Mort de Harry Dean Stanton

Mort de Harry Dean Stanton (1926 – 2017). Je me souviens de l’expression effrayée de Harry Dean Stanton dans Missouri Breaks d’Arthur Penn (1922 – 2010) lorsque son personnage, Calvin, est égorgé nuitamment par celui du Régulateur interprété, lui, par Marlon Brando (1924 – 2004) – à propos de Marlon Brando, je dois dire ici toute ma reconnaissance envers cet acteur de légende, non pas pour quelque apparition à l’écran qui aurait été une manière de révélation pour moi, ou quoi que ce soit d’un peu artistique, non, pour le récit de la fin tellement pathétique de son existence, compliquée notamment par une obésité hors de proportions, et qui a contribué à une réalisation personnelle difficile, douloureuse même : je prenais moi-même un tel chemin, peu après avoir eu cinquante ans et, effrayé par une telle fin de vie, une agonie dégoûtante et indigne, en somme, j’ai pris la résolution ferme, le premier janvier 2017, pesant 145 kilogrammes, tout ronds, si j’ose dire, de changer entièrement mon alimentation, singulièrement en devenant végétarien ce qui m’a sans doute garanti d’une fin précocement comparable, à défaut du talent de Marlon Brando j’aurais connu la même fin débilitante −, lequel Régulateur a la cruauté de réveiller le personnage de voleur de chevaux, Calvin donc, qu’interprète Harry Dean Stanton, pour lui annoncer qu’il l’égorge, la frayeur mimée sur le visage de Harry Dean Stanton, pendant une fraction de seconde est indescriptible et son expression, mélange d’effroi et de difficulté au réveil, m’a poursuivi pendant des années au point que je ne fermais pas l’œil de la nuit quand je dormais seul quelque part, même, et surtout, chez moi, dans mon lit, et, certaines nuits, plus hantées que d’autres, de trouver refuge dans ma voiture garée en face de chez moi, mais l’habitacle restreint, et inconfortable, de mon véhicule avait alors la vertu illogique de m’apaiser suffisamment pour grappiller quelques heures d’un sommeil imparfaitement réparateur – c’est aussi le premier janvier 2017 que j’ai réalisé que je devais beaucoup plus craindre une fin de vie indigne due à l’obésité plutôt que de me faire égorger dans mon sommeil, impossibilité qui, certes, ne pouvait pas m’être promise de façon certaine, après tout, tout peut arriver, même de se faire égorger dans son sommeil, fut-ce dans un petit pavillon de banlieue tranquille ou dans une maison cévenole isolée avec les sangliers pour seul voisinage régulier, mais cela relevait en revanche de l’hautement improbable, la thrombose coronaire chez les obèses étant statistiquement plus fréquente que l’égorgement nocturne. À la réflexion, Harry Dean Stanton a également concouru à l’effort, plus global et collectif cette fois, de m’effrayer durablement dans Alien de Ridley Scott, vu le jour de sa sortie aux Champs-Elysées, et qui aura durablement pollué ma tranquillité au coucher, m’obligeant à vérifier, tous les soirs, sous mon lit que ne s’y trouve un octopode à la mâchoire d’acier, bavant de l’acide corrosif ― ce qui n’est pourtant pas, non plus, une occurrence très fréquente de la vie quotidienne. J’avais donc, en somme, toutes les raisons objectives d’en vouloir à Harry Dean Stanton, de là à souhaiter sa mort, non, tout de même pas, d’autant que j’avais, au contraire, des raisons, tout aussi objectives et raisonnables ― que celle de redouter égorgeurs nocturnes et octopodes ―, d’admirer son interprétation du personnage de Travis dans Paris, Texas de Wim Wenders, personnage errant pour lequel je nourris a contrario une sympathie immédiate, on peut même parler d’identification ― quand bien même errer dans un désert californien, avec une casquette de baseball rouge sur le chef, tout en portant costume gris croisé et cravate saumon, avec pour seul bagage un bidon d’eau, n’est pas, non plus, l’image même de la vraisemblance, de telles situations, finalement, de même qu’égorgeurs nocturnes et octopodes extraterrestres, ne se produisent que dans les films, comme on dit. Sans parler ― raison supplémentaire de ma sympathie pour un homme que je n’ai jamais connu personnellement ― de la voix de Harry Dean Stanton, tellement chaleureuse et grave, que j’ai entendue de nombreuses fois à la fin de la Bande Originale de Paris, Texas, de Wim Wenders, musique de Ry Cooder – un des enregistrements sur cassette fétiches de mon colocataire irlandais, le peintre Ollie Comerford −, le fameux dialogue avec Natassja Kinski dans le peepshow (drôle de confessionnal), et c’est, de fait, lui, Harry Dean Stanton, qui m’a appris la signification du verbe to muffle que j’ai comprise dans le contexte (she learned how to muffle the bell et qui veut dire étouffer), j’ai donc appris du vocabulaire, quasi-littéraire, en anglais, dans un peepshow.

Et c'est en revoyant Missouri Breaks pour en extraire la fameuse scène de l'égorgement noctune, vue aux Trois Luxembourg au mitan des années 80, étudiant aux Arts Déco, que j'ai découvert que ce n'était pas le personnage du régulateur qui égorgeait celui de Calvin, mais au contraire lui qui se faisait égorger de cette manière qui m'avait tellement effrayé, et dans un renversement incomplet des rôles, ce n'est pas non plus Calvin, interprété par Harry Dean Stanton, qui égorge le régulatuer, lui interprété par Marlon Brando, mais Tom Logan, interprété par Jack Nicholoson, précisément pour venger la mort elle aussi nocturne de Calvin, effectivement tué par le régulateur, ça va vous suivez. En tout cas je ne sais pas encore quoi penser de ces inversions des rôles dans la construction de la peur de toute une vie.


Lucky de John Carrol-Lynch


Harry Dean Stanton dans Paris, Texas et dans Lucky


Harry Dean Stanton dans Alien de Ridley Scott


Edouard Levé, Angoisse






Alien de Ridely Scott





Missouri Breaks d'Arthur Penn

Tombeau pour Harry Dean Stanton

Ce sont deux mois après l’écriture de ce livre que j’ai vu le dernier film ― Lucky de John Caroll Lynch, film de 2016 ― dans lequel joue Harry Dean Stanton (1926 – 2017), acteur dont la disparition, par un biais assez capillotracté, a déclenché chez moi ce récit que vous venez de lire. Dans Lucky, Harry Dean Stanton campe un homme effectivement de son âge, nonagénaire donc, à la santé de fer ― je ne sais pas si Harry Dean Stanton bénéficiait d’une santé de fer, c’est possible ―, marchant du matin jusqu’au soir ― je ne peux m’empêcher de penser que pour avoir obtenu tant et tant de plans de lui marchant, ces plans-là n’étant sans doute pas exempts de nombreuses prises, Harry Dean Stanton était, effectivement, à la fin de sa vie, jusqu’à la fin de sa vie, un bon marcheur, par ailleurs, il est difficile, sinon impossible, pour le cinéphile de ne pas lester cette marche si nombreuse dans Lucky, de tels pas, de ceux également pléthoriques de la traversée du désert par le personnage de Travis également interprété par Harry Dean Stanton, dans Paris, Texas de Wim Wenders ―, pratiquant sans relâche une routine de cinq exercices de yoga tous les matins ― il faut voir Harry Dean Stanton faisant sa gymnastique yogique matinale en caleçon et tricot de corps blancs et être favorablement impressionné par la souplesse et la vélocité du dernier Harry Dean Stanton, nonagénaire donc, et tout un chacun ne peut qu’envier une telle souplesse à un tel âge, et même toujours au même âge une certaine élégance en slip, chaussettes et tricot de corps ―, buvant, chaque jour également, un demi-litre de lait entier ― aucune information sur Internet à propos d’un quelconque rituel lacté et avéré pour Harry Dean Stanton lui-même ― et fumant, tous les jours et sans relâche, cigarette sur cigarette ― pour ce dernier point, on peut également penser que cette tabagie était avérée, Harry Dean Stanton n’a pas l’air de faire semblant de fumer ―, santé, celle du personnage de Lucky, qui cependant vacille une toute première fois, nonagénaire donc, victime d’une perte de connaissance sans gravité ― vague malaise vaguement vagal ―, sauf à faire prendre conscience au personnage de Lucky de son grand âge qui condamne désormais ses attentes dans l’existence. Lucky est l’un des rares