Extrait de L'armée des ombres de Jean-Pierre Melville.

Je déteste absolument le tir. Le tir avec des armes à feu. Pourtant il paraît que je suis doué pour cela. Ce sont des militaires qui me l’ont dit. J’excèle au pistolet mitrailleur. Au pistolet mitrailleur j’ai des doigts de fée. C’est ce que disaient les sous-officiers. Pendant mon service militaire. J’étais apparemment capable d’une prouesse, le tir balle à balle. Les entraînements trimestriels de tir au pistolet mitrailleur auxquels nous étions astreints se passaient à la base aérienne de Villacoublay. Dans un immense stand de tir. Une manière de blockhaus longiforme, des murs en béton armé, gris, très gris, au sol de la terre battue, une pénombre rare donnait une lugubre impression de couloir au champ de tir, au bout duquel se trouvaient les potences sur lesquelles étaient affichées les cibles, en pleine lumière rasante, éclairées par un puits de lumière au dessus d’elles. L’écho sans fin du crépitement des pistolet-mitrailleurs et qui perdurait encore longtemps après l’ordre de cessez-le-feu. L’odeur âcre de la poudre aussi. J’étais toujours le dernier à vider consciencieusement mon chargeur, balle à balle, le métal froid contre la joue. On s’enrhummait facilement entre ces murs humides.

Des années plus tard, j’ai vu à la télévision, un soir tard, l’Armée des ombres de Jean-Pierre Melville. Lorsque le personnage interprété par Lino Ventura est mené dans un stand de tir avec ses compagnons d’infortune. La règle du jeu est simple, expliquée par l’officier SS, parmi tous ces hommes condamnés, un seul sera épargné, le premier arrivé au bout du couloir, il aura gagné le droit de participer à la prochaine fusillade. L’ordre de feu est donné. Le personnage de Lino Ventura ne court pas, parce qu’il a compris que c’était un jeu à la con.

La scène, j’en suis certain, a été filmée au stand de tir la base aérienne de Villacoublay, qui jouxte aujourd’hui l’autoroute A86 au Sud-Ouest de Paris. A la place de cette autoroute il y avait autrefois une route bordée de marroniers à l’ombre desquels le personnage de Simone Signoret complotait une tentative d’évasion, dans une traction avant noire prête pour la fuite.

Nous, c’était le car qui nous ramenait à Balard.

Extrait du Bloc-notes du Désordre



Lino Ventura (1919 – 1987) faisait la queue dans une boulangerie de l’avenue de la République à Saint-Cloud quand un gamin d’une neuvaine d’années lui a demandé : « mais vous êtes Lino Ventura ? », les deux mains profondément enfoncées dans les poches de son imperméable beige ― à force, il va les déformer et se faire attraper par Madame Ventura ―, se penchant un peu en avant, pour paraître moins grand, Lino Ventura a gentiment répondu au gamin : « Ben oui, Bonhomme, qui veux-tu que je sois ? », sourire carnassier, s’ouvrant sur quelques dents en or. Nous étions le 10 mars 1974, et j’ai été ce gamin subjugué, comme foudroyé. Et puis il a commandé deux baguettes bien cuites. « Tout de suite Monsieur Ventura ! », a répondu la boulangère, que j’entends encore. En revanche je ne me souviens plus très bien de la voix de Lino Ventura quand il a dit : « Merci Madame, au revoir ».

Extrait de Frôlé par un V1



Extrait du Dossier M. de Grégoire Bouillier