Mercredi 9 février

A. n'est pas rentrée seule ce matin. Dans son compartiment elle a fait la connaissance d'une jeune Bosniaque, réfugiée politique, et de sa petite fille de quatre ans. Et comme cette jeune femme devait se rendre à l'OFRA du Val de Fontenay, A. lui a offert de rentrer avec elle, de prendre un petit déjeuner à la maison et que nous la conduirions à l'OFRA, qui, de fait, est à l'autre bout de Fontenay, donc pas très loin de la maison. Finalement c'est moi qui accompagne cette jeune femme et sa fille à l'OFRA, avec une demi-heure d'avance, mais la queue est déjà longue de gens qui attendent tandis que les bureaux ne sont pas encore ouverts. Tant de physionomies et de vêtements différents dans cet essaim de gens qui attendent. Et j'ai drôlement pitié de cette jeune femme qui va devoir affronter cette queue longue en étant accompagnée d'une petite fille de quatre ans, laquelle a apparemment été malade toute la nuit dans le train. Nous discutons en Anglais, où j'apprends qu'elle est de Bijeljina dont elle est surprise de voir que je sais, à peu près, où cela se trouve, c'est-à-dire à la pointe orientale du pays. Je me garde un peu de lui dire que cette connaissance de son pays est tout de même essentiellement due à sa récente guerre civile, parce que je me doute bien qu'elle n'est pas en France de son plein gré, d'autant qu'elle se rend à cet organisme chargé d'examiner les demandes d'asile politique. Plus tard A. me dira qu'elle lui avait dit pis que pendre des Bosniaques, évidemment elle est Serbe et elle est chassée par ceux qui étaient les victimes d'hier et qui assouvissent un désir de revanche, de vengeance même. N'empêche à la regarder comme cela, on l'imagine mal ayant pris part à tout cela. Parce qu'elle a tout juste 21 ans, elle a une certaine fraîcheur, elle ne porte pas du tout sur son visage d'avoir passé la nuit dans le train et d'avoir veillé sur sa petit fille malade. Et pourtant, l'ayant déposée sur le trottoir devant la queue des autres postulants à l'asile politique, elle se fond avec eux, elle est une demandeuse de plus, dont il est difficile de savoir si sa demande sera exaucée ou non, de savoir si elle finira par résider en France ou si au contraire elle sera déboutée et contrainte de retourner dans cette partie de la Bosnie qui lui est désormais hostile. Autour d'elle, pareillement, d'autres sont emplis d'espoir de sortir de cette vie difficile qui est la leur, réfugié, fuyant la violence et l'intransigeance de leurs semblables. Lorsque Leila, elle s'appelle Leila, prend sa place dans la queue, elle ressemble à cette poignée de gravier que l'on jette, dans la main la dizaine de petits cailloux étaient tous identifiables, dissemblables des autres par le forme ou la couleur, uniques en somme, et jetés vers le gravier de l'allée, dès qu'ils étaient tombés à terre, ces petits cailloux uniques l'instant d'avant se fondaient dans la masse, indistincts du reste du gravier.

Dans Une Fuite en Egypte, je me suis déjà servi de cette image du gravier, elle contient pour moi une telle image de la douleur:

; je me souviens ; chez sa mère ; dans le jardin de Puiseux ; avoir ramassé une poignée de gravier ; avoir attentivement observé ces petits cailloux ; une dizaine peut-être ; il y en avait neuf ; je m’en souviens ; et de les avoir lancés en l’air ; et ; les regardant retomber parmi le reste du gravier ; de constater qu’instantanément ils retournaient à cette masse indifférenciée de gravier ; se confondant en tous points avec les innombrables autres cailloux de l’allée gravillonnée ; population homogène bien que tous les cailloux aient eu des formes ; des tailles et des couleurs qui pouvaient les distinguer entre eux ; la pensée des gravillons retournés à leur magma m’était alors inconfortable ; je ressentais qu’elle tenait en elle quelque métaphore douloureuse ;