Votre attention s'il vous plaît!

(Prenez votre temps pour lire cette chronique, vous avez tout votre temps)

 

Votre attention s'il vous plaît.

La musique que vous entendez tout en lisant ces lignes est un enregistrement extrait du marathon à l'orgue de Jean-Luc Guionnet en l'église Sainte-Croix de Ménilmontant dans le cadre des manifestations de la Nuit Blanche à Paris le samedi 5 octobre 2013. Sans doute allez-vous rapidement regretter que cet enregistrement ne soit pas nettoyé de tous les bruits parasites qui abîment considérablement la longue tenue des notes, mais alors serez-vous assez prompt à reconnaître que cette pollution sonore n'est autre que celle d'une déambulation et des conversations qui l'accompagnent telles que nous les entendons, tous les jours, dans les lieux publics, et telles étaient les conditions navrantes de réception de cette œuvre musicale. Ligeti, Scelsi ou Tôn Thât Tiêt joués dans un hall de gare n'auraient pas été fondamentalement différents. D'ailleurs, c'est dans le répertoire de mes musiques augmentées que j'ai finalement rangé les deux fichiers des enregistrements de ce concert. Les musiques augmentées sont une petite collection personnelle que je poursuis, enregistrements de musique écoutée dans des conditions qui ne sont pas nécessairement favorables à la concentration a priori nécessaire ; Ainsi tel morceau de Markus Stockhausen en conflit avec une cocotte minute, le Boléro de Ravel pour orchestre avec une bouilloire électrique, Coltrane versus un marteau-piqueur, Malher pendant l'orage. Je note d'ailleurs que c'est parfois en écoutant ces enregistrements que je suis parvenu à l'écoute la plus approfondie de ces musiques, mon écoute devant lutter contre un parasite n'en était que plus concentrée et attentive. C'est d'ailleurs en pensant à ces enregistrements paradoxaux que j'ai écouté ce pseudo concert, pour m'encourager à un état de concentration qui pallierait le désagrément des déambulations bruyantes, des discussions alentours, des éclats de voix et de rire et de tous les autres bruits venus esquinter la musique de Jean-Luc Guionnet à l'orgue.

Mais alors, ce n'était pas un concert ?

Eh bien, je serais bien en peine de répondre à cette question. Ce marathon d'orgue (Jean-Luc Guionnet a joué trois longues plages d'orgue de deux heures et demie chacune, en redescendant entre chaque plage le temps d'un café, mais à peine plus), tenait certes de la performance, mais n'en était pas moins de la musique, ô combien, même : cette partie du travail de Jean-Luc Guionnet est d'une richesse inépuisable, semble-t-il. Une musique essentielle. Non seulement à la compréhension du travail de ce musicien, mais à la compréhension de la musique tout court. Comme on le ferait lors d'un ralenti d'une scène trop rapide au cinéma, en freinant à l'extrême la cadence de la musique, au point d'en gommer presque toute notion de rythme ou en diluant cette cadence, Jean-Luc Guionnet contraint son auditoire à se concentrer malgré lui, condition sine qua non aux révélations importantes que cette musique tient en elle. D'où a priori le regret de l'inconfort de l'écoute dans l'église Sainte-Croix de Ménilmontant, traversée par des badauds le plus souvent peu mélomanes et ne s'apercevant pas que leur attitude la sabotait tout à fait.

N'étant pas adepte de la transe, je n'en ignore cependant pas les enjeux principaux. Je note que, lors du concert de Jean-Luc Guionnet à l'Echangeur de Bagnolet, le 13 septembre, dans des conditions d'écoute extrêmement favorables, elles, à la fois par la qualité de la restitution sonore, de la multidiffusion et surtout du comportement d'un public remarquable, la musique avait laissé de nombreuses personnes du public dans un état physique altéré. J'avais jugé la chose particulièrement féconde et, rentré à la maison, j'avais veillé fort tard pour travailler dans le garage et profiter autant que possible de cet état de concentration peu commun. Oui, mais, lors de ce concert, les spectateurs étant disposés dans l'obscurité en cercles concentriques au milieu de la pièce cernée par huit haut-parleurs de grande qualité, la concentration devenait collective, phénomène rarissime pourtant induit par la musique elle-même, par sa présence d'abord en très gros plan, puis dans des strates d'éloignement et de rapprochement admirablement dosées. 

