Illustration Andy Warhol Big electric chair, 1967, acrylique sur toile, 137x188cms.














 



Extrait de
la Colonie pénitentiaire

de Franz Kafka.

 

— La herse? s'enquit le voyageur.

Il n'avait pas prêté une oreille très attentive, le soleil tapait trop dur dans cette vallée sans ombre, on ne pouvait que difficilement suivre une pensée. Il n'en admirait que davantage l'officier qui, dans sa tunique collante, en uniforme de gala, lourd d'épaulettes, de brandebourgs et d'aiguillettes, expliquait si activement son affaire et trouvait encore, tout en parlant, le moyen de donner un tour de vis ici ou là. Le soldat semblait partager les sentiments du voyageur. Il avait enroulé autour de ses deux poignets la chaîne du condamné, s'appuyait d'une main sur son fusil, laissait retomber sa tête et ne s'occupait de rien. Le voyageur ne s'en étonnait pas, car l'officier parlait français, et ni le soldat ni le condamné ne comprenaient sûrement un mot. Il n'en était d'ailleurs que plus frappant de voir avec quelle docilité le condamné cherchait à suivre les explications de l'officier. Plongé dans une sorte de torpeur zélée, il ne cessait de diriger ses regards sur les endroits que montrait l'officier, et quand le voyageur interrompait le discours, il le regardait de la même façon que le faisait son chef.

— Oui, la herse, dit l'officier; le nom est bien trouvé. Les pointes en sont disposées comme sur une herse et l'ensemble marche aussi comme une herse, mais sur place et beaucoup plus savamment. Vous allez d'ailleurs saisir immédiatement. Ici, sur le lit, on couche le condamné. Je vais vous décrire l'appareil, je ne le ferai marcher qu'ensuite. D'ailleurs il y a une roue dentée de la dessinatrice qui a été trop limée; elle grince pendant l'opération et on peut à peine s 'entendre; les pièces de rechange ne sont, hélas! pas faciles à se procurer ici. Voici donc le lit, comme je vous le disais. Il est entièrement recouvert d'une couche d'ouate dont vous apprendrez tout à l'heure la destination. Sur cette ouate le condamné est étendu à plat ventre, tout nu naturellement. Ici les courroies pour les mains, là pour les pieds, là pour le cou. Ici, à la tête du lit, où l'homme, comme je vous l'ai dit, commence par poser le visage, c'est un petit tampon de feutre qu'on peut facilement disposer de telle sorte qu'il entre juste dans la bouche du condamné. Il est destiné à l'empêcher de crier et de se mordre la langue. L'homme est obligé de le saisir, sans quoi la courroie lui casserait la nuque.

— C'est de l'ouate? demanda le voyageur en se penchant plus près.

— Certainement, dit l'officier en souriant, touchez vous-même.

Il attrapa la main du voyageur et lui fit tâter le lit.

— C'est une préparation spéciale; d'où cet aspect qui empêche de la reconnaître; vous saurez à quoi elle sert, j'aurai encore à y revenir.

Le voyageur commençait déjà à s'intéresser à l'appareil; la main en visière sur les yeux pour les protéger du soleil, il leva ses regards vers le haut de la machine. Elle était de grande taille.
 

 

Le lit et la dessinatrice avaient les mêmes proportions, on eût dit deux sombres coffres. La dessinatrice se trouvait à peu près à deux mètres au-dessus du lit; les deux pièces étaient réunies aux coins par quatre barres de laiton qui étincelaient au soleil. Entre ces coffres, la herse restait en l'air, maintenue par des ressorts d'acier.

L'officier avait à peine remarqué l'indifférence précédente du voyageur, mais il saisit immédiatement l'intérêt de cette attention qui commençait à s'éveiller; aussi interrompit-il ses explications pour laisser au voyageur tout loisir d'examiner. Le condamné imita le voyageur; comme il ne pouvait mettre la main sur ses yeux, il regarda en l'air, en clignant des paupières.

— Voici donc, dit le voyageur, l'homme étendu.

Et il se renversa sur le dossier de sa chaise, les jambes croisées.

Oui, dit l'officier en repoussant son képi sur la nuque et en passant la main sur son visage brûlant; maintenant, écoutez-moi bien. Le lit et la dessinatrice sont pourvus tous deux d'une batterie électrique; le lit en a besoin pour lui-même, la dessinatrice pour la herse. Dès que l'homme est ligoté, on met le lit en mouvement. Il opère des oscillations extrêmement faibles, mais très rapides qui s'exécutent à la fois de droite à gauche et de haut en bas. Vous avez certainement vu des appareils du même genre dans des établissements de santé; mais, dans le cas de notre lit, tous les mouvements sont calculés; ils doivent en effet correspondre à ceux de la herse avec un synchronisme parfait. C'est à la herse que revient la véritable exécution du jugement.