Nina
dans le Désordre



#1


Voilà bien comment certaines choses se passent dans le Désordre et la dernière fois que j’ai fait quelque chose de la sorte (écrire un long mail à une jeune personne pour lui dire mon admiration pour son travail), je me suis retrouvé six mois plus tard à vomir mon quatre-heure derrière le rideau de fond de scène du musée de la danse à Rennes avec Adrien. Nina Garcia — Mariachi —, a sorti une nouvelle galette. Et j’adore ce que Nina fait, j’adore cette énergie furieuse, son absence de prétention, ce côté je me jette dans le ruck tête baissée (maintenant que je sais qu’elle a de très nobles origines ovales, je ne me gêne pas), et en plus Nina est très chouette, toujours un mot gentil et souvent ironique, à la porte des Instants pour les habituées et les habitués dont je suis. En concert elle envoie du bois. Le printemps dernier dernier elle jouait à la Dynamo en première partie de Système Friche et j’entends encore l’exclamation de Jacques DiDonato parlant des répétitions qu’il avait entendues l’après-midi, deux points ouvre les guillemets: « elle joue comme une enragée », et naturellement c’était à la fois sincère et admiratif. Le mois dernier donc, à la faveur d’un concert aux Instants, j’achète le disque à Nina et le lendemain matin je me le mets au petit déjeuner et naturellement je manque de m’étrangler avec mes tartines.
 
     
  #2

Alors le disque il est très musique improvisée, c’est-à-dire qu’il n’y a pas moyen de savoir quelle sont la première et la dernière faces (au centre du vinyle un magnifique carton vierge de toute indication, tradition oblige) alors je mets au hasard, ce qui naturellement me fait tomber sur la face B (ce que je ne sais pas encore). Et j’ai le sentiment alors d’écouter des pièces détachées d’un concert de Nina. Je remets cette face B. que j’ai écoutée en premier et je reste un peu perplexe. Du coup après deux écoutes attentives de la face B. Je mets la seconde face qui se trouve être la face A., je ne sais pas si vous suivez toujours. Et là les murs se lézardent c’est un son très intense qui sort de mes enceintes, de la violence un peu, de l’intensité cela oui, une énergie brute, c’est enregistré avec la précision indispensable à tout ce qui est brut et franchement cela déchire, je suis tout ébaubi sans compter que cela donne quasiment le sentiment d’être en concert aux Instants. Je remets la seconde face qui est la face A. et j’acquiesce derechef. Et du coup je remets la première face qui est la face B. Et je finis pas comprendre que la face B est la face déconstruite de la face A. Nous y sommes. Et je trouve cette idée vraiment très réjouissante et du coup je me dis que je vais envoyer un petit mot à Nina, mais je vois bien que je peine un peu à lui expliquer cette histoire de pièces détachées et musique déconstruite. Du coup je joins le geste à la parole j’encode un petite page html qui mélange les pièces détachées de la face B. Et j’envoie cela à Nina, qui, jeune femme bien de notre époque, native comme diraient les gens de ma génération qui ont passé plus de temps de leur existence avant internet, bref Nina comprend du premier coup et elle est très réjouie de cette idée. N'empêche je me demande si je ne devrais pas essayer d'écrire un texte un peu plus critique et précis à propos de ce disque de Nina.

         
   
#3


Ces derniers temps je suis aussi en train de travailler à mon « grand » film Clignements et je suis en train de tanner quelques amies et amis musiciens et musiciennes pour qu’ils et elles me livrent les petits morceaux de musique que je voudrais qu’ils et elles jouent sur mes images et je compte, hélas, un désistement. Du coup une intuition j’invite Nina à participer, son sang ne fait qu’un tour mais elle est contrainte de décliner, elle a trop de devoirs en ce moment, je n’insiste pas, ou plus exactement je lui exprime mon regret: j’avais essayé de joindre le geste à la parole justement en faisant jouer mon automate aléatoire pendant une paire de minutes sur un de mes extraits de Clignements et je trouvais cela vraiment intéressant.


       
       
#4

Et quand je vous dis que Nina elle comprend tout à fait ce genre de logiques, elle me dit que je peux très bien faire comme ça (confier ses bits and pieces au hasard) mais elle préférerait que je fasse cela avec un de ses disques précédents parce que le dernier il est tout frais il vient de sortir, elle m’envoie tous les fichiers idoines. Je paramètre mon affaire et le diable étant à la fois dans les détails et dans les fonctionnements capricieux du hasard, cela ne donne rien de bon, pas assez rapide, trop répétitif, trop tout d’un seul tenant, trop d’effet chapeau.



     
       


#5

Qu’à cela ne tienne, j’écris à Nina que pour le moment cela ne fonctionne pas encore très bien mais que je vais tordre le bras au hasard et que je vais bien finir par y arriver. Et du coup je décide d’enregistrer une demi-douzaine de morceaux dus au hasard et de les repasser dans ma moulinette aléatoire, ce qui sonne déjà mieux et accompagne mieux les images mais ce n’est pas encore ça, du coup je ré-enregistre une demie douzaine de ces strates et je les charge à nouveau dans mon broyeur aléatoire et là je finis par avoir l’embarras du choix, j’ai six très bons résultats qui accompagnent parfaitement mon mois de juillet.

   
          Bien se laver les oreilles avant d'écouter les morceaux ci dessus



#6


Et du coup je ne sais pas lequel des six choisir, je lance donc un dé et j’obtiens un six, je peux sortir mon cheval et j’ai enfin mon morceau de musique pour le mois de juillet grâce à la merveilleuse Nina et sa compréhension fine de toutes ces logiques du Désordre.
 
            Nina, bon sang ne saurait mentir, je te dois un immense merci.

Amicalement

Phil