Or ce n'était pas du tout le cas du concert du 5 octobre à l'église de Ménilmontant, traversée en continu par cette foule mouvante, bavarde et ne comprenant manifestement pas que les sonorités, continues et longues, jouées sur les orgues par Jean-Luc Guionnet, tenaient en fait de la musique et non, comme cela devait leur sembler, d'effets sonores s'apparentant plus à des bruitages ou au paysage sonore environnant : on entre dans une église de nuit, très faiblement éclairée (encore trop, en fait), on entend des notes continues et tenues d'orgue, on croit un peu rapidement à l'installation, dont on ne comprend pas tout de suite d'ailleurs les motivations ou les potentielles significations, et voilà comment le concert-même est gâché, la musique détruite par ceux-là mêmes pour laquelle elle est jouée.

Détruite, le terme peut paraître un peu fort, mais il me semble juste. Que l'on songe à l'effet visuel que produirait le jet de tomates bien mûres sur la Ronde de nuit de Rembrandt et on a l'équivalent visuel de la destruction de la musique de Jean-Luc Guionnet le 5 octobre. On arguera, in extremis, mais c'est tenable, que si le jet de tomates n'est pas dangereux pour l'intégrité physique d'un chef d'œuvre de la peinture, l'effet visuel ne serait pas nécessairement inintéressant. On peut comprendre cet argument sans pourtant s'en contenter complètement. Sans compter que la musique jouée par Jean-Luc Guionnet à Ménilmontant était entièrement improvisée et, donc, n'aurait su être reproduite d'une façon ou d'une autre, dans les bavardages, les rires, les bruits, les éternuements, les toux ou tout autre bruit parasite ; c'était la vraie Ronde de nuit qui était défigurée. A coups de jets de tomates.

Il y aurait sans doute à penser et à écrire, comme je le remarquais déjà dans mes enregistrements de musique augmentée, à propos de la résistance propre de la musique face au bruit, à ce qui la met en péril. Comme on ne peut pas imaginer que Coltrane joue de concert avec un marteau-piqueur, selon le principe, que, si un gramme de merde dénature un kilo de caviar, un gramme de caviar ne modifie en rien le kilo de merde, on pourrait donc d'abord penser qu'une décharge de marteau-piqueur ne peut que détruire définitivement n'importe quel morceau de Coltrane, a fortiori du marteau piqueur en continu sur tout un morceau. Mais c'est sans compter sur les capacités de résistance de la musique, sur la faculté de son auditeur à rejeter le plus loin possible de sa perception les nappes de marteau-piqueur par sa concentration et la sélection que celle-ci opère, et à parvenir, dans une certaine mesure, à ménager le premier plan sonore à la musique seule. La différence qualitative a quelques chances contre le quantitatif, c'est la revanche du caviar. Il peut même se produire que les facultés de concentration de l'auditeur augmentent à force de lutter contre le bruit. Quiconque a déjà travaillé dans un théâtre en plein montage ou démontage de la scène sait qu'il est possible de se construire une bulle étanche à toute l'agitation des éclairagistes, de la régie et des décorateurs, et à l'intérieur de cette bulle durement acquise, de bénéficier, en fait, d'un surcroît de concentration propice au travail désormais abrité.

