Dimanche 18 juillet

J'écris une lettre à l'éditeur qui n'aime pas les points-virgules.

Cher Monsieur,

Je vous remercie de l'accueil bienveillant que vous avez fait à mon texte, une Fuite en Egypte. J'ai lu et relu votre lettre pour être sûr de bien en comprendre les conseils. J'étais naturellement disposé à reprendre ce texte, en revanche les directions aussi succinctes soient-elles que vous m'indiquez ne m'apparaissent pas comme viables.

La ponctuation de ce texte qui n'a recours qu'au seul point-virgule n'est pas, pas à mon sens, un artifice ou une encore un simple choix formel, cette ponctuation monocorde construit le texte et lui donne sa forme. Une fuite en Egypte est une rêverie, macabre certes mais rêverie tout de même, le temps y est à la fois dilué et flou, les ingrédients de cette rêverie s'amalgament de toutes parts, une pensée s'emboîtant dans une autre selon le principe du coq à l'âne ou de l'association de pensées.

Changer ou reprendre cet aspect du texte me conduirait à devoir le détruire tout à fait pour le réassembler d'une autre façon, certaines pièces deviendraient surnuméraires, pour certaines d'entre elles ce ne serait sans doute pas très grave, peut-être même que le texte gagnerait à être élaguer de certains excès de graisses, mais ce qui apparait surtout (je viens de passer deux jours à reprendre les trois premières pages) c'est que le texte disparaîtrait comme un rêve se dissipe au réveil. Je ne parviens donc pas à m'y résoudre.

Je comprends parfaitement que cette approche puisse paraître rédhibitoire ou déroutante et sans doute aussi comme un coup frappé trop fort par un auteur dont vous ne connaissez que ce texte.

Cette lettre n'est bien évidemment pas destinée à tenter d'infléchir votre jugement, d'autant que j'ai bien compris que vous aviez parfaitement saisi les enjeux de ce texte, non, au contraire, je tiens à vous dire mon regret de ne pas être en mesure d'en reprendre la forme, en tout cas pas en remettant en cause cette ponctuation systématique qui a servi à bâtir le texte et son récit. Je le regrette d'autant plus que j'étais en attente d'une lecture aidante, que vous m'avez accordée sur la plus grande part.

Je vous remercie sincèrement de l'attention que vous avez apportée à mon texte.

Lettre qui deviendra un télégramme (comme me l'a conseillé E.)

Bien reçu votre réponse stop enlever points-virgules pas possible stop désolé stop vous remercier quand même de votre lecture stop Respectueusement stop Philippe De Jonckheere stop

Le soir j'attends Justine à la Gare Saint-Lazare et je l'emmène dîner au restaurant japonais pas très loin du cinéma Max Linder où nous allions souvent avec A., justement avant ou après être allés voir un film au Max Linder. Le monsieur du restaurant me reconnait, ce qui est toujours agréable, lui comme moi avons beaucoup grossi et ni l'un ni l'autre ne faisons de remarque. Solidarité des gros en somme.