La Cordelette
(un épisode cévenol)


"Vite ! », me suis-je dit, à voix haute, en appuyant sur le bouton de ma pendule d’échecs dont j’ai positionné le petit drapeau rouge sur vingt minutes. Dans vingt minutes donc, le drapeau tombera, comme disent les joueurs de blitz, et produira son petit bruit, trois fois rien, la chute d’une allumette ne fait pas moins de bruit, un tout petit tic (de rien du tout), que les joueurs redoutent quand ils sont menés au temps, comme ils disent, ou, qu’au contraire, ils doivent faire durer une situation désespérée. Quand le drapeau tombera donc, je devrais lever les mains du clavier. Vingt minutes c’est court, il ne faut pas traîner, il faut faire vite. Vite fait mal fait ? Nous verrons. En tout cas les dés sont jetés. Sur l’échiquier.

Au-devant de l’écran de mon ordinateur, posé sur ma table étroite et bancale, la fenêtre de ma chambre et, par cette fenêtre, toute la vallée de la Cèze et, au-delà, le mont Lozère — je jouis d’une vue imprenable. Si je lève les yeux du clavier, ou de l’écran, je suis mort. Mort, peut-être pas, mais j’échoue. Le drapeau tombera et je n’aurais pas, ou peu, écrit. Je sais, mieux que personne, le danger contemplatif de cette fenêtre, sa vue et son paysage, et vingt minutes cela va très vite or je suis tout à fait capable de tout oublier, tout abandonner, en regardant par cette fenêtre, je le sais, cela m’est déjà arrivé. Tant de fois.

Comme si cette fenêtre constituait un danger ! Un péril qui ne serait pas celui de la défenestration, non, plutôt celui de la distraction abyssale, de la rêverie sans bords, de l’évasion.

Mais j’ai beau ne pas regarder la fenêtre je peux très bien l’imaginer, ses huis laqués en rouge brique, pour les garantir des âpretés des saisons cévenoles, le froid mordant en hiver et la brutalité d’un soleil peu contredit en été, sans compter des pluies torrentielles en automne, d’ailleurs on appelle ces déluges des épisodes cévenols et c’est dans cette vallée que naissent de tels phénomènes, redoutés dans tout le Sud-Est de la France, lorsque des nuages chauds du Sud, viennent buter contre la barre haute et froide du mont Lozère, déclenchant des orages sauvages qui vont recracher leur violence et leurs cataractes en redescendant vers la Méditerranée ; et je peux voir de telles manifestations prendre forme depuis cette fenêtre, je les ai observées et photographiées, filmées même, moult fois, c’est dire si la contemplation de la fenêtre peut facilement détourner le cours de mes pensées quand bien même ces dernières devraient être tendues vers quelque entreprise, comme de répondre à une invitation à (vite) écrire un texte, d’autant que je me suis infligé, seul, la contrainte d’écrire ce texte en une vingtaine de minutes, curieuse ambition. Et, plus secrètement, j’ai imaginé que vingt minutes devraient coïncider avec la durée de l’action, ou du phénomène, que je voudrais décrire : l’invention d’un récit, c’est vite dit.

Alors essayons. Les yeux fermés.

Ce serait un film de vingt minutes. Oui, imaginons que ce serait un film. Un film qui, naturellement, durerait une vingtaine de minutes — et dont le script ferait 15000 caractères comme cela m’est commandé par La Moitié du fourbi. La caméra serait à contre-jour d'une fenêtre, fixe. Ce contrejour serait essentiel, assombrissement qui ne serait pas débouché par la caméra. Au contraire. Un homme serait assis devant la fenêtre. À contre-jour et, donc, filmé, de dos. On ne saurait dire qui est cet homme. J’ai dit un homme. J’aurais pu dire une femme. Je dis un homme parce que je suis un homme moi-même et que, vu ce qu’il va se passer, je crois que je préfère que ce soit un homme. Et j’aime autant que cela soit moi. Comme cela on ne me soupçonnera de rien, d’aucune préméditation, d’aucune projection, par la suite. L’homme bougerait peu, regarderait par la fenêtre — ce que moi je ne dois faire sous aucun prétexte, nous l’avons vu, sinon je suis mort. L’homme, lui, regarde par la fenêtre et ne fait rien d’autre, ce que je m’efforce de ne pas faire, à la fois de ne pas regarder par la fenêtre et à la fois NE PAS rien faire, puisque j’écris et que justement le temps imparti pour ce faire m’est compté. Par la fenêtre légèrement entrebâillée, à l'espagnolette, comme en été, on entendrait la rumeur indistincte d'une rue — oui, finalement, et arbitrairement, je décide que ce n’est pas cette fenêtre, pas celle que j’ai sous les yeux et vers laquelle je ne dois pas regarder sinon je suis mort, je ne tiendrais pas le délai, envolée la contrainte et, avec elle, la commande, on m’a dit Vite ! je dois faire vite ou ai-je trop vite, et mal, compris ? Mais cette rumeur de la ville serait trop étouffée pour deviner si elle émane d'une artère principale, une de celles qui sert de repère pour s’orienter dans la ville, ou, au contraire, d'une rue secondaire ne figurant pas sur les plans de la ville les plus schématiques. La mise au point, en dépit du contre-jour, serait faite sur l’homme assis sur le bord du lit, sur ses épaules, parfaitement nettes. On ne percevrait donc rien de la vue sur laquelle s'ouvre cette fenêtre, quel qu’en soit, finalement, le paysage, lui parfaitement flou. Comme je l’ai écrit, le contrejour ne serait pas débouché et la scène serait sombre. La scène serait sous-exposée et, j’ai oublié de le préciser en allant trop vite, en noir et blanc. La scène serait immobile, pas très longtemps, aussi longtemps qu’il faudrait pour la décrire ― on peut imaginer qu’une voix off décrirait la scène, son décor, un effet de distanciation théâtrale, ça s’est vu ―, dans tout ce que la scène a, finalement, de peu remarquable : un homme, de dos, regarde par une fenêtre au-devant de lui, mais pas immobile au point de laisser à penser que l’image à l’écran serait une photographie, non, il s’agirait bien d’une scène immobile et filmée en caméra fixe. On verrait les épaules de l’homme se soulever et s’abaisser, imperceptiblement, au rythme de sa respiration. Il serait vivant. Soudain. Un autre homme rentrerait — vite ! — dans la pièce et, d’un coup vif, en un éclair, comme on dit, une griffure de l’air, au fil vif d’une lame aiguisée, le deuxième homme égorgerait l’homme assis devant la fenêtre ― cela ressemblerait à la scène d’égorgement de Missouri Breaks d’Arthur Penn, le personnage du Régulateur, interprété par Marlon Brando, égorge, nuitamment, celui de Calvin, lui interprété par Harry Dean Stanton, l’expression d’effroi, telle qu’elle est jouée par Harry Dean Stanton, est indescriptible, pendant des lustres, oui, des lustres, six, j’ai été poursuivi par cette scène, vue au cinéma des Trois Luxembourg au mitan des années 80, au point d’en perdre le sommeil, ou encore de redouter l’arrivée du soir ―, avec beaucoup de sang-froid, en dépit de la peur bleue que m’inspire la seule évocation de cette scène de Missouri Breaks, je ne me retourne pas pour m’assurer que nul égorgeur nocturne ne progresse, tapi dans mon dos et dans la nuit, pour m’assassiner tandis que j’écris en lui tournant le dos, ce serait une perte de temps. Il fait nuit, je suis dans les Cévennes, je n’ai rien à craindre, les lieux sont, par définition, déserts, nul ne va progresser de la sorte, en catimini, dans mon dos. Rien à craindre et pas de temps à perdre. Et, pour celles et ceux qui pestent que cela valait bien la peine de mettre en garde contre la contemplation d’un paysage si la fenêtre est, en fait, entrebâillée sur la nuit, je dois leur opposer que la vue de cette fenêtre la nuit est encore plus captivante, à la fois pour la masse sombre et anthracite du mont Lozère se dessinant contre le ciel bleu de Prusse, mais aussi, pour la nuit étoilée cévenole en soi, la Lozère étant le dernier endroit en France où l’on peut profiter de tant de beauté, garantie de la pollution nocturne, lumineuse, des villes. Sans parler des nuits d’orage qui produisent, alors, un spectacle envoûtant, les éclairs, trouant la nuit et illuminant brièvement, tels les grands arcs qu’ils sont, la vallée toute entière. Mais ce soir n’est pas, à proprement parler, une nuit d’orage. Non, tout est calme. Enfin calme, c’est peut-être vite dit. Ce qui vient de se produire ― à l’écran s’entend, je veux parler de l’écran du film ― est très furtif, suffisamment lent pourtant, pour que le public le voit mais peine à le comprendre ― tout en doutant de l’avoir vu.

Il fait nuit dans ma chambre — et dans toute la maison endormie ― la seule lumière vaillante est celle de mon écran qui, précisément, attire de nombreux insectes et le texte que j’écris se trouve maculé par cette agitation grouillante, de petits moustiques, là un tipule, ici de petits lépidoptères, et même un scolopendre, qui viennent ajouter aux caractères du texte leurs corps sombres, offrant, ici ou là, des prolongements inattendus, parfois trompeurs, aux lettres que je forme sur l’écran au fur et à mesure que je tape. Un paon de nuit, il y a cinq minutes, tandis que j’actionnais ma pendule, est venu me révéler son intrados en transparence, et j’aurais aussi bien pu ne décrire que cela, me contenter de ce minuscule spectacle, surtout quand on sait que je ne dispose que d’une vingtaine de minutes et cela aurait sans doute très bien fait l’affaire aussi.

Dans la rapidité et la violence de son geste unique, l'agresseur, en armant son bras, a entraîné une cordelette reliée à la tringle à rideau. Je n’ai pas pris le temps de décrire le rideau et les voilages, je n’avais pas de temps, c’est allé trop vite, mais faites-moi confiance, ils sont là, et, justement, c’est de la cordelette de ces voilages dont il s’agit ici et qui valse et, désormais, pendule. Tandis que l’homme est désormais sans vie — et hors cadre, il est tombé et, dans sa chute, il a disparu de l’écran, par le bas forcément, tandis que l’agresseur arrivé à jardin est reparti à cour — la caméra demeure fixe et continue de filmer le mouvement de pendule de la cordelette qui va s'atténuant jusqu'à devenir immobile, la mise au point, désormais sur la cordelette, accompagné d’un lent mouvement de zoom avant. L’immobilisation complète, le mouvement de pendule décroissant, est acquise en vingt minutes, les vingt minutes que je me suis octroyées pour décrire ce film. De même que je vais m’accorder une autre vingtaine de minutes pour relire, ne serait-ce que pour corriger les fautes de frappe, d’autant plus nombreuses que je tape dans le noir et que, pour ne pas être distrait par les myriades d’insectes attirés par la luminescence de mon écran ― spectacle captivant, un phasme, tel un I majuscule gothique, vient juste de rentrer dans cette danse ―, je garde les yeux fermés, ce qui favorise ma concentration, moins la précision de ma frappe. Et puis c’est toujours bien de se relire, ça se fait, ne serait-ce que par politesse, correction. Du coup, relisant, je peux, ici, préciser qu’il s’agit d’un tipule, là, soustraire un passage dans lequel je m’étais égaré, il faut bien le dire, c’était d’autant plus sot que je dispose de peu de temps, alors pourquoi m’être aventuré dans telle ou telle digressions, celle-là à propos d’une nuit d’un été lointain dans cette chambre, nuit qui avait cumulé les joies insignes de la contemplation d’un clair de lune dans la vallée, et celles, érotiques, d’une étreinte sucrée ? Passons.

Fondu au noir. Générique.

Je ne connais pas le titre de ce film. Je ne l'ai pas vu. Je ne me souviens plus exactement, mais il semble que son script m'a été raconté par un étudiant, Eddie, d'une classe de cinéma à Chicago, du temps où j’ai été étudiant là-bas. À vrai dire je ne suis plus si sûr. J'ai peut-être imaginé ce film. Rêvé, peut-être aussi. Mais le script ― si simple soit le script ― de ce film ― si radical soit le film ― ne m'a plus quitté depuis. Comme je notais souvent ce genre de rêves et de scenarii courts quand j'habitais à Chicago ― ce que je n’ai plus jamais fait par la suite, à la fois prendre des notes et, à la fois consigner des choses, dans un carnet, leur préférant, en cela, des fichiers de bloc-notes de mon ordinateur ―, je sais que ce film date de cette époque, le début des années 90 ― tout du moins que j’ai appris l’existence de ce film, ou que je l’ai imaginé, ou rêvé, à ce moment-là de ma vie, les années Chicago. À cette époque, à Chicago donc, je notais souvent mes rêves ― même succinctement ―, mais aussi toutes ces visions rapides, rêveries éveillées, de même que toutes sortes de faits minuscules ― tel croisement, dans le métropolitain, d’un homme avec une tête de mort tatouée à même le visage, ce genre de farine, ou tel saxophoniste de rue qui jouait comme Braxton, peut-être était-ce lui, c’est possible, tout est possible en Amérique, ce genre de limonade ―, je devrais sans doute donner quelques exemples plus longs, plus aboutis, faire une manière de copier-coller, je ne sais pas si cela compte dans les vingt minutes imparties, je devrais peut-être le faire, d’autant qu’Hélène m’a parlé de 12000 ou 15000 signes, or je comprends, un peu tard, je m’en rends compte, qu’il n’est humainement pas possible de taper sur 15000 touches ― celle des espacements comprise, d’ailleurs je ne sais jamais si les espaces comptent, ou pas ―, même seulement 12000, en moins de vingt minutes. Vingt minutes, soit 1200 secondes, il faudrait donc taper sur dix touches par seconde, et garder ce rythme staccato et stakhanoviste pour parvenir à ces 12000 caractères. Et j’ai beau taper très vite, sur deux doigts, comme tous les personnes de mon âge, fut-ce depuis plus de trente ans, c’est humainement impossible, j’aurais dû le calculer avant de me lancer ce défi, pour lequel je vois bien que je vais échouer, à moins, bien sûr, d’importer du texte, pratiquer des copiés-collés sans vergogne, comme, finalement, cette histoire de cordelette, dont je me suis souvenu que j’avais déjà essayé d’en faire quelque chose, un texte court, un script. Même si je ne me souviens pas très bien, si c’était un film que j’avais vu, que l’on m’avait raconté, ou encore que j’avais imaginé, ou bien encore, que j’avais rêvé. Au même titre que tant et tant de choses que j’ai notées dans des carnets, alors, et dont j’ai été troublé, récemment, d’en retrouver quelques-uns à la faveur d’un peu de rangement dans mon atelier. Une chose m’étonne, relisant tous mes récits notés dans ces carnets, aucun qui me redonne à voir en songe ce que j’ai décrit, or, comment peut-on oublier le visage d’un homme sur lequel est tatouée une tête de mort ? Non, décidément non, aucun de ces récits ne me rappelle quoi que ce soit, en revanche, tandis que je ne retrouve aucune trace écrite du récit de la cordelette, j’en distingue parfaitement les images, à contre-jour, et la lenteur exaspérante avec laquelle la cordelette s’immobilisant, vingt minutes, c’est un peu long, non ? Pas assez vite ?

C’est à croire que le film de la cordelette, son scénario ou son script, n’ont jamais existé et que c’est un film, et son récit, que j’ai imaginés. Et je suis toujours surpris de la rapidité avec laquelle on peut imaginer de tels récits. Cela se produit vite, en un bref éclair muet. Qui est rejoint, vingt minutes plus tard, par le tonnerre rampant de son écriture.

Philippe De Jonckheere
Le Bouchet un soir d’éclipse lunaire et martienne



Robert Frank






Anthony Braxton



Missouri Braks d'Arthur Penn.