En revanche, il n'est pas recommandé, sauf effet de distanciation revendiquée, de laisser libre champ aux techniciens pendant le spectacle. Dans l'Hamlet de Daniel Mesguich en 1996, il y avait cette idée pendant la scène qui voit une troupe de théâtre expliquer au prince Hamlet comment fonctionne un théâtre, de déshabiller la scène, d'en montrer les coulisses et, par un anachronisme fulgurant, de démontrer l'intemporalité du théâtre, ce qui est une autre façon de revendiquer que la mise en scène contemporaine des grands classiques a tout sons sens. Pour tout dire, je goûte particulièrement ces occasions, trop rares à mon avis, où les spectacles et les œuvres débordent largement du cadre qui leur est habituellement imparti, aussi étais-je sur le point de trouver une certaine réussite à l'événement du côté justement du péril même de l'œuvre. Mais je me méfie de ce genre de jugements un peu fétichistes que je peux nourrir, essentiellement de ma mauvaise foi, mon admiration pour tel ou tel artiste me faisant crier au génie même quand ces derniers sont globalement dans l'erreur ou suivant des directions qui ne sont pas prometteuses. Jean-Luc Guionnet fait très largement partie de ces artistes auxquels j'ai tendance à accorder une confiance aveugle.

Je me doute aussi que ma réputation de mauvais coucheur, de type facilement prompt à vitupérer contre son prochain quand ce dernier est à mes yeux coupable d'incompréhension ou de mauvais comportements, qui plus est quand il s'agit d 'une œuvre d'art, cette solide réputation, donc, ne devrait pas manquer d'annoncer à mon lecteur que le public de l'église de Ménilmontant va en prendre pour son grade. Eh bien, pas du tout. Et je ne vais pas non plus tenter de racheter le jet de tomates par je ne sais quelle pirouette pleine de références capillotractées, on me connaît, même en mentionnant la fameuse pochette du disque Tormato de l'épouvantable Yes, en 1978, sans compter que je suis sûr qu'on me soupçonnerait rapidement d'être capable d'encourager le jet de tomates contre certaines œuvres, Soulages, Garouste, Schnabel, etc... Pitié, non, pas cette fois.


En fait, je vais même tâcher de trouver des excuses au public du concert de Jean-Luc Guionnet auquel, toutefois, il n'est pas exclu non plus que je tire les oreilles.

 

Si je comprends, je crois, ce qui peut motiver Jean-Luc Guionnet, ses buts relativement clairs et immédiats, comme ses buts plus secrets ou indirects (je vais y revenir), dans cet admirable concert du 5 octobre, ces trois grandes plages d'orgue, dont vous entendez malgré tout, bien qu'abîmé, un très bel extrait, il me semble que le cadre de la Nuit blanche parisienne était très mal choisi. Le principe de déambulation de lieux d'exposition en lieux d'exposition s'accorde très mal avec la nécessité de s'arrêter, de rester immobile et d'entrer par la concentration dans une œuvre musicale exigeante. Or c'est précisément cela que réclamait ce concert, en raison de la façon radicale dont il était joué et composé, et de ce que son auteur cherchait, me semble-t-il, à atteindre : d'une part, ralentir la musique jusqu'à l'abstraire du rythme, l'émanciper à certaines endroits de la notion même de tonalité, et d'autre part, but plus indirect, plus inavouable, jouer de l'épuisement, de celui qui joue comme de celui qui écoute, pour un enfoncement dans des strates sinon inaccessibles. Pour parvenir à jouer ainsi sur les états physiques de l'auditoire, un seul scénario aurait été adapté et possible : ouvrir les portes de l'église à 20 heures, les refermer lourdement derrière les visiteurs aventureux, plonger tout le monde dans le noir total, et de fait, jouer jusqu'à 4 heures du matin, plaçant ainsi le musicien et les auditeurs dans le même vertige, ou, encore mieux (encore pire ! ), donnant au musicien la responsabilité de l'emprisonnement des auditeurs dans sa musique.



Oui, si je dois faire une reproche à Jean-Luc Guionnet, c'est de n'avoir pas d'emblée refusé une réception par défaut, pour jouer la performance, le socio-poème jusqu'à son paroxysme, l'emprisonnement de l'auditoire et sa plongée dans les ténèbres.

Cela peut paraître sans doute un peu fou, mais, pour moi, c'est le seul parti pris esthétique possible. Et je pense sincèrement que quiconque assisterait à un tel concert aurait, en sortant une perception toute différente de la musique, de la beauté, et sans doute du monde et de la vie. Les grands mots, tout de suite ! Et l'opération serait d'autant plus remarquable, que justement elle s'adresserait à un public qui n'a pas a priori la capacité d'une telle écoute, d'une telle attention.