films qui aura donné à Harry Dean Stanton le rôle-titre ou le rôle principal et on peut s’interroger à propos du gâchis d’un tel talent d’acteur qui aura surtout servi, et comment ! la cause des seconds rôles. Et, nous l’avons vu, même dans des rôles secondaires, le talent de Harry Dean Stanton était tel qu’il a pu, en une fraction de seconde, d’un jeu extrêmement habité, occasionner, chez moi, mais pas sans doute pas que chez moi, des nuits et des nuits d’insomnie et plus exactement de peur nocturne, ou encore donner corps à un improbable octopode aux tentacules d’acier et à la bave acide en donnant à voir sur son visage l’effroi que provoquerait une aussi improbable créature. Non moins subtil ni moins exceptionnel le jeu de Harry Dean Stanton dans le rôle de Travis dans Paris, Texas de Wim Wenders, notamment dans le premier plan tournoyant autour de lui, sa marche à la fois errante et butée, et son visage qui donne à voir en un seul plan toute l’immense perplexité de son personnage, à la fois son aphasie et sa douleur, tout cela en un seul regard pénétré et vide à la fois, acteur du paradoxe par excellence. Mais que dire alors de l’interprétation de Harry Dean Stanton en vieil homme qui contemple l’arrivée prochaine et inéluctable de la mort, dévasté dans un premier temps par cette prise de conscience tardive, puis, l’acceptant, dans un sourire aux dents impeccablement entretenues par un brossage de dents matinal juste après la première cigarette, le verre de lait et les cinq exercices de yoga ! Quand bien même Harry Dean Stanton ne serait pas mort peu de temps après la sortie du film Lucky dont il est l’interprète principal, il n’est pas difficile de comprendre que quand le personnage de Lucky regarde, avec vertige, se profiler l’approche de la mort et l’idée même qu’il ne lui reste plus nécessairement très longtemps ni grand-chose à vivre, c’est aussi l’homme-acteur, qui regarde catastrophé et apeuré ― « Nul ne fait le malin devant la mort », in Pas à pas jusqu’au dernier de Louis-René des Forêts (1918 - 2000) ― la fin approcher d’irrémédiable façon, et il n’est plus ici question de craindre l’égorgeur nocturne ou l’octopode extra-terrestre. Il m’arrive d’attendre avec impatience, presque, l’arrivée du grand âge, ce qui devrait me débarrasser à jamais du peuple des égorgeurs nocturnes ou encore des octopodes aux mâchoires d’acier, je me demande en effet si cela n’agit pas en soulagement de ne plus avoir qu’à craindre une issue irréfragable, et non quelques-unes de ces petites peurs artificielles, un peu dégoûtantes tout de même, pensez, de la bave acide d’octopode. Je ne soupçonne tout de même pas Harry Dean Stanton d’un jusqu’auboutisme aussi drastique que celui d’Édouard Levé (1965 – 2007) qui s’est effectivement suicidé une fois qu’il a reçu l’assurance de son éditeur, Paul Otchakovsky-Laurens, qu’il publierait son dernier texte, intitulé Suicide, effet de ponctuation un peu fort tout de même, fut-ce pour un point final, mais je ne peux m’empêcher de penser que cet acteur extraordinaire a mis un peu de sa mort dans son art et sans doute aussi un peu d’art dans sa mort. Il n’empêche c’est un vide vertigineux qu’on lit dans le regard de Harry Dean Stanton, lorsque Lucky dit : « I’m scared ! » ― j’ai peur ! Harry Dean Stanton aura donc été l’artiste même de la peur et celui du vertige.