Je me souviens
de Robert Heinecken

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Je me souviens des premières images de Robert Heinecken que j'ai vues. C'était dans une galerie dans l'immense immeuble de l'Etat d'Illinois à Chicago, Bart Parker voulait absolument me montrer la douzaine de tirages de la série de Recto Verso. J'étais subjugué, je n'avais jamais rien vu de tel. J'avais depuis toujours l'intuition qu'en matière de photographie contemporaine, manquait encore quelque chose qui aurait la force absolue des rayogrammes de Moholy-Nagy: cette intuition, même si elle était naïve, n'en était pas moins fondée, j'en avais la preuve sous les yeux.

 

 

Je me souviens de la première fois que j'ai rencontré Robert Heinecken, c'était à une fête du département photo de l'Art Institute. J'ai déjà raconté cette histoire. Mais le souvenir que j'en ai aujourd'hui est assez distant de ce récit, écrit justement à ce moment-là, ce souvenir ne correspond pas, ce dont je me souviens de ce jour-là, c'est que nous étions dans un jardin surplombé par un immense immeuble d'habitations, très haut, hérissé de balcons.

 

 

 

 

 

Je me souviens que les premières fois où j'ai travaillé avec Robert Heinecken, il était un peu confus que ce soit pour l'aider à son déménagement, il était très gêné, moi ça m'allait plutôt, sans compter que le déballage fut un moment plutôt divertissant, Robert était assis au milieu de l'atelier, il me disait, tu prends ce carton et tu le mets là. Tu prends tel autre carton et tu le mets ici, à la fin de la journée, tout était rangé d'une façon qui n'a plus varié par la suite. J'ai repensé à ce rangement incroyablement cohérent le jour où Joyce, des années plus tard, m'a expliqué que Robert allait mal, et qu'il n'occupait plus ses journées dans l'atelier qu'à ranger et à reclasser ses travaux passés. C'était très douloureux de penser à ca gâchis.

 

Je me souviens de la pause déjeuner de cette première journée, Robert m'avait emmené dans un bar, dans la même rue, Wabensia avenue, c'était sombre, il a commandé un sandwich au pastrami, j'ai pris la même chose, il m'a commandé une bière et lui a pris de l'eau gazeuse. Il m'a demandé un peu d'où je venais, ce que j'avais étudié, ces questions étaient vagues et ouvertes, j'aurais pu ne pas y répondre si je voulais. Il m'a même demandé ce que je voulais faire quand j'étais enfant, et quand je lui ai répondu que je voulais, comme tous les garçons de mon âge, être pilote de chasse sur un porte-avions, il a sourri et il m'a raconté que ça il l'avait déjà fait. Il m'a expliqué qu'avant de devenir un artiste, il était précisément pilote de chasse sur un porte-avions, cela paraissait invraisemblable mais Robert avait une manière de dire les choses simplement qui toujours les rendait indéniables. Il lisait bien ma surprise sur mon visage, parce qu'effectivement Robert était un homme de petite taille, légèrement vouté, et surtout ses cheveux longs rassemblés dans un queue de cheval rendaient difficile la superposition de cet homme avec l'image coutumière des pilotes en combinaisons de vol. Il précisa qu'effectivement il était trop petit, d'un pouce, pour atteindre la taille réglementaire, mais il n'y avait rien qui puisse arrêter un homme pareil, les jours de passage sous la toise, il découpait des centaines de pages de magazine qu'il calait dans ses brodequins de pilotes jusqu'à l'année suivante quand il faudrait être de nouveau de revue. Je n'ai compris que plus tard le caractère symptomatique de cette histoire et de voir que les pages de magazine avaient toujours été pour Robert de la matière première.

 

Je me souviens que le premier vrai travail que j'ai eu à faire dans l'atelier de Robert, c'était de faire le tri de centaines de pages de magazines dont la plupart représentaient différentes parties du corps. Je devais les classer en parties de corps, mais aussi, pour chaqe partie du corps suivant les différentes échelles de représentation. Avec ces pages ensuite, il avait prévu de faire des sculptures hybrides, fragiles constructions qui posaient d'insolubles problèmes pour leur transport. Un jour j'avais proposé à Robert d'essayer de construire une caisse aux dimensions adéquates. Je me souviens du sourire de gratitude de Robert quand j'étais revenu le soir avec le pick-up de mon ami Richard et la caisse qui pourait contenir la créature en cours de réalisation.