Il s'agit bien d'attention.

Mercredi dernier, j'accompagnais mon fils chez son orthophoniste, nous échangions rapidement à propos de ses derniers progrès, de ceux que je remarquais et ceux auxquels elle m'encourageait à être attentif, quand, avant de prendre congé, elle me demanda si une date avait été retenue pour une réunion à l'école. Et comme je lui faisais remarquer que la semaine dernière nous nous étions téléphoné, que je lui avais donné cette date et qu'elle m'avait assuré qu'elle ferait en sorte de venir, elle rougit. Pas seulement par politesse, mais très sincèrement, je lui assurais qu'au contraire je trouvais réconfortant qu'une autre personne que moi puisse commettre une telle bourde, qui signifie a priori qu'on n'a pas prêté attention à ce que son prochain a dit, mais qui est surtout l'expression d 'un déficit d'attention. L'orthophoniste parut soulagée par cet argument et nous avons commencé à échanger à propos de ce manque d'attention qu'elle et moi remarquions, chez nous-mêmes comme chez nos prochains, tombant rapidement d'accord sur les causes, faciles à trouver, dans les sollicitations trop nombreuses qui composent désormais notre quotidien. Bien que je ne sois pas moi-même propriétaire d'un tel appareil, le téléphone de poche fut rapidement mentionné dans la liste spontanée de ces sollicitations envahissantes et néfastes pour l'attention.

J'étais ravi de trouver ce terrain d'entente avec une professionnelle sur un sujet qui depuis quelques temps me tient tellement à cœur, mes difficultés de père d'une adolescente me donnant tous les jours matière à des travaux pratiques sur le déficit d'attention.

Mais qu'on se rassure, il ne sera pas une nouvelle fois question de ma détestation des téléphones de poche, de leurs usages et surtout de leurs usagers, fussent-ils adolescents.



De même, dans le va-et-vient incessant des spectateurs de l'église de Ménilmontant, il aurait été très facile pour moi de concevoir une manière de détestation de mes prochains, j'aurais pu même rendre les choses très personnelles, trouver à tel ou tel un air ridicule, juger stupide la remarque de tel autre à propos de la musique dont il ignorait manifestement totalement les enjeux, et même fustiger globalement ce petit monde content de lui-même, dans ce grand courant social pseudo-culturel, passant littéralement à côté d'une œuvre, sans la remarquer et la piétinant. Sans oublier les renforts de personnels affublés d'un anorak orange, pour signifier une manière de médiation culturelle artificielle, incapables de discipliner et d'endiguer un tel flot, et d'ailleurs n'essayant même pas, plus soucieux d'interdire l'accès au chœur de cette église médiocre et sans style que de recommander le silence aux visiteurs. C'est sans doute en me retenant d'une telle stigmatisation à l'encontre d'un jeune couple, formant pourtant une belle caricature du parisianisme, que je me suis rendu compte que l'on ne pouvait espérer de quiconque pénétrant dans cette église sans avoir jamais rencontré la musique de Jean-Luc Guionnet d'en comprendre rapidement les enjeux et de comprendre tout aussi rapidement le bénéfice à trouver un siège dans cette église et à chercher par tous les moyens à former en soi une bulle de concentration. Bénéfice pour soi-même et pour toutes les autres personnes égarées dans l'église, le silence et la concentration de tous permettant d'augmenter la concentration de chacun. Je renvoie à ce que j'ai écrit plus haut à propos de cette expérience rare de concentration collective, je n'aurais d'ailleurs pas cru la chose possible en dehors de toutes sortes de rites qui ne m'intéressent pas a priori, il n'empêche, cette canalisation collective de flux existe bel et bien, elle procure à chacun un surcroît d'attention et de concentration, au point, c'était le cas au concert du 13 septembre, de plonger de nombreux auditeurs dans un état physiquement altéré. 


