Samedi 17 juillet

Je suis un drôle de zouave. De retour à Fontenay pour le week-end, le temps de travailler et de repartir dans les Cévennes après une courte halte à Autun, je lis dans le courrier, amassé pendant une dizaine de jours d'absence, une lettre de refus d'un éditeur qui s'était pourtant d'abord annoncé favorablement à une Fuite en Egypte mais qui soudain ne supporte plus les points-virgules omniprésents dans le texte et me parle d'artifice. Cela m'agace. Je ne trouve pas le sommeil, je ne cesse de penser à ces milliers de points-virgules qui ponctuent le texte et qui d'après moi sont l'ossature du récit et on me parle de décoration. A minuit et demi, je me relève, allume l'ordinateur et tente de reprendre le texte sans les points-virgules et à deux heures du matin, je suis exténué et en colère. Cela ne fonctionne pas du tout, tout s'écroule. Je tente de me recoucher dans le canapé du salon mais la fatigué n'aide en rien, j'ai peur. Oui j'ai peur de l'égorgeur nocturne.

je ne suis pas tranquille la nuit ; j'ai cette drôle de peur ; je redoute qu'on vienne m'égorger dans mon sommeil ; je crois que c'est ce qui me cause le plus d’effroi dans la vie ; quand elle était encore là ; je veux dire avant l'accident ; avant qu’elle ne meure ; quand nous dormions ensemble ; j'avais moins peur ; cela me pesait ; mais moins ; je finissais par m'endormir ; malgré tout ; c’était cela ; seul je ne fermais pas l’œil terrorisé par cet égorgeur nocturne imaginaire ; n’étant plus seul ; cette angoisse tombait ; à croire que je trouvais quelque réconfort que ce puisse être elle qui fût égorgée endormie et non moi ;

Et je finis par prendre mes affaires et faire ce que toujours je finis par faire en pareil cas: je vais dormir dans ma voiture, allongé cassé en deux sur la banquette arrière. J'ouvre même un peu les carreaux par souci de ne pas étouffer de chaleur — j'ai beaucoup moins peur de la rue que de ma propre maison — je suis tout de même un drôle de zouave, je m'endors tout de suite dans l'inconfort de cette banquette arrière. A deux pas littéralement de ma maison et de mon lit.

Tout le jour je ne cesse de repenser, seulement aidé de quelques heures disparates de sommeil, à ces maudits points-virgules, je suis catastrophé qu'il faille les remplacer et ce faisant tout changer. Le soir chez E., je l'accable, elle et A. et G. venus dîner aussi, avec mes points-virgules. Eux me sont fidèles et ne jurent pas la fin des points-virgules. Je bois d'importance, encouragé par la chaleur de mes amis. Vers minuit je me lève, pour partir, j'ai le vertige et je vacille, je me rassois, E. m'annonce que je vais dormir sur place, que ce sera plus sage. Je dors profondément et d'après ce que j'ai compris après avoir assommé tout le monde avec mes points virgules j'empêche tout le monde de dormir avec mes ronflements.

Ce que ça donne sans les points-virgules (après deux heures de labeur acharné pour modifier ce qui avait déjà coûté de nombreux efforts) :

Je vous arrête tout de suite.