 

Je me souviens que Geoff, le fils de Robert, était en visite à Chicago, Robert me présenta très fier comme son assitant français, il n'était même pas ironique, et quand j'expliquais, moi ironique, à Geoff qu'il fallait au moins un assistant parisien pour trier les pages de magazine de son père, Geoff sourrit en me disant qu'enfant il avait souvent fait ce travail et qu'il était payé 25 cents de l'heure. Je m'en sortais plutôt pas mal avec les cinq dollars de l'heure: c'était apparemment le genre d'humour qui plaisait tout à fait à Heinecken père et fils.

 

 

Je me souviens qu'un jour Robert m'avait annoncé triomphalement qu'il avait fait sa comptabilité annuelle pendant le week-end, et qu'il avait découvert que son tarif horaire à lui était la moitié du mien. Affolé, je lui ai demandé s'il voulait me payer moins, il sourrit en disant que non, ça allait quand même, que son salaire de l'Université de Californie à Los Angeles lui permettait de me payer, mais j'avais un peu honte tout de même.

 

Je me souviens qu'une fois il m'avait demandé de classer ses diapositives, il y avait tout un système de nomenclature à respecter et à reporter dans un grand classeur dans lequel je manquai de m'étrangler en remarquant les prix dérisoires des oeuvres de Robert.

 

Je me souviens que Robert n'était pas du tout intéressé par les considérations techniques. Il me faisait entièrement confiance pour ce qui m'apparaissait comme des décisions majeures et qui pour lui en fait n'avaient aucune importance. Parfois, davantage pour me faire plaisir qu'autrement motivé, il me faisait remarquer la dominante jaune d'un tirage, qui en fait était un peu trop bleu. A la moindre de mes contradictions, il abandonnait tout de suite et d'un geste de la main me faisait entendre qu'il s'en remettait entièrement à moi.

 

Je me souviens des déjeuners avec Robert et Joyce. Joyce préparait une soupe qui s'enrichissait au fur et à mesure de la semaine avec les restes des dîners des jours précédents. Je me faisais tout petit, goûtant beaucoup l'humour chaleureux de Joyce et celui glacial au contraire de Robert, comme cette histoire que Joyce m'expliqua, à Los Angeles, ils habitaient sur les hauteurs et la maison au dessus d'eux était elle habitée par David Hockney, et chaque fois que Joyce s'installait sur la terrasse parce qu'elle manquait de place dans son atelier, Robert ne cessait de lui dire qu'il ne faudrait pas qu'elle se plaigne plus tard si Hockney lui volait encore ses meilleures idées.

 

 

 

Je me souviens avoir du refaire des polaroids depuis des pages de magazine pour la série Lessons in posing et de comprendre, enfin, comment ces séries avaient été montées. J'étais incrédule que Robert ait pu procéder de façon aussi rudimentaire, approchant au plus près des pages, punaisées contre le mur, son appareil SX-70 et, en retour, il était assez amusé du soin que je prenais à régler l'éclairage: quand ils les avaient faites lui-même, ces photographies avaient été éclairées à la va-vite et d'un seul côté. J'ai mis très longtemps à comprendre que de telles considérations étaient tout à fait étrangères pour Robert. Mais je comprenais aussi son talent à manipuler une image, à la transformer en mensonge tout en laissant les coutures visibles. Je n'ai plus pu regarder une photographie sans soupçonner le mensonge après.

 

Je me souviens d'après-midis quand je collais les polaroids sur des feuilles dont le texte avait été préalablement sérigraphié, il fallait mettre cinq plots de colle sans acide (de la colle PVA) pour coller chaque polaroid et respecter, du mieux que je pouvais, les repères. Robert était très content du rythme assez soutenu de mes collages, j'en profitai pour négocier qu'à la place de la radio qu'il écoutait du matin au soir, je puisse écouter mes cassettes de jazz pendant que j'étais cantonné à cette activité répétitive de collage. Il était d'accord, mais je crois qu'il n'aimait pas plus mes cassettes que moi sa radio parce que quand je me rhabillais pour affronter l'hiver dehors et rentrer chez moi le soir, il avait déjà remis sa radio.

 

 

 

Je me souviens que Robert suivait avec colère les compte-rendus du procès de Pointdexter quand Reagan était appelé à la barre et qu'à chaque question ou presque il répondait qu'il ne se souvenait pas ou plus: j'ai appris tous les jurons et les insultes que je connais en anglais en écoutant Robert pester contre son ennemi juré, Ronald Reagan.

Je me souviens d'un mot que Robert m'avait laissé dans l'atelier en son absence. Il était écrit: have the windows cleaned et il y avait un numéro de téléphone. J'ai pensé que Robert voulait que je nettoie les grandes baies vitrées de l'atelier et de l'appartement au-dessus et que le numéro de téléphone était celui où il se trouvait dans la journée si j'avais besoin de le joindre. J'ai passé la matinée à nettoyer ces fenêtres. Lorsque Joyce est rentrée pour déjeuner et qu'elle m'a vu faire l'acrobate pour nettoyer les fenêtres de l'appartement, elle m'a regardé stupéfaite et ma demandé ce que je pouvais bien faire. Je lui ai répondu que Robert m'avait laissé un mot pour que je nettoie les fenêtres. Elle était folle de rage, elle téléphona à Robert et l'engueula comme du poisson pourri, comme quoi il n'avait pas à demander à Phil de faire des choses pareilles, que j'étais un assistant pas un homme de ménage. Robert eut beaucoup de mal à expliquer à Joyce qu'il m'avait laissé des consignes pour que j'appele le numéro qu'il m'avait laissé, de mon côté j'eus beaucoup de mal à faire comprendre à Joyce qu'en France il n'était pas révoltant que l'assistant d'un photographe passe le balai dans le studio. En tout cas je ne crois pas que Robert ait trouvé son assistant français si distingué ce jour-là.

Je me souviens que je ne comprenais pas toujours très bien ce que me disait Robert, et que lui en retour ne comprenait pas toujours très bien ce que je lui disais. Mais dans l'ensemble on se comprenait. A demi-mots. Parfois moins.

 

 

 

 

Je me souviens avoir raconté à Robert que ma mère s'était reconnue sur une photographie de Robert Frank, il trouvait cette histoire invraisemblable et m'avait assuré qu'il allait appeler Robert Frank et même lui demander un tirage. La semaine suivante il fut très déçu de m'apprendre que Robert Frank n'avait qu'haussé les épaules, et comme j'étais très déçu aussi, Joyce m'expliqua que c'était devenu la seule réaction de Robert Frank à presque tout. J'ai compris plus tard que ce qui décevait vraiment Robert c'était qu'il soit passé à côté d'une occasion de me faire plaisir.

Je me souviens d'avoir trouvé dans les pages de magazine à trier des notes de travail de Robert. C'était des listes et des listes de questions. Je me souviens de l'une d'elles: "pourquoi est-ce que j'arrache les pages des magazine plutôt que de les découper avec une lame de rasoir?" Pour chacun de ses gestes dans l'atelier Robert se posait la question de ses significations. Ne rien faire sans raison. Un enseignement.

Je me souviens du panneau dans l'atelier de Robert qui lisait "Never stop working", ne jamais s'arrêter de travailler. Je trouvais cela curieux comme exhortation. Quelques jours plus tard, Robert revenait de voyage, je trouvais parmi les pages de magazine à trier quelques pages arrachées aux prospectus publicitaires qu'il avait trouvés dans le siège devant lui dans l'avion. Ne jamais s'arrêter de travailler.

 

Je me souviens, comment pourrais-je oublier ce matin?, arrivé de bonne heure dans l'atelier, selon les instructions de Robert je préparais des bains de cibachrome, entrant dans le labo je trouve la télévision. Je sors du labo et j'ironise auprès de Robert, en lui disant, tu sais quand même qu'on ne peut pas regarder la télévision dans le labo, il est amusé et me répond que oui, il sait, quand même. Et me précise qu'il veut prendre des photos de la télévision, alors je lui demande quel appareil je dois préparer, et là j'entends la chose la plus incroyable qui soit, non non, on va faire sans appareil. Robert s'explique. On va s'enfermer dans le noir, tu sors une feuille de cibachrome et tu la tiens plaquée contre le téléviseur, j'allume j'éteins, tu développes. Ma réaction idiote: ça marchera jamais. Robert conciliant, oui, je sais mais j'ai quand même envie d'essayer. Toutes les images qui sont sorties de l'atelier ce jour-là étaient miraculeuses, Robert n'en a retenu qu'une ou deux. Robert était d'une incroyable exigence.

 

Je me souviens que l'idée de Mail Pornography m'est venue dans l'atelier de Robert en triant précisément des pages de magazine, dans le tas que je triais de jour-là, il y en avait beaucoup de pornographiques, c'était un vendredi après-midi, je lui ai demandé si je pouvais partir plus tôt, il n'y voyait pas d'inconvénient, je suis parti à l'école avec le dossier des pages de magazine en question caché dans mon sac-photo et j'ai fait deux rouleaux de ces pages sur le banc de reproduction. Le lundi matin je suis arrivé au studio un peu avant que Robert ne descende et j'ai remis les pages en question dans la pile des pages restant à trier. Deux semaines plus tard, je montrais la série de Mail Pornography à Joyce, en classe, qui eut ce commentaire remarquable: ton idée plairait beaucoup à Robert tu devrais lui montrer, ce que je ne fis jamais certain qu'il saurait d'où venait ces images qui depuis ont été dispersées dans quelques unes de ses scultpures hybrides.

 

 

Je me souviens des retransmissions radiophoniques du procès de Pointdexter aussi connu sous le nom d'Irangate et pour lequel Ronald Reagan avait été appelé en tant que témoin à la barre. A toutes les questions, Reagan répondait qu'il ne se rappelait pas. Cela rendait Robert absolument chèvre qui ne cessait de jurer, pour chaque mensonge de Reagan il avait un nouveau juron. Plus tard j'ai appris que Ronald Reagan avait contracté la maladie d'Alzheimer et j'étais heureux le jour où il est mort, motherfucker. Ce soir je suis triste que Robert soit mort. Comme il est injuste de me dire que lui aussi a souffert d'Alzheimer, Reagan perdant la tête ce n'était pas une catastrophe, au contraire, Robert errant dans son atelier ne cessant de ranger et reclasser ses oeuvres, comme je l'ai su de Joyce, quel désastre!

 

Je me souviens avoir reçu une lettre toute simple de Robert dans les Cévennes, il m'avait demandé une adresse en France où je serai en été. Dans cette lettre Robert me donnait des nouvelles des séries d'images en cours. J'ai longtemps gardé cette lettre, comme un fétiche parce que j'en aimais le ton ironique, Robert s'y moquait de lui-même, peinant à terminer seul ce qu'il avait commencé avec son assistant français. Cette lettre, je l'ai perdue, dans l'inondation il y a quelques semaines.

 

J'ai été l'assistant de Robert Heinecken pendant un peu moins d'un an. Je l'ai revu plus tard en quelques occasions. Je ne pourrais jamais dire que je le connaissais bien. Nous étions très étrangers l'un à l'autre. Mais chaque journée que j'ai passée dans son atelier j'ai eu le sentiment d'assister à des miracles, ce dont je ne me rendais pas toujours compte le jour-même. Quand bien même Joyce m'avait plus d'une fois encouragé à le faire, je n'ai jamais demandé à Robert de regarder mon travail et de faire ce qu'il faisait comme personne à l'Université d'UCLA, la critique de ce travail. Je n'ai pas eu besoin de le faire, regarder, ce qui était aussi antispectaculaire qu'une partie d'échecs filmée au ralenti, observer donc, Robert travailler dans son atelier était en soi l'enseignement.

Robert Heinecken est mort le 19 mai 2006. Il avait 74 ans.