Pour une fois, donc, ce ne sera pas de la faute de mes contemporains abîmés dans la contemplation ou la manipulation de leur téléphone de poche à écran tactile, j'épargnerais à mes lecteurs mes habituelles considérations sur le caractère infantile de ce doudou électronique, ce ne sera pas de la faute non plus des mêmes quand ils s'empressant d'essayer de photographier ou de filmer, avec le même doudou, la scène du concert avant même de tâcher d'en profiter dans un premier temps en vrai. Et qui serais-je pour me permettre de telles remarques, sachant que mon premier réflexe en arrivant dans l'église de Ménilmontant a été d'allumer mon enregistreur sonore et d'en régler le niveau d'enregistrement ? Non, cette fois-ci plus qu'une autre, je pardonnerai aux deux Anglais leur conversation à quelques rangs de chaises de la mienne, leurs rires idiots, les craquements d'aluminium de la cannette vide de l'un d'eux, je pardonnerai leurs conversations à la bande de touristes sud-américains, en espagnol donc, ainsi qu'aux badauds (on ne peut pas dire spectateurs) leur passage incessant dans l'allée centrale de l'église, ou celui, dans la même allée centrale, d'adolescents et d'enfants à trottinettes, patins à roulettes et autres planches à roulettes. Non, ce ne sera de la faute de personne, comme on dit, si ce n'est, effectivement, de celle de Jean-Luc Guionnet de n'avoir pas prévu un dispositif qui ferait de nous ses véritables otages.


Parce qu'il était impossible dans un tel contexte social de réunir les conditions nécessaires à la réception d'une telle œuvre d'improvisation.



 

On peut cependant s'interroger sur les raisons de l'infaisabilité d'une telle réception, l'emprisonnement des spectateurs, le marathon du joueur d'orgue, l'obscurité totale, l'horaire nocturne de l'emprisonnement. On trouvera sans doute mille objections, celles de sécurité derrière lesquelles il est de plus en plus entendu de se retrancher : l'emprisonnement des spectateurs serait préjudiciable à une foule de personnes qui souffriraient entre mille maux, de claustrophobie, d'achluophobie, d'agoraphobie, d'aginophobie, d'anthropophobie, d'apéirophobie, d'astraphobie, de brontophobie, d'écclesiophobie, forcément, d'éreutophobie fluorescente, de kénophobie, de musicophobie, cela serait très gênant, je n'invente rien, de nyctophobie, la nuit blanche n'est décidément pas pour vous, de plasmophobie,  et même de pantophobie, ou encore de phobophobie, de soif excessive, de faim inextinguible, de fatigue irrascible, ou d'envies pressantes d'aller aux toilettes, et bien d'autres dangers auxquels je ne pense pas forcément, et pourtant je me suis servi d'un dictionnaire de phobies. Qu'on se pose résolument la question de toutes les expériences de la vie, notamment esthétiques, dont on se prive pour des raisons aussi prosaïques et on comprendra qu'on est bien vite son pire geôlier à force de s'imaginer de telles faiblesses. Telles ne sont pas les vraies raisons pour lesquelles on ne peut pas assister à un vrai concert d'orgue de Jean-Luc Guionnet.


Les vraies raisons sont que nous n'en sommes sans doute pas ou plus capables. Que nous ne sommes pas capables de l'attention, de la concentration, de la disponibilité nécessaires. Nous pouvons, comme je le faisais avec l'orthophoniste de mon fils mercredi dernier (était-ce mercredi dernier ?) collectivement blâmer les contraintes d'une vie moderne envahie de stimuli, de sollicitations, de bruit et de parasites. Les plus rétrogrades parmi nous, dont je fais nécessairement partie, pourront voir dans ce déficit d'attention la justification inespérée de leur détestation de tout cet arsenal de gadgets, téléphones de poche, réseaux associaux et autres foyers de sur-attention, il n'empêche que nous chercherons de cette manière l'origine du mal dans ses symptômes.


Toutefois, ce ne sont pas seulement ces trop nombreuses et diverses sollicitations sociales qui sont en cause, et ce n'est pas seulement la capacité d'attention et de compréhension d'œuvres artistiques qui est atteinte, mais ce sont, plus largement, le contexte et de très nombreuses autres occasions dans nos existences qui souffrent du même déficit de soin, d'attention et de concentration. Par exemple, mais ce n'est qu'un exemple, la question de notre nourriture : comment celle-ci est produite, comment nous nous la procurons et la préparons. Il s'avère que dans ce domaine aussi, nous ne sommes plus capables d'efforts, comme s'ils étaient devenus au-dessus de nos possibilités et facultés quotidiennes. Alors nous trouvons toutes sortes de dérivatifs pour masquer ou combler le manque de choses plus pleines et consistantes que sont les œuvres intelligentes, les objets de réflexion, l'art de vivre.



Nous sommes responsables de cette saturation néfaste qui, si elle n'est pas la première cause, à la racine, de notre déficit d'attention, n'en est pas moins désormais un obstacle à une manière de guérison de notre déficience. C'est là une pente de facilité, une pente douce qui nous a progressivement éloignés, notamment de la poésie — on pourrait se demander qui peut en lire encore ? alors que la vraie bonne question devrait être, qui peut encore vivre sans en lire quotidiennement ? — et désormais la différence de hauteur à laquelle cette pente sans heurt nous a conduits constitue maintenant une marche que nous ne sommes plus capables de gravir en sens inverse, et après cet effort devenu surhumain, regagner nos facultés premières à la fois d'attention mais aussi d'émerveillement. Or, sans cette faculté d'émerveillement, nous pouvons sincèrement se nous demander ce qui nous reste à vivre de vie libre, ou en tout cas quel est notre niveau d'aliénation, pour ainsi, sciemment, nous priver de poésie et d'un véritable bœuf bourguignon, notamment celui du livre des recettes d'Alice Toklas, qui est exactement tel que le dégustait Gertrude Stein, se dit-on chaque fois qu'on en prépare.

Or je veux croire qu'il existe encore quelques îlots de résistance farouche, l'œuvre musicale de Jean-Luc Guionnet étant une steppe particulièrement âpre de cette résistance, garrigue sauvage, donc, qui a l'immense mérite de pouvoir servir de remède aux brebis égarées que nous sommes devenues, vous me prendrez deux heures quotidiennes de Non-Bias Organic que vous alternerez avec une heure par semaine de Propagations, et vous revenez me voir dans un mois, nous pourrons diversifier la thérapie.

Je ne suis pas en train de faire mine de ne pas me rendre compte des énormités que j'énonce ici, ou encore de l'utopie que constitue un monde de l'attention et des facultés d'émerveillement retrouvées, sans compter que j'ai bien compris mon immense solitude à penser le monde de cette façon à la fois rétrograde et mélancolique. En revanche, en véritable terroriste pour mes prochains, je rêve d'un très brutal coup de frein. Et je suis de plus en plus déterminé à y participer dès que l'occasion se présentera. Pas la panne totale façon Barjavel, pitié ! non, bien davantage une dissémination d'actes et de gestes poétiques qui agiraient comme des virus. Parce que je pense sincèrement que quiconque écouterait presque toute une nuit de l'orgue joué par Jean-Luc Guionnet, dans l'obscurité d'une église, sans aucune diversion humaine ou électronique, ne serait plus la même personne à la sortie (voir posologie établie dans le paragraphe précédent). Des poisons tels que les musiques sévèrement battues et rythmées seraient rejetées par des oreilles et des organismes redevenus sains, et en même temps que de telles musiques, un dégoût naissant des formes immédiates prendrait le pas et remettrait à égalité images rapides et crépitantes avec celles plus contemplatives et plus lentes d'un cinéma plus créatif et plus exigeant. Mieux, les lecteurs de films de nos ordinateurs ne seraient plus équipés de curseurs pour faire avancer les images, si bien que nous serions, comme au cinéma, dans l'impossibilité de savoir quel est le temps déjà écoulé et celui qui nous sépare de la fin du film. Concevoir un virus qui invaliderait cette fonctionnalité de tous les programmes de lecture de vidéos serait un acte fondateur et qui nous sauverait tous.     

Chez chacun, les murs seraient couverts de rayonnages pleins à craquer de livres de poésie.

