La vie par les deux bouts

(ou l'étonnante congruence avec la musique de Dominique Pifarély et Bruno Chevillon)

 

Voilà exactement ce que j'attends de la musique. Pas plus pas moins. L'autre soir au Triton, aux Lilas, Dominique Pifarély et Bruno Chevillon ont joué en duo, violon et contrebasse, mais aussi, surtout?, trituration du son par le biais de l'électronique, l'un via, comme à son habitude désormais connue de moi, le numérique, et cette impression, parfois, visuelle, qu'il joue du violon à son ordinateur — un peu sans doute, comme les grands maîtres aux échecs révisent leurs ouvertures face à un programme informatique —, l'autre, Bruno Chevillon, la contrebasse branchée à un très épatant évantail de pédales d'effets, une vingtaine tout de même, et les deux fondus dans cette recherche bicéphale, idiomatique?, d'une musique qui n'existait, sans doute même pas dans leur esprit avant qu'ils ne montent sur scène. Ce n'est peut-être pas cela, cette improvisation risque-tout, à proprement parler que je recherche dans la musique, mais cette faculté, que je retrouve peu ailleurs, pas même dans la lecture, finalement, de me prendre par la main, et de caresser mon imagination, d'y enclencher ce que je ne parviens pas toujours à mettre en branle, par moi-même, serais-je tenté d'écrire, oui, ce déclenchement.

Et l'autre soir, tout à l'écoute attentive de la seconde partie — pendant la première, je faisais des photos, déplorable habitude dont je devrais absolument me défaire, mais j'ai autant de chances d'y parvenir, qu'un héroïnomane de raccrocher, heureusement qu'à l'entracte, Dominique est venu me voir pour me dire que si c'était moi le type qui déclenchait bruyamment dans les passages lents de contrebasse modifiée, ben fallait que j'arrête parce le contrebassiste il allait finir par se planter, et étant donné la magnitude des pédales d'effets, on frôlait la catastrophe, donc pendant la deuxième partie j'avais rangé l'appareil-photo, on s'excuse, on ne le refera plus — je me suis donc laissé prendre par la main, je me suis laissé aller à ce faux état d'abandon, ou est-ce plutôt un état de plus grande concentration, de concentration ouverte, je me suis mis à penser à toutes sortes de choses. J'ai pensé à mon manque de joie au travail dans le garage en ce moment, à sa contrainte, au fait que je m'y astreignais pour faire face, mais en avais-je seulement la force en ce moment?, j'ai repensé, ça y est, j'étais parti les deux pieds dans le royaume de la libre association, Bruno Chevillon jouait de ses pédales, il avait placé un capteur sur ses cordes vocales et en triturait les sons, j'ai repensé, je me suis posé la question, quelle était la dernière de mes séries de photographies qui m'avait vraiment étonné?, j'ai repensé aux Apnées et aux Fruits mûrs — je me suis dit que je n'étais décidément pas très doué pour les titres —, j'ai repensé aux Apnées, à ce que j'y étais parvenu à faire, comme la réalisation d'un fantasme ancien, celui d'emmener avec moi mon appareil-photo dans mes rêves, et comment la photographie, chaque matin, de chacun des lits dans lesquels j'avais dormi, associée à une photo prise la veille, donnait à cette dernière une tournure comme extraite du réel — sans compter que chaque fois j'avais choisi parmi les images de la veille, celle qui aurait le plus cette faculté, justement, de décoller un peu de son enracinement photographique. Je pensais aux Fruits mûrs, cet atelier de recyclage de mes photographies dans lequel je les fais se télescoper les unes aux autres selon des règles établies — un peu à la manière de ces solides que des scientifiques programment et lancent les uns vers les autres sur des tables traçantes et abolissant tout frottement — et dans cet accident volontaire, le hasard a tous les droits, même celui de sortir de la page, de l'écran, j'entrouvrais les yeux et voyait Dominique tripoter un bouton de son pad, cela paraît peu de chose, mais je suis désormais familier de ce que cela actionne d'aléatoire, ce que cela ouvre, de son côté Bruno Chevillon était courbé sur sa contrebasse encore allongée, un archer caressant la corde la plus grave tandis que l'autre archer rythmait en tapotant sur les flancs de l'instrument — Bruno Chevillon est à ma connaissance le seul contrebassise à joeur avec plusieurs archers, un peu, finalement, à la manière d'un Roland Kirk qui emboucherait plusieurs anches —, les deux musiciens tendus dans cette recherche bicéphale, là aussi nous étions dans l'entrechocs, dans l'accident espéré. J'ai pensé à cette discussion que j'avais eue récemment avec mon ami Julien, à qui j'expliquais que j'avais définitivement abandonné toute recherche d'images singulières, poussé à cet abandon par le numérique pléthorique, et qu'au contraire, je pensais que ce que j'avais au devant de moi tenait davantage de la logique d'organisation des flux d'images, de définir une stratégie d'association notamment qui soit la plus fructueuse possible, qui fasse sa part au hasard, mais dans un périmètre suffisamment bien borné pour ne pas abandonner tout déterminisme de ma part, et je lui disais, combien les conversations que j'avais eues avec Dominique, l'année dernière, en amont de Formes d'une guerre tel que nous l'avons joué au planétarium de Poitiers, conversations au cours desquelles, dans son atelier secret, Dominique m'avait montré le fonctionnement des scripts qu'il programmait, me donnant à voir (comprendre) et entendre (apprécier) ce qui était confié au hasard, et ce que son habitude, si patiemment acquise, de l'improvisation lui permettait d'immédiatement enfourcher, et nous étions tous les deux très heureux de constater que, sans nous le dire aussi clairement, à Montbéliard nous procédions comparablement dans nos deux langues différentes, celle de la musique et celle des images, les deux co-axées dans un entonnoir numérique et réinterprétées — et quand j'ai ce genre conversations avec Julien il n'est pas rare qu'en tombe, comme du ciel, un script béni des dieux et qui est une traduction assez précise de ces réflexions, comme cela, un peu en l'air. Oui, je me disais tout cela tandis que Dominique et Bruno Chevillon avaient détourné leurs recherches purement sonores vers un passage où sans doute on les attendait davantage, limite ça swinguait — enfin, une manière de swing bien marqué au coin du bon free, on ne se refait pas apparemment. Oui, je me disais c'est ce genre de stratégies qu'il faut mettre au point et affiner. Et puis j'extrapolais, je pensais à la récente série des photographies de Considère la fin, cette logique de séquenceur musical, cette fois avec la musique improvisée en regardant ma séquence par L.L. de Mars et C. de Trogoff, ou encore à ce projet sur lequel je travaille avec Michele Rabbia (encore à l'état d'ébauche, pas encore bien sûr que cela fonctionne, mais le plaisir de travailler et de voir Michele au travail, oui, quel plaisir!). Ca ne pouvait pas durer trop longtemps, encore un peu et le public, dans lequel bien des amis musiciens, aurait sifflé, et puis quoi encore?, un concert de jazz?, les revoilà tout deux tendus désormais à triturer des plages sonores, Bruno Chevillon d'un tout petit geste sur une de ses pédales d'envoyer des sonorités terriblement graves et puissantes. Oui, je me disais, je dois cesser de théoriser sur les potentiels numériques, et travailler davantage, croiser mes images à ces matières sonores. On devrait d'ailleurs tous faire cela.

Et puis il faut faire feu de tout bois, je n'avais qu'à ouvrir les oreilles, Dominique tapait la mesure de son archet sur le dos du violon ou encore éructait quelques incompréhensibles paroles dans les ouies, autant de sonorités immédiatement remâchées par le numérique: on a le droit de tout faire, de tout essayer, se confier pieds et mains liés au numérique, à son dieu aléatoire, je repensais à ce concert lointain de l'Art Ensemble of Chicago, le percussionniste, Famoudou Don Moye, au set pourtant abondant, de temps en temps, se donnait des claques sur les cuisses et n'utilisait pas non plus toutes les innombrables timballes devant lui. Oui, tout se permettre, et ne pas se laisser impressionner par la richesse vertigineuse des outils, nul n'est tenu d'utiliser toutes les potentialités de l'outil, et quand on ne sait pas: tenter sa chance aux dés, s'en remettrre un peu au hasard et voir ce qu'il a en stock, en magasin, à nous proposer.

Et là je me suis mis à repenser aux Apnées, leur principe était presque trop facile, peut-être soupçonnable d'être décoratif, puisque je n'avais pas manqué de choisir parmi les photos de la veille une photographie dont la continuité graphique se faisait facilement avec les plis des draps défaits, or des années que j'avais cette intuition que l'on pouvait associer n'importe quelle image à n'importe quelle autre, même deux images pas très heureuses prises isolément, un pont se ferait systématiquement, un pont de sens, un pont formel, mais un pont, et j'aurais juré que ces deux-là, sur la scène, avaient parfaitement compris cette règle dans leur idiome, puisque ce que l'un explorait n'était pas toujours connexe de ce que l'autre préparait et finissait par faire advenir et qu'alors dans ces associations certaines pas toutes obtenues de la seule aléatoire, les deux musiciens s'employaient à corriger les copies du hasard, leurs deux esprits vaillamment ouverts tout de même et prêts à la fois à être bousculés et à la fois à en découdre avec la machine à coudre.

Faisons confiance au pont. Me disais-je en les écoutant. Prenons deux images tirées au hasard, ça je sais faire. Mais allons plus loin que ce que je fais par exemple avec le poème visuel du Quotidien, qui ne puise que parmi des réservoirs d'images a priori toutes satisfaisantes par elles-mêmes, prises isolément, a fortioti associées entre elles, le risque pour que leur association accouche d'un ratage est très étroit. Oui, prenons deux images vraiment au hasard, réussies ou pas. Selon un principe établi et, presque indiscutable. La première et la dernière de la journée. Oui, c'était cela qu'il fallait faire.

Je me demande toujours ce qui fait que la musique s'arrête, est-ce le discours qui a couvert tous les points par lesquels il avait prévu de passer, est-ce la fatigue des musiciens, leur épuisement et la nécessité, pour ne pas tarir la source, de conduire le mouvement en cours vers son terme? Et comment font-ils pour qu'on finisse toujours plus ou moins par comprendre que c'est effectivement vers ce terme qu'ils nous conduisent, j'allais dire en douceur, mais ce n'est pas toujours le cas, avec Dominque, méfiance! — enfin une méfiance confiante quoi.

Quel concert! (Mais à vrai dire quand je vais à un concert, je n'en attends pas moins, en revanche je ne suis pas toujours aussi heureux à la fin du concert). C'est exactement cela, j'attends d'un concert qu'il me garantisse de la Tyrannie de la réalité, — selon le titre du livre de Mona Chollet et que je lis en ce moment. Et la musique ne devrait servir qu'à ça finalement.

Et je repartais chez moi, lesté. Par cette idée d'une nouvelle série de photographies numériques, la Vie par les deux bouts en somme.

 

Série la Vie par les deux bouts, séquenceur d'images numériques de Philippe De Jonckheere, musique de Dominique Pifarély et Bruno Chevillon

Les images du séquenceur sont associées deux à deux selon le principe simple qui consiste à coller en haut la première photographie d'une journée avec, en bas, la dernière photographie de la même journée et cela pour toute l'année 2011.