Avril 2019
Un peu de Dyslexie créative avec un vieux journal?

Pédophilie: le Pape maintient son cap.
Emmanuel Macron reconnaît la faute de l’église.

De nouvelles sanctions américaines contre Asia Argento.
Moscou l’accusatrice accusée.

Pédophilie, le Pape reconnaît la faute d’Asia Argento
L’église, l’accusatrice accusée.
As A Mother Of Fact d'Oriane Varak par la Notch Company. Et, si, tout bonnement, le plus grand plaisir de ce voyage à Bruxelles n'avait pas été d'être assis à côté de Zoé, vibrante de bonheur devant ce spectacle de danse politiquement engagé, dont moi-même je ne pensais pas forcément grand-chose, si ce n'est son premier quart dont je trouvais l'audacieuse chorégraphie éloquente à propos des injonctions faites aux femmes, qu'elles soient filles, femmes, mère et sans doute au-delà. Après ce premier tiers du pure grâce j'ai regretté que le spectacle s'encombre, comme si souvent, désormais le cinéma, le théâtre, ou donc la danse, d'une esthétique de Dance Floor, ses éclairages, sa musique, son folklore finalement. Mais le premier tiers de ce spectalce, de pure grâce, vraiment.
Exposition de Wim Delvoye au palais des Beaux-Arts de Bruxelles
Jasper Johns

Elle te rendait fou. Tu devrais essayer de ne pas y penser. De ne plus y penser. Mais, naturellement, c’est peine perdue. Tu lui écrivais de petits poèmes, des haïkus surtout — notamment pour combler l’ennui pendant la réclame et les bandes-annonces, au Keaton, réflexe poétique dont tu ne sais plus quoi faire désormais quand tu vas au cinéma —, haïkus qui disaient à quel point tu pensais à elle tout le temps, à son sexe, à ses seins, à ses cuisses, à la douceur de sa peau, à cette étrange manière d’embrasser qui était la sienne, tu ne sentais jamais sa langue, même au bout de la tienne, dont tu doutais parfois qu’elle soit la bienvenue tant elle ne rencontrait pas son alter ego ― et pourtant elle avait une langue, de cela tu es sûr puisque elle te l’avait tirée une fois de façon très drôle. Elle te caressait peu, ses mains fondaient assez directement, en ligne droite, dans ton caleçon, cela avait le don de t’électriser, elle avait, en fait, souci d’efficacité. Et elle était efficace. Tu aimais à la folie la forme de ses seins et leur poids prodigieux dans tes mains, elle avait cette façon insolente de te les mettre sous le nez. Quelque fois elle était plus libre et plus caressante, mais c’était rare, tu en venais à te demander, rétrospectivement, si ce n’était pas une manière à elle de se partager entre ses deux compagnons, à toi le sexe, à lui la tendresse. Pour cette raison, ce qui filtrait en elle de douceur laissait en toi des marques d’autant plus profondes, comme le poids de sa main posée sur ta cuisse tandis que tu conduisais sur l’échangeur entre les autoroutes A3 et A86 et dont tu te demandes si tu ne le sens pas encore par intermittence, même assis sur ton siège à cinq roulettes dans l’open space. Ta table d’écrivain. Le lieu de ton écriture. En dépit de tout. Ta cheffe serait heureuse de l’apprendre.
Yves Trémorin
En conduisant pour aller au travail, en passant sous ses fenêtres, tel est ton itinéraire quotidien pour te rendre ton open space, ta cellule — cette torture de passer sous ses fenêtres (le mot torture) sans doute devrais-tu emprunter un autre axe, fût-ce un détour — tu t’ »entends brailler derrière le volant, tel un adolescent, en chœur avec Frank Zappa , dont le Cd de Zoot Allures est coincé dans ton autoradio depuis trois semaines : « Broken hearts are for assholes, broken hearts are for assholes, ‘cause you’re an asshole, you’re an asshole, that’s right you’re an asshole… » — les cœurs brisés c’est pour les trous du cul (mais vous aviez compris). Ce qui ne te fait pas rire. Tu commutes sur la radio. Dans les Matinales de France Culture, l’invité du jour est un psychanalyste lacanien qui pontifie — pour ne pas dire qu’il s’écouter pisser sur les ondes, mais il y a un peu de ça — à propos du hasard, expliquant — vous en-tendez ? — donc, que Jacques a dit : « le rapport sexuel n’existe pas ». Ce qu’il faut traduire pour l’auditoire — c’est à peine méprisant pour l’audtoire en question 1 —, qu’on peut toujours rêver de rencontrer dans l’acte sexuel la personne qui nous désirerions le plus, celle à laquelle nous aurions rêvé depuis toute éternité, mais que cette rencontre sexuelle ne peut jamais advenir, cela n’advient jamais, et que tout est affaire d’entrer cinq minutes trop tôt, ou cinq minutes trop tard, dans un bistrot et qu’on n’entre jamais dans le bon bistrot au bon moment. S’il y a une instance supérieure, dans cette foutue existence, qui, d’en haut, régule un peu le trafic et pilote les contingences, tu as dans l’idée qu’elle se divertit beaucoup à tes dépens en ce moment.

Le rapport sexuel n’existe pas. Jacques Lacan (psychanalyste français, 1901 — 1981)
Concert de Dadada (Emile Parisien, Roberto Negro & Michele Rabbia au Comptoir à Fontenay, le 19 avril 2019
La Strada de Federico Fellini. J'avais le choix ce soir entre aller à La Générale fort tard et donc fort loin écouter Hippie Diktat, que j'avais vu le mois dernier en concert et aller au Keaton avec Sophie voir La Strada. Je suis donc allé voir La Strada. Sans regret. Et sinon l'html cela sert précisément à cela, à dessiner le monde des occasions non réalisées, comme de superposer une image de La Strada avec un concert de Hippie Diktat.
Au Fil du temps de Wim Wenders. Coincé entre mon désir d’animer le débat après le film d’une façon volontairement critique du cinéma de Wenders et la beauté malgré tout de la scène de psychanalyse sauvage à l’intérieur du camion du réparateur de cinéma, ou comment, l’homme qui s’allonge et parle, parle au travers du pédopsychiatre qui l’écoute, parole qui traverse la cloison du camion, pénètre dans la cabine dans laquelle dort le réparateur, réveillé par ce récit d’accident de voiture, atteint par le récit et qui au milieu de ses propres rêves part à la recherche de la voiture accidentée. Oui cette scène là vaut sans doute d’être sauvé au milieu de ce naufrage d’une pensée terriblement conservatrice et complexée, celle d’un virtuose du cinéma malgré tout, mais alors un virtuose de droite.

Rapièçage de vitrail à la cathédrale Notre-Dame de Strasbourg, rapièçage datant du XIIIème siècle et sans doute dans une partie peu visible de la cathédrale, ou comment des artisans verriers du XIIIème siècle ont eu devant les yeux une oeuvre du XXème, quelque chose qui ressemblerait à une sérigraphie de Robert Rauschenberg, et sans doute ont-ils eu honte d'un tel raccomodage grossier. Pourtant!
Quelques minutes avant que je ne prenne cette photographie d'elle à son insu, cette femme m'a fussilé du regard alors que je donnais une pièce à un sans abri, que par aileurs je connais et qui est déjà venu déjeuner à la maison, puis, quelques instants après que j'ai pris cette photographie, cette dame a été honteuse absolument quand, perdant l'équilibre au freinage de la rame, et sur le point de tomber, peut-être de façon douloureuse, j'ai eu un réflexe-éclair en la recevant dans le pli de mon coude, saine et sauve, mais tellement honteuse.
Je m’explique. Soit on sait qui est Jessica Marchant, on l’a déjà écoutée en concert, ou même sur un disque du répertoire contemporain, en formation suffisamment réduite pour remarquer, quand même, qu’en arrière-plan, ce n’est pas exactement une manchote qui pelote la grand-mère. Et alors on peut faire des kilomètres pour aller voir et écouter cette femme de taille moyenne, aux cheveux mi-longs, aux yeux noisettes — désolé pour celles et ceux, qui, comme moi, l’avaient imaginée avec des yeux vairons — jouer comme personne de cet instrument gigantesque. Soit, on ne sait rien de tout cela, on peut tout ignorer de la contrebasse ou même du répertoire contemporain, de ses grands compositions, et alors on ne risque pas de tomber, même par l’effet d’une sérendipité outrée, sur je ne sais quel lien vers je ne sais quelle page de je ne sais quel site Internet avec quelques ressources — un article, une chronique, une notice biographique, un disque, un portrait photographique que sais-je ? — à propos de Jessica. Ou de son jeu. Ou de sa discographie. Ou encore à propos des salles de concert dans lesquelles elle est programmée assidument, lieux improbables pour les profanes, mais dans lesquels on croise peu ou prou la même cinquantaine des mêmes, peu ou prou, quinquagénaires un peu bedonnants, trop jeunes pour avoir eu l’occasion d’écouter Cecil Taylor avec l’Art Ensemble of Chicago , mais déjà trop vieux pour subir, sans broncher, les murailles de son d’un Otomo Yoshihide . Beaucoup d’hommes, quinquagénaires donc, nettement moins de femmes, mais alors avec des allures un peu caricaturales de Carla Bley , l’organiste, bref, des airs de psychanalystes en goguette. Allez n’importe quel soir 12, rue Richard Lenoir, au Tracé provisoire. Mais serait-ce à Vancouver, en Colombie britannique, ou même à Hobart, en Tasmanie, plutôt qu’à Montreuil, que Jessica aurait choisi d’aller promener sa Grand-Mère, ce serait dans les mêmes salles exiguës à la sonorisation parfois aléatoire, et devant le même parterre de quinquagénaires mâles avec des allures d’architectes sémiliants. Je ne vous fais pas un dessin, vous vous figurez très bien la salle de concert en question, ses parterres lépreux, sa constellation de graffitis et d’autocollants dans les toilettes et ses quinquagénaires aux allures d’intellectuels, lunettes en écaille pour signifier qu’on a beaucoup lu. Mais de tout cela, Jessica se moque éperdument. Elle se moque comme d’une guigne de la moquette usée jusqu’à la corde dans laquelle elle plante Mère-Grand par la pointe et lui inflige toutes sortes de traitements, pas tous très corrects, pourtant tous prescrits par des partitions dont le déchiffrement est un vrai poème. Non, elle se moque comme de son premier sous-tif, son expression, pas la mienne, j’adorais cette expression de Jessica, que le public soit là, ou pas, qu’il soit composé de quinquagénaires architectes ou pas. Elle se moque même bien de savoir combien ce concert sera payé, et même s’il sera payé. Ce n’est certainement pas à ses coupons d’intermittence qu’elle pense quand elle monte sur scène, relève Grand-Mère de sa position couchée sur le côté, plante la pointe dans le bout de moquette rase qu’elle a demandé, accorde en un clin d’œil les quatre cordes épaisses et légèrement tendues, Jessica joue légèrement détendu, hypotendu, un poil, un huitième de ton, un huitième de poil, non que son style de jeu manque de nerf, mais parce que détendues, légèrement, d’un huitième de ton donc — de toute façon à la contrebasse personne ne fait la différence et elle corrige au manche, par des doigtés autrement fautifs —, elle peut aller chercher des effets sourds, plus longs, qui ne manquent pas de tenailler l’auditoire assez directement au ventre, quand, justement, elle pose, elle, son ventre, petit, mais ventre, contre les flancs de Grand-Mère et lui fait subir les derniers outrages, ceux habituels de la contrebasse dite préparée. Jessica est alors possédée, ses cuisses enserrant Grand-Mère — peloter Grand-Mère, oui, peut-être —, Jessica pratique plutôt le corps-à-corps. Sa position autour de la contrebasse est aussi peu orthodoxe que la posture de départ au service de John McEnroe, si vous voyez ce que je veux dire 1. C’est comme si la contrebasse tenait en équilibre serrée entre ses deux cuisses. On a dû lui dire mille fois que ce n’était pas comme ça qu’on joue, pensez si elle a écouté, pensez si McEnroe a écouté ses professeurs de tennis, monitrices ou coachs. Et donc vous pensez si dans de pareilles conditions, Jessica va s’emmerder, Jessica parle et jure comme un charretier, un charretier polonais, précise-t-elle, eu égard à ses origines de l’Est — je savais que cela allait resservir —, pensez si elle s’emmerde donc, à tenir à jour et animer je ne sais quelle présence sur Internet. Oui, pensez comme elle s’en moque, comme elle s’en tape, comme elle dit. Comme du public, comme de son premier sous-tif, comme de la moquette rase et sclérosée, comme des architectes quinquagénaires et empâtés dans le public. De tout. De tout le monde. Autrui. Elle joue. Point.
Jeune bergère de Delphine Détrie. Film assez naïf avec un immense point aveugle: ce qui pourrait passer pour un parcours d'émancipation exemplaire est en fait un échec, celui d'avoir simplement changé de geôle. La bergère autrefois prisonnière d'un open space est désormais prisonnière d'un système purement comptable et administratif. C'est certes décrit et un peu montré, mais une connivence évidente entre la bergère et la réalisatrice fait que l'on préfère regarder ailleurs dans des directions plus univoques mais trompeuses, terriblement trompeuses à force de fuir la complexité du réel et vouloir en épargner le public. C'est sans doute pour cela aussi que je me bats souvent au ciné-club sur une notion assez bête, une personne apparaissant dans un film documentaire reste une personne, mais ne devient pas, nous l'espérons pour elle, un personnage. Un personnage est un élément de fiction. Ce n'est pas une personne. A trop vouloir faire d'une personne un personnage, certains films documentaires se compromettent et à force de points aveugles finissent par se tirer dans le pied.
Dessin de François Matton