Extrait de la Femme de ménage de Christian Oster.



 

Ç'a été notre tour. Laura est passée au shampooing, j'ai regardé un peu les coiffeuses, et Laura était plutôt mieux qu'elles, sauf peut-être une, avec des yeux verts et la taille très prise, mais je n'ai rien fait. Je n'ai pas bougé un cil. J'ai feuilleté mon magazine jusqu'au bout, et Laura a pris place dans le fauteuil. Je la voyais dans la glace. La fille qui s'en occupait était mignonne, sans plus, à peu près de son âge, et elle a regardé Laura dans le miroir. Laura m'a regardé dans le miroir. Je voyais aussi la coiffeuse, que j'avais fini par regarder aussi, dans le miroir, parce que la question qu'on se posait tous, à propos de la coupe, personne n'avait seulement commencé d'y répondre. Finalement, la coiffeuse l'a formulée, à voix haute, en nous regardant, Laura et moi. Laura m'a regardé à nouveau, je les ai regardées toutes les deux, et brusquement Laura a dit court. Elle l'a dit un peu fort, la coiffeuse a failli sursauter. Elle m'a regardé, comme si je connaissais la suite. Alors j'ai dit plutôt très court. La coiffeuse a regardé Laura. Puis Laura m'a regardé. Puis elle a regardé la coiffeuse et elle a dit ras. La coiffeuse m'a regardé. J'ai dit oui, comme Sinéad O'Connor sur la pochette de son premier disque, ou du deuxième, je ne sais plus, et j'ai compris qu'aucune des deux ne connaissait Sinéad O'Connor, mais c'était trop tard. Personne dans le salon ne connaissait d'ailleurs Sinéad O'Connor, ou alors si, peut-être une cliente, à la réflexion, une trentenaire, assez jolie il y avait pas mal de filles assez jolies, dans ce salon, au bout du compte, mais j'ai bien vu qu'au cas où elle l'aurait connue elle n'était pas prête à sortir de sa réserve. Je connais peut-être Sinéad O'Connor, sur la pochette de son premier disque, avait-elle l'air de me dire, face au miroir, du haut de sa jolie tête posée droit sur son cou, mais ça me regarde, et je ne me mêlerai pas à votre histoire, et surtout pas en étalant mes connaissances musicales. Bref, j'avais induit une gêne. Alors, pour me rattraper, j'ai dit très près du crâne. Je me suis aperçu à ce moment que les autres coiffeuses nous regardaient. Et toutes les autres clientes, aussi. Je les ai toutes fixées, l'une après l'autre, à commencer par celle qui connaissait peut-être Sinéad O'Connor, et j'ai dit qu'on ne demandait pas la lune. D'autant que c'était plutôt à la mode, ce genre de coupe. Personne ne m'a répondu. La coiffeuse de Laura a pris peigne et ciseaux et s'est mise à couper. C'était la première fois que je voyais une coiffeuse couper des cheveux pour se donner une contenance.