigner les détails.




J’ai fait cette nuit le rêve curieux d’une femme funambule.

Je me rappelle très mal du visage de la femme funambule, il n’était certainement pas celui d’une femme connue de moi. Au début du rêve, elle était surtout une femme, elle était en cela tout ce que mon corps rompu de solitude aurait pu désirer. J’était éperdument amoureux d’L, oui appelons la L, je ne connais personne s’appelant L, je ne blesserai donc personne, L m’aimait aussi, de cette certitude des débuts, quand on ne sait rien, les débuts de l’amour lorsque ce dernier est à la mesure des suicides: une réponse à une question qui ne fut jamais posée, mais je m’égare sans doute, quoique je sois sûr que je pensais à tout cela en plein, dans toute son exactitude, tandis que la femme funambule et moi-même, nous nous éprenions l’un de l’autre. Je ne sus pas tout de suite qu’L était funambule, équilibriste, une bête de scène en somme. Si dans ses yeux, j’avais un peu plus fouillé j’y aurais trouvé la vivacité et la célérité du regard des jongleurs, mais dans son regard je ne cherchais pas encore l’asile, non c’était contre son corps que j’étais pressé de me presser, pressé de sentir chaleur, sueur et odeurs, une odeur qui ne fût pas la mienne, une odeur qui fut celle d’une femme. Les hommes seuls ne cherchent pas dans le regard des femmes ce qu’ils cherchent, précisément pas. Pas seul au monde, non seul dans le monde.

Nous nous embrassâmes tout de suite. Nous n’étions pas seuls mais nous n’en eumes cure. Allonzo était là qui se tenait à nos côtés et dont rien de notre baiser ne devait échapper, mais décidément cela ne nous gênait nullement, nous nous embrassions toujours. Nous nous embrassions toujours, en fait nous n’avions jamais cessé de nous embrasser, lorsque L, la femme funambule me chuchota à l’oreille de me laisser faire. Nous nous embrassions toujours lorsque je ressentis une pression sous les aisselles comme deux petits ballons d’air gonflables, laquelle sensation s’alliait à celle fort agréable du souffle frais qui passe librement sous les aisselles, et je ressentis aussi l’impression bouleversante d’être levé de terre. En ouvrant les yeux, que je gardais fermés en embrassant L, je fus sidéré de voir que je ne la voyais plus comme auparavant. Son visage et son cou étaient tendus vers moi. L m’intima de garder les yeux clos. Mon corps paraissait flotter, maintenant à l’horizontale; à vrai dire le mouvement poursuivait sa course vers la verticale. Tout ceci est confus, mais faites comme si. En ouvrant les yeux, bravant en cela l’interdiction qu’L m’en avait donné, je m’aperçus que c’était en fait L, la femme funambule dont j’ignorais encore qu’elle fût funambule, qui m’avait soulevé de terre, quelle forte femme!, qui me maintenait maintenant dans une inhabituelle impression de légèreté. Nos bouches ne s’étaient jamais départies l’une de l’autre et nos langues continuaient à fourbir l’une dans l’autre. Mon érection, celle de mon corps entier, était sur le point d’atteindre la verticale parfaite, dans l’alignement de son corps à L. Ses bras s’écartèrent de son tronc, mes mains dans les siennes, et nos bouches toujours affairées, j’ouvrais à nouveau les yeux qui étaient à la fois perdus dans les siens, joyeux, ses yeux brillaient, des joyaux, et au delà de son regard, de fait le sol au delà d’L paraissait plus lointain encore. Je cédais momentanément à la peur, au vertige, mais sa langue sut communiquer — son baiser était décidément renversant — à la mienne en des propos rassurants de courtes invectives apaisantes: “ n’ayez pas peur “, “ fear no thing”. Ses bras qu’elle avait rapprochés à nouveau de son buste, à mon moment de panique, s’écartèrent une nouvelles fois, mes mains dans les siennes, mes bras s’écartèrent en croix, avec les siens. L me sourit. Ses doigts se desserrèrent lentement autour des miens. L lâcha mes mains très doucement et très lentement pour contre balancer une légère perte d’équilibre. La lenteur de ses gestes m’emplit de confiance, et je m’abandonnais doucement à L, qui le sentit et fendit ses lèvres en un large sourire, approbateur, complice, confiant, tandis que son baiser redoublait de tendresse. Ses mains se séparèrent tout à fait des miennes et nous étions à l’équilibre parfait. Un T majuscule, la tête en bas, assis sur un autre T majuscule, ce dernier tout à fait debout. Notre baiser, et surtout sa contribution, se faisait plus glouton et son sourire de plus en plus fendu. J’étais plein de bonheur. Une voix idiote en moi se préoccupa de mon retour sur Terre — les bruits feutrés et affairés du matin dans la chambre voisine me tiraient insensiblement de mon sommeil sans doute — L me signifia qu’il n’y avait pas là raison de me troubler, ou de me soucier outre mesure. J’ouvrais une nouvelle fois les yeux et lâchai tout à fait prise à la panique, L eut toutes les peines du monde à me contrôler mais y parvint au prix d’une goutte de sueur qui perla à son front, dans une ride qui n’existait pas le moment d’avant, tandis que nous nous dévorions l’un l’autre, une goutte enchâssée dans un sillon. Nous étions maintenant sur une corde raide — d’où ma panique renouvelée — laquelle était tendue — nouveau mouvement de panique de ma part, et une nouvelle goutte de sueur au-dessus des sourcils de L — la corde raide était de fait tendue entre les chapiteaux ( sic ) de l’Empire State Building et du Chrysler Building à New York. Je ne voyais pas les rues sous moi, non qu’elles soient si lointaines, mon hypermétropie y aurait pourvu tout à fait, mais un épais brouillard était sur la ville dont seuls sortaient les deux gratte-ciels reconnaissables, surtout celui du Chrysler. L me sourit et je lui rendis son sourire, ce qui équivalait bien sûr à nous embrasser plus outre, baiser déjà passionné, gourmand, affairé, glouton, vorace, laborieux, mes narines se dilatèrent jusqu’à devenir énormes pour mieux sentir le parfum des deux gouttes de sueur sur le front d’L. Notre baiser se desserra, pour la première fois durant notre étreinte — mot qui assurément décrit très mal la position invraisemblable de nos corps s’aimant — et L murmura gentiment qu’elle saurait toujours m’appeler par mon nom (sic) , quel qu’il soit et que précisément mon identité sans cesse changeante (sick again) était la garantie de notre amour durable puisque de toute manière elle saurait toujours m’appeler par mon nom — à n’y rien comprendre, mais les rêves sont ainsi faits, incompréhensibles. L me dit aussi, comble de bonheur, qu’elle connaissait Allonzo et me laissa entendre l’écho clair de son rire. L me dit qu’il était maintenant temps de fermer ( ouvrir ) les yeux, de ne pas m’alarmer ( c'était le verbe exact qu'elle employa et c'était justement l'alarme de mon réveil qui sonnait ), et qu’elle m’apprendrait de nouvelles acrobaties, de nouveaux numéros de funambule pour L, et de nouvelles prouesses de somnambule pour moi.

Je me réveillai enfin, heureux, les yeux remplis de larmes, les lèvres sèches, un peu tremblantes du souvenir des lèvres aimantes.



Puis P prit quelques notes qu’il lui semblait importantes pour conserver toute la vivacité du rêve et la fraîcheur de son souvenir.


L serait, bien sur, le surprenant mélange de A, D, F et S avec aussi une touche de Juliette Binoche. A parce qu’elle ressemble à Juliette Binoche, D, pour ses jambes si musclées, si belles, F pour ses cheveux gris ( sic — par là j’entends que F n’a pas les cheveux gris, pas gris du tout d’ailleurs ou alors d’un gris bien particulier, qui serait à ce point gris qu’il serait noir ) Et S parce qu’elle brûle les planches et mord la poussière de la piste. Ou n’est-ce pas encore parce que A n’a pas les cheveux gris, et donc pas noirs, D parce qu’elle ne ressemble pas du tout à Juliette Binoche, F parce qu’elle ne brûle pas les planches et ne mord pas davantage la poussière de la piste et S qui n’a pas les jambes musclées et certainement pas fuselées. Et Juliette Binoche parce qu’elle ressemble à Juliette Binoche.

En septembre 1991, je décollai de New York dans un orage formidable et tandis que l’aéroplane quittait enfin la crasse sournoise de l’orage, la baie d’Hudson était visible dans un océan de coton gris se détachant sur un ciel aux gris plus sombres encore. Deux petites pointes dépassaient de ce tumulte d’ouate et je reconnus sans mal les tétons érigés du Chrysler Building et de l’EmpireState Building, mes larmes coulèrent sur mes joues, en effet je savais que c’était là la fin du voyage américain, tout comme je me souviens avoir longtemps observé dans le rétroviseur, par delà la plage arrière de la voiture le défilement de Division Street et de ses façades coutumières, autant d’êtres familiers avec lesquels nous nous étions mutuellement apprivoisés: c’était déchirant, beaucoup plus éprouvant que les adieux éplorés de C devant Leo’s deux minutes plus tôt.

Feuilletant la veille, celle même du rêve de la femme somnambule, les pages du catalogue de l’exposition de Baselitz, je sais qu’il suffirait de retourner le livre pour voir les tableaux dans le bon sens, tels qu’ils furent probablement peints, je sais que c’est là une tentation facile, c’est à dire qu’il serait facile d’y succomber mais il est également facile d’y résister. J’y résiste et je m’en félicite, mais je sais aussi toute la fragilité de porcelaine de cette résistance. Je ne retournai pas les reproductions imprimées des tableaux de Baselitz, tant je savais que ce regard aussi oblique et furtif fut-il aurait à tout jamais détruit la précarité dans laquelle se trouvent les figures de ces tableaux. Je souris aussi à l’idée de Baselitz retournant, sans regarder en arrière, ses tableaux la tête en bas, et auxquels il refusait désormais le regard obéissant à la gravitation universelle. Les figures une fois retournées par lui étaient désormais condamnées à vivre la tête en bas à l’image des Européens, dans l’imagination enfantine des Aborigènes et inversement. Ce geste simple mais cependant portant tellement à conséquence se glossait d’être définitif, tandis qu’une fois accompli naissait subrepticement la tentation, l’envie et le désir de littéralement retourner la situation. Au-dessus de la femme funambule, je me préoccupais, sommairement, de mon retour sur Terre, mais là n’était pas la question puisqu’L m’intima, pour mon plus grand bonheur de ne pas m’en soucier.

Je ne suis attendu de quiconque et cela en soi est mon équilibre instable, impossible au refus par moi. Sans cesse les preuves de ma non-existence pour quiconque affluent, preuves qui m’accablent tels des aiguillons, ces aiguillons même dont les enfants aborigènes rêvent de gratter la plante des pieds de leurs homologues européens et vice-versa.

Cette solitude s’accompagne de véritables hallucinations, celles par exemple de plusieurs Allonzos qui reviendraient pour mieux se jeter des fenêtres ( “Are you still jumping out of windows in expensive clothes?”, Tom Waits ) éparses desquelles naissent les petites loupiotes, tandis que la nuit tombe sur les barres des cités de la Courneuve. Les petits corps s’écrasent sans bruit dans l’indifférence d’une circulation hargneuse de vendredi soir. Ma gorge se serre et je songe à cette solitude qui me plonge dans des profondeurs sans cesse renouvelées, jusqu’à l’absence de sens, quête ultime d’un voyage sans but avoué, porté au gré de petits entrechocs mats, tels qu’ils se produisent entre deux solides sur une table d’étude des mouvements, dont le dispositif s’efforce d’absorber la notion de frottement. Le rêve de la femme funambule m’a donné beaucoup de bonheur, un bonheur qui s’exprime en contraste avec une vie à laquelle on a absout tout frottement — ce qui ne la rend fort heureusement pas sans douleur — et sans direction définie, si ce n’est celles aléatoirement définies par ces petits chocs secs et silencieux, comparables en tous points à ces chutes de corps qui décrivent à merveille la pesanteur avec toute la sûreté, toute simple, d’un fil à plomb.

Des chutes, telles sans doute celle qui me terrifie en pensée tandis que je suis pendu aux lèvres de la femme funambule, pendu également à ses paroles rassurantes, et pendu à n’en pas douter dans un retournement trompeur de l’image. La gravité de la situation, celle des corps, du mien livré à ce champ hors de forces, et celle même de ma solitude cette gravité n’alarme personne, même pas moi même tant je m’accroche, dans ma peur de la chute vers le haut, finalement, aux lèvres aimantes de la femme funambule, femme en tout point inaccessible, tant elle est celle composite des charmes innombrables de A, D, F et S, sans oublier ceux déjà inaccessibles en soi de Juliette Binoche.

Le salut si ce celui-ci doit exister sous une forme que je suis incapable jusqu’à présent d’identifier, pourrait donc venir de l’abandon à la chute ou au contraire aux lèvres aimantes. Mais à qui sont ces lèvres?

Il finit par donner à cet ensemble de notes le titre provisoire et néanmoins explicatif — titre qu’il maintint au bas de ses notes: Ce que je sais d’L, une liste de choses mélangées et parfaitement insignifiantes.

Non décidément P n’était pas heureux. A ce point malheureux qu’il ne pouvait espérer aller mieux. Il était seul, et cela en soi semblait tout dire de lui, avec éloquence.









Des années plus tard.



Et puis ce matin encore j’ai fait ce rêve d’une société futuriste, où l’oppression régnait sans partage, je devais faire faire un passeport pour Madeleine puisqu’à son premier anniversaire, elle avait atteint l'âge d’être fichée, filed, dans le rêve. Le préposé en mairie — la mairie de Puiseux en Bray très futuriste, si, c’est possible — me dit qu’il devait faire un échantillon de sang de Madeleine pour la trace sur le passeport, je m’y opposais véhément, mais le fonctionnaire ne voulait pas plier, profitant de mon inattention, il introduisit un immense couteau, un couteau long comme ça, comme dit la gardienne de l’immeuble de Tintin, rue du Labrador — in le Crabe aux pinces d’or — , couteau de cuisine, donc, dans la bouche de Madeleine. Effaré je me précipitais sur le couteau pour l’extraire de la gorge de Madeleine dont le cou était déjà rejeté en arrière, la main grasse et boudinée du fonctionnaire qui appuyait sur le front de Madeleine, dans ma précipitation je finis par faire se produire ce que je fuyais, le sang de Madeleine gicla, le fonctionnaire retira son couteau, récolta le sang sur la lame et l’essuya sur l’espace prévu à cet effet sur le passeport, consciencieux, méticuleux, à l’aide d’un petit rouleau d’encrage, tandis que je grimaçais en voyant la joue saccagée de Madeleine, inerte comme d’un sourire faux, celui de la balafre.

 

Le Funambule de Daphné Bitchatch

Ce texte a été publié avec les dessins de Céline Guichard dans le numéro un de la Bonobo Revue. (Renseignements et abonnements sur le site du Portillon)