Juillet 2019

Peinture de Daphné Bitchatch
Ecrire, notamment les dialogues, une bande dessinée à partir de cette image
Dessiner une bande dessinée à partir de ce texte qui sent la poussière de syndic

D'après Filippo Lippi
Le Carnet d'or de Doris Lessing
Allez je peux bien vous le donner le mot de passe est "m@dele1ne"
Je ne suis pas parti de la mégapole pour tenter d’échapper à la catastrophe et à sa disparition pourtant promises, je suis parti pour disparaître seul et loin du fracas des commentaires. Toutes ces paroles vides et ces images pauvres qui saliront jusqu’à la réussite de la fin. Non, la fin arrivera de derrière cette montagne comme un de ces épisodes cévenols que je regarde depuis mon fauteuil et que j’écoute comme de la grande musique, du Bartók, les yeux fermés et le cœur battant, les murs de pierres de la maison secoués par les coups de tonnerre les plus proches. Et puis je sens bien que cela s’accélère en moi, la fin, sa beauté. Mon corps lâche, commence à lâcher, il ne peut plus courir, sauter, jeter, soulever, et même jouir, monter et descendre les escaliers de ma propre maison, marcher, il a moins d’appétit, la tête prend alors la relève et accélère le pas pour le corps lassé. Et j’aime cette vitesse immobile comme j’ai aimé, tant de fois, l’odeur de poussière des foins chauds, les fenêtres ouvertes sur une route déserte, dans la nuit d’été, oui, je veux y aller rosebud aux lèvres, me rendre et me livrer en riant à cette destination dernière. J’attends sans impatience. Et pour attendre je me raconte des histoires, des récits bien à moi, en puisant dans les souvenirs d’une vie pleine. Je comprends, en les touchant, des écarts de plus de cinquante ans, je revoie mes huit vies de chat en sursis et comme j’ai frôlé telle chute, telle électrocution, une fois à 11 ans, seul, à la piscine, et une autre fois l’été dernier, en réparant une prise, et l’été dernier j’ai revu en songe, comme j’en avais fait dans mon maillot de bain d’une drôle de manière, d’une manière que je ne connaissais pas encore et que justement je ne connais plus quarante ans plus tard, quarante ans plus tard il me reste l’odeur du chlore, telle envie d’en finir, pas assez forte finalement, et j’ai plutôt bien fait, et même tels attentats, deux fois, tel couteau jeté vers moi et tel accident de voiture évité d’un cheveu. Je repense aux étreintes sucrées et aux petites morts, à leur vertige si bref, mais aussi aux hontes indélébiles, recuites et qui me rongent des années et des années après. Des décennies après. Les Tchèques ont un mot pour ça. Litost. C’est pour dire. Et puis j’imagine qu’on se réveille un matin, peut-être le dernier matin, j’allais dire le dernier train, et on revoit dans ce dernier rêve du dernier train le visage de cet homme, chemise blanche, short beige clair, brun, très brun, une petite moustache, noire aussi, et des espadrilles, écrues les espadrilles, et pendant des années et des années j’ai rêvé de cet inconnu cent fois, et c’est cet inconnu, il y a cinquante ans, qui a eu la présence d’esprit et le courage insensés de sauter par-dessus la barrière du passage à caniveau, non pas caniveau, mais vous voyez ce que je veux dire, et de monter dans la voiture, une petite Fiat 124 rouge, et de la sortir de cette ornière promise au chaos et à la destruction. Et le temps, les années, qu’il m’a fallu pour reconstruire ce récit-là, c’était il y a cinquante ans cet été, Neil Armstrong est allé dans la Lune. Oui, je revoie tout ça et je m’invente des histoires avec ces bouts-là, et un jour j’arrêterai de dire je me souviens et tout cela sera là, de nouveau là, jusqu’à ces petites choses insignifiantes de l’enfance, souvenirs que je crois précis mais parfois une ancienne photographie, une parole, une parole enfouie, une voix qui n’est plus, ou un enregistrement et je me rends compte que ces souvenirs sont contredits et que tout a été fiction. Chaque fois que l’on entame une phrase par je me souviens on l’achève par une fiction. Et du coup rien n’est vraiment grave, tout n’est que fiction. Aux gens sérieux et comptables l’idée saugrenue de la réalité.
Je me souviens de cette histoire que mes cousins du Nord me faisaient répéter et répéter sans cesse : (Voix de conte) Une fleur (la main gauche les doigts joints et pointés vers le haut), un papillon arrive (la main droite virevolte de façon saccadée comme font les papillons), la fleur s’ouvre (la main gauche s’ouvre), le papillon se pose (la main droite se pose dans la main gauche ouverte) sur la fleur et la butine (l’index droit gratte un peu la paume de la main gauche), le papillon s’en va (vol tout aussi erratique que lorsque le papillon arrive), la fleur est triste, elle se ferme (les doigts de la main gauche se joignent à nouveau), se fane (le poignet gauche se replie sur lui-même) et tout disparaît ! (geste de ramener les mains derrière le dos).