Je ne l'ai pas tuée. Elle est morte. C'est vrai. Mais je ne l'ai pas tuée. Ce n'est pas moi qui l'ai tuée. D'ailleurs personne ne l'a tuée. Elle s'est tué toute seule. Non. Ce n'était pas un suicide. Elle ne s'est pas tuée exprès. Elle est morte dans un accident de voiture. C'est elle qui conduisait. Elle n'était pas mauvaise conductrice pourtant. Non, elle aurait aussi bien pu mourir d'un cancer ou d'une maladie rare de l'épiderme, une maladie dont nous aurions pu, elle et moi, constater chaque jour les progrès sur sa peau, elle avec peur, certaine que cette progression la conduirait où on ne peut plus aller plus loin, moi avec un peu de dégoût tout de même, ce dont je me serais toujours caché. Oui, je ne lui aurais jamais dit que certaines de ses plaques, de ses rougeurs, étaient pour moi rebutantes. D'ailleurs elle aurait beaucoup tenu à ce que nous fissions l'amour jusqu'au bout. " Jusqu'au bout ", aurait-elle dit si souvent. À la fin elle aurait même arrêté toute contraception. Et elle m'aurait dit qu'elle voulait que je reste en elle jusqu'au bout. Parce qu'elle aurait bien entrevu qu'il lui restait si peu à vivre. Je me serais demandé ce qu'elle aurait ressenti quand mon sperme l'aurait atteinte. Cette vie future, dans son corps à elle, son corps de presque morte, de moribonde. Non, décidément, il m'en fallait de la résignation pour lui faire l'amour. Je m'efforçais de rester bien concentré, de ne pas penser. Je me serais dépensé sans compter pour bien lui faire l'amour, c'est-à-dire pas seulement pour conduire ma barque à bon port, ce qui en soi lui aurait déjà montré que je l'aimais encore, elle à qui je pouvais faire l'amour jusqu'au bout, non, je faisais de mon mieux pour qu'elle aussi conçoive du plaisir de ces étreintes qui n'avaient rien de simple. Elle n'aurait jamais eu autant envie de faire l'amour qu'avec ce corps rongé par la maladie. Elle aspirait la vie dans ses étreintes comme un noyé happe des goulées d'air dès qu'il parvient à sortir sa bouche hors de l'eau. Elle aurait fait l'amour chaque fois comme si cela avait été notre ultime étreinte. Parfois je me serais dit : " cette fois-ci, c'était la dernière ", et puis, non, quelques jours plus tard elle serait parvenue à réunir encore ses forces pour m'offrir ce corps amaigri et criblé de marques. Elle n'aurait pas dit tout cela. Elle n'aurait jamais verbalisé ce désir soudainement impétueux et exigeant. Elle ne m'aurait pas dit, même en paroles approximatives, d'où lui venait cette appétence urgente. Je n'aurais pas pu lui en vouloir, dire avec les mots, prononcer les phrases qui disent que, oui, l'on sait sa fin prochaine. Je suppose que cela demande un courage hors du commun. Aurais-je tant de cran en de tels moments ? Rien n'était moins sûr. Oui, je n'aurais jamais une telle force morale quand mon tour viendrait. Regarder la grande faucheuse dans les yeux et lui dire que non, elle ne vous fait pas peur, nul ne fait le malin devant la mort. Alors oui, je me serais dit : " si elle, elle a le courage de regarder les choses en face, il ferait beau voir que je n'ai pas le cœur de lui faire l'amour ". Toute décharnée qu'elle fût, malade, jaunie, n'étaient-ce ces plaques rouges, carmin. Certaines purulentes formeraient des croûtes après quelques jours, ces squames pèleraient, et s'ourleraient comme le bord des feuilles de nénuphars. Oui, c'était cela, son dos me donnait à penser à ces étangs entièrement mangés par la croissance rapide des grandes feuilles aquatiques, et au centre de ces marques, des bourgeons plus clairs, des petits monticules, minuscules volcans de pu, la fleur du nénuphar éclose. Le soir j'aurais dû l'aider à soigner les plus étendues de ses rougeurs, les enduire de Bétadine. Elle se serait allongée sur le lit, à plat ventre, et je l'aurais badigeonnée de cet épais concentré vermillon. Puis, j'aurais dû lui faire des compresses. C'eut été à ces occasions, avant que je ne la soigne, qu'elle m'aurait demandé de lui faire l'amour. Je ne lui aurais jamais résisté. Comment aurais-je pu lui refuser ?: dans cette volupté laborieuse elle aurait peut-être trouvé un inespéré réconfort, aussi passager fût-il. Nous nous serions roulés dans les draps maculés de ces tâches de désinfectant. Les oreillers tiendraient longtemps en eux l'émanation de l'antiseptique, cette odeur tenace des soins du matin ou de la veille au soir. Ses cheveux, sa peau, tout son corps, sentiraient le désinfectant. Contre la douleur et les démangeaisons chroniques, notre médecin ne serait pas avare de prescriptions de morphine. Elle connaissait d'ailleurs mon goût prononcé pour cette drogue et elle oscillerait sans cesse entre le besoin d'en avoir des quantités suffisantes pour elle-même et sa peur que j'en fasse usage, que je profite de l'aubