Samedi 25 septembre

Il m'arrive de crier la nuit. C'est assez terrifiant, ce qu'il reste d'écho à ce cri qui me réveille tout de même, me donne une intuition de la terreur que j'inflige à A. ou aux enfants, par bonheur cette nuit j'étais seul à la maison, aussi je fus le seul effrayé par mon cri.

Je crie pour m'échapper des visions terrifiantes qui parfois peuplent mes rêves. Cette nuit j'ai fait ce rêve terrible d'être en voiture, de revenir de chez la psychologue avec Nathan à l'arrière de la voiture, qui ne se tient pas toujours très bien, et justement, je regarde dans mon rétroviseur extérieur pour voir qu'il est descendu de voiture et qu'il courre avec les bras qui font l'avion, des voitures lui passent tout près, manquent toujours de peu de l'écraser, je ne peux rien faire pour l'aider, pour le sauver; la scène se déplace d'un seul coup, nous sommes au rond-point de l'Arc de Triomphe, Nathan est au milieu des voitures, il a son air absent et un peu contrarié qui souvent lui barre le visage, il a peur, je peux le voir, je suis sur le point de l'atteindre quand un immense camion l'écrase, je crie de terreur. Je suis en sueur. J'ai le vertige, il est un peu plus de quatre heures, dans une bonne heure le réveil va sonner, je tremble, je suis seul.

J'entrevois bien comment les ingrédients de ce rêve m'arrivent tous des jours derniers, l'agitation de Nathan sur le chemin du retour le mercredi quand nous avons manqué le rendez-vous. Les voitures comme danger de tous les instants dès qu'on est avec Nathan dans la rue. Qu'il faut surveiller comme le lait sur le feu parce que de temps en temps il part en courant et ne réalise plus s'il est sur le trottoir ou sur la chaussée. Un jour j'ai dû le faucher d'un grand coup de pied parce qu'il partait et que j'avais les bras chargés et qu'une voiture arrivait. J'ai souvent parlé de ces incidents à sa psychologue, espérant naïvement qu'elle saurait "trouver une solution" à ce danger. Cela fait peu de temps seulement que je comprends bien que ce ne sont pas les problèmes qu'elle traite, qu'elle n'est pas aux prises avec ces préoccupations et qu'elle est aussi impuissante que nous pour ces "détails" du quotidien. Et puis pourquoi la scène se déplace du quai de la Rapée — c'est à dire pas très loin du boulevard Morland, une adresse cruciale dans ma petite enfance, et notamment de portes de voiture fermées ou ouvertes, je le découvre en écrivant — au rond-point de l'Arc de Triomphe?, ça c'est facile à comprendre, j'y suis passé la veille en voiture avec une amie et je ne sais pas pourquoi je lui ai raconté cette histoire que mon frère Alain avait autrefois travaillé comme gardien en haut de ce monument hideux et qu'il était attendu de lui qu'il surveille les candidats au suicide du haut de l'édifice et c'est précisément de cette façon, en se jetant par la fenêtre, quelques années plus tard, qu'il s'est, lui-même, suicidé.

Toutes ces choses-là je les sais, je sais les reconnaître, je sais toute l'importance pour ma famille de maintenir une cloison étanche entre ce drame, celui de mon frère Alain, et les difficultés psychologiques de Nathan, je le sais. J'en suis conscient. Conscient aussi que je dois sans cesse me gendarmer, de ne pas reporter sur Nathan une affection et une tendresse qui n'ont plus d'objet. Alors pourquoi mes rêves viennent me poursuivre dans cette obscurité-là. Pourquoi ne me laissent-ils pas tranquille?

Et puis cette frayeur que je connais aussi aux autres parents, celle née de notre imagination des pires accidents qui viendraient emporter nos enfants. Dans Une fuite en Egypte:

; pour eux aussi j’envisage le pire ; un égorgeur nocturne donc ; oui ; je sais ; une vraie manie ; la chute d’une rambarde élevée ; un garde-fou de la Tour Eiffel qui céderait ; après tant d’années sans incident ; laissant s’appuyer sur lui tant de visiteurs accourus des quatre coins du globe ; dans leur chute les enfants tueraient un passant ; un touriste italien ; de même qu’une jeune femme psychologiquement très friable ne pourrait se retenir et se précipiterait ; elle aussi ; dans cette brèche ouverte ; s’abîmant ; elle aussi ; sur un touriste ; lui aussi ; de nationalité britannique ; celui-là ; le tuant ; lui aussi ; sur le coup ; lui aussi ; un manque de vigilance tragique de ma part ; pas longtemps ; ou alors une fraction de seconde et je ne parviendrais pas à rattraper Émile dans sa course vers le précipice des falaises crayeuses de l’Île de Wight ; j’avais voulu emmener les enfants visiter le phare de Sainte-Catherine et l’auberge de la Souris Blanche dans le sud de l’île ; c’était sur cette plage de minuscules galets en contrebas des falaises que j’avais pris les deux photographies de leur mère qui étaient désormais encadrées dans la chambre de Zoé ; une voiture qui les renverse ; non ; pas une voiture ; un immense camion-citerne n’aurait pas le temps de freiner ; pire ; en voulant éviter les enfants ; il décrirait une embardée incontrôlable ; il éviterait les enfants ; les miens tout du moins ; mais le camion-citerne se coucherait ; de l’essence verserait et un immense brasier ferait une vingtaine de morts ; les enfants seraient morts captifs de cet incendie monstre ; calcinés ; ils ne seraient pas reconnaissables ; on identifierait Zoé à la clef de la maison attachée à son cou en collier et Émile aux dents de lait qui lui manquaient devant ; et notamment grâce à l’espacement un peu hors du commun entre ses incisives supérieures ; il avait les dents du bonheur ; je nous transposais aussi volontiers en 1942 ; nous aurions été juifs ; j’aurais réussi à convaincre notre voisine non juive de partir avec les enfants et son propre fils ; en zone libre ; dans le sud de la France ; dans les Cévennes ; je connaissais là-bas des gens qui pourraient l’aider ; qui lui trouveraient une place ; j’aurais été fort inspiré ; cette voisine dont je connaissais si peu de choses au fond aurait réussi à cacher les enfants pendant toute la guerre ; mieux ; d’une très grande débrouillardise ; elle serait parvenue à les scolariser sans que nul se doute de leurs origines juives ; de mon côté j’aurais réussi ; la guerre durant ; à me cacher dans le Paris de la collaboration ; à la Libération j’aurais dû attendre encore que les événements se calment ; que les Allemands soient définitivement refoulés au-delà du Rhin pour entreprendre ; avec succès et sans risque ; de les faire revenir à Paris ; nos retrouvailles auraient lieu sur un quai de gare ; il y aurait du monde ; beaucoup de monde ; dans cette gare ; des scènes de familles et d’êtres aimés retrouvés ; mais aussi des scènes de déception ; des absences enfin avouées ; et puis ; mes enfants ; Zoé et Émile ; encadrés par des volontaires de la Croix-Rouge ; j’ai vu cette scène tant de fois ; j’aurais pu la vivre ; je reconnais les cheveux blonds de Zoé ; mais elle a beaucoup grandi ; Émile aussi ; a beaucoup grandi ; il est méconnaissable ; je pleure parce que je ne les ai pas vus grandir ; en un instant le souvenir d’eux plus petits disparaît à jamais ; demeure le chagrin de ce jour sombre où nous nous sommes quittés ; eux ; les enfants ; ne me reconnaissent pas et ne se jettent pas dans mes bras comme j’avais si longtemps rêvé qu’ils le feraient ; ces retrouvailles ne seraient pas l’effusion tant attendue et quand je pense à cette scène de la gare ; aujourd’hui encore ; je serre d’autant plus fort Zoé dans mes bras ; elle ne comprend pas toujours les raisons de cette étreinte soudain rapprochée ; et puis finalement non ; nous serions victimes de la lettre de dénonciation d’un voisin irascible ; après un séjour très éprouvant en camp de transit ; nous serions entassés dans des wagons ; trois jours dans l’obscurité de ces voitures à bestiaux pour ultime voyage; Zoé terrorisée dans le noir ; Émile tremblant de peur aussi ; les portes s’ouvriraient ; Zoé partirait en courant ; elle serait rattrapée par un SS qu’elle grifferait au visage ; ce dernier la prendrait par les pieds et ; la faisant tournoyer ; lui éclaterait le crâne sur l’arête vive d’un mur ; fou de rage j’aurais couru vers lui ; mais je ne l’aurais jamais atteint ; fauché par une rafale de mitraillette ; Émile serait resté interdit ; enfant de trois ans tremblant ; mené à l’abattoir ; comme les autres ; par une pauvre femme ; qui aurait elle aussi péri en tenant Émile dans ses bras jusqu’au bout ; Émile serait mort gazé une demi-heure plus tard à peine ; je suis fou ; ces scènes imaginaires je les vois comme si je les avais vécues ; je suis né en 1964 ; je ne suis pas juif ;