Car ce n'est plus le cas, je m'en rends bien compte. D'ailleurs, la poésie est en train de disparaître avec une discrétion qui lui est intrinsèque, sans crier gare, encore moins au scandale, comme acceptant librement cette mort prochaine, philosophe en somme. Quand elle aura entièrement disparu, nous serons tous morts, poétiquement s'entend,  encore capables de mille opérations de calcul, de gestion et, finalement, de comptabilité — car c'est cela que nous faisons, du calcul, de la gestion et de la comptabilité, en répondant un peu trop présents à des sollicitations à la fois trépidantes et envahissantes —,  mais incapables de réciter ne serait-ce que la première strophe de la Ballade des pendus de François Villon ou de l'Albatros de Baudelaire — parce que justement nous n'avons plus de place dans notre mémoire et que la comptabilité a envahi précisément les dernières terres fertiles sur lesquelles il aurait été encore permis de faire pousser de la poésie : un monde comptable, exempt de toute poésie. De droite. Franchement, c'est cela que vous voulez ?

En attendant, s'il reste de la poésie sur vos étagères, prenez un livre tous les jours et lisez plusieurs poèmes à voix haute, on gagne tant de choses à avoir de tels mots dans la bouche.



De même, on fait reculer la comptabilité quand on cuisine un bœuf bourguignon en suivant la recette d'Alice Toklas, on  fait reculer la comptabilité quand on écoute de la musique exigeante les yeux fermés ou dans le noir, on  fait reculer la comptabilité quand on prend le temps d'expliquer à un enfant comment faire un pompon touffu qui résiste à l'effilochage, on  fait reculer la comptabilité quand on arrache les mauvaises herbes autour de la menthe, du basilic et de l'oseille, on  fait reculer la comptabilité quand on répare le joint de sa salle de bain, on  fait reculer la comptabilité quand on travaille jusque tard le soir dans le garage, quand on brûle l'huile de minuit, on  fait reculer la comptabilité quand on sort de chez soi au premier rayon de soleil et que l'on marche, l'appareil-photo en bandoulière, on  fait reculer la comptabilité quand on invite les amis à la maison, on  fait reculer la comptabilité quand on rend des visites inopinées à des amis, en pleine ville, sans prévenir, (plus personne ne fait jamais cela, ma sonnette a été hors service pendant six mois avant que je ne m'en rende compte), on  fait reculer la comptabilité quand on téléphone à ceux que l'on n'a pas vus depuis quelques temps déjà, on  fait reculer la comptabilité quand on se rend volontaire pour quelques petites tâches à la braderie ou la kermesse de l'école, on fait reculer la comptabilité quand on prend tous les jours le temps d'un peu de correspondance électronique, envoyer des pièces jointes et des adresses de sites Internet que l'on vient de découvrir, on fait reculer la comptabilité quand on offre un livre, pas grand chose, un livre, à quelqu'un qui nous a rendu service, on fait reculer la comptabilité quand on fait des pages html à la mimine, plutôt que des blogs selon des gabarits industriels, on fait reculer la comptabilité quand on graffite une publicité, quand on dessine une moustache sur une affiche électorale, ou un bandeau sur l'œil (c'est tout aussi facile à dessiner), on  fait reculer la comptabilité quand on pousse ses enfants sur les balançoires du square, on  fait reculer la comptabilité quand on regarde jusqu'au bout les petits films d'animation de Don Hertzfeldt, on  fait reculer la comptabilité quand on scotche les dessins de ses enfants sur l'écran éteint de la télévision et qu'on ne la rallume que quand ce dernier en est complètement recouvert, d'ailleurs, vous vous rendrez tout de suite compte du recul de la comptabilité à ce moment-là, au sourire émerveillé de vos enfants, donnez-moi une télévision, je vous en ferais une table lumineuse.
  

Et je n'ai pas besoin de vous dire ce que l'on fait pour faire reculer la poésie, ce qui agrandit le royaume de la comptabilité. Vous le savez sans qu'un vieux grincheux ne vienne vous le dire et selon son habitude vitupère contre la télévision, la musique battue et les réseaux associaux.   

  

Bien sûr, je peux seulement rêver des effets positifs de ce reset, de cette tabula rasa, d'être déraisonnable, rêveur, donc, irréaliste et me tromper tout à fait, d'exagérer les mérites d'une thérapie par choc inversé : à l'abrutissement des images et des sons ressassés à des rythmes effrénés ferait suite le choc d'un attentat au ralentissement et à la poésie, et alors la musique de Jean-Luc Guionnet serait jouée dans des stades combles, tandis que les chanteurs brailleurs à succès d'aujourd'hui seraient acculés à faire la manche dans les bouches de métro, poursuivis comme de juste par des contrôleurs soucieux du calme des voyageurs plongés dans l'écoute de motets depuis leurs lecteurs de fichiers compressés — encore que bien sûr le motet compressé. Mieux, la RATP et d'autres régies autonomes de transports d'autres villes auraient commandé à des musiciens et des artistes des installations sonores qui transformeraient en temps réels les sonorités produites par les transports mêmes, c'est vous dire le peu de place qu'il resterait aux brailleurs, franchement vous donneriez une pièce aux chanteurs à succès s'ils jouaient dans le métro ?


Et pourtant, sans même rêver d'un tel monde, ou plus sûrement pour rêver qu'il soit possible un jour, j'ai bien l'intention d'exiger raisonnablement de tous l'impossible. Comme d'attendre des visiteurs de ce site d'écouter effectivement jusqu'au bout les morceaux de Dominique Pifarély dans notre petit laboratoire de collaboration, Fractures d'âmes.  Ou d'écouter jusqu'au bout, jusqu'aux applaudissements pas très nourris c'est vrai, cet enregistrement d'un extrait du concert de Jean-Luc Guionnet jouant de l'orgue à l'église Sainte-Croix de Ménilmontant. Et méditer à propos des nuisances sonores qui l'encombrent comme si vous en étiez les auteurs.

Et je ne bougerai pas de ce point auquel je veux être désormais ancré, le visiteur du Désordre sera attentif ou ne sera pas. Le désert ne me fait pas peur. Après tout, cela fait plus de treize ans que je travaille à cet édifice, vous pouvez le traverser à la façon des visiteurs égarés de la Nuit blanche dans l'église Sainte-Croix de Ménilmontant la nuit du 5 au 6 octobre 2013, ou vous pouvez décider de prendre une chaise et d'être attentif.











Pour ne pas nuire à l'attention nécessaire pour suivre cette chronique, je rassemble ici, en fin de texte les liens hypertextes qui devraient figurer dans le texte. A partir de maintenant, lecture faite donc, vous devez pouvoir faire ces écarts sans grande altération du sens du texte, de la musique ou encore des images.

... pour travailler dans le garage ... les spectateurs disposés en cercles concentriques au milieu d'une pièce ... huit haut-parleurs de grande qualité, plongés dans le noir ... traversée en continu par une foule sans cesse mouvante, bavarde et incapable ... sur la Ronde de nuit de Rembrandt ... la fameuse pochette du disque Tormato de l'épouvantable Yes, en 1978 ... un gramme de merde dénature un kilo de caviar, un gramme de caviar ne modifie en rien le kilo de merde citation approximative de Topor ... contre certaines oeuvres, Soulages, Garouste, Schnabel ... plonger tout le monde dans le noir absolu ... elle rougit ... personnels affublés d'un anorak orange ... un véritable boeuf bourguignon notamment tel qu'il est décrit dans le livre des recettes d'Alice Toklas ... Propagations ... musique battue,(expression emprunté à L.L. de Mars dans son album Dialogue de sourds à propos de la musique ... la ballade des pendus de François Villon ou de l'Albatros de Baudelaire ... les petits films d'animation de Don Hertzfeldt ... dans notre petit laboratoire de collaboration, Fractures d'âmes ...

Les photographies qui accompagnent cette chronique représentent in situ au Louvre une installation de Michelangio Pistoletto.

Remerciements du fond du coeur à Cécile Carret pour avoir rendu ce texte présentable et lisible en dépit de toutes mes tentatives de distraire son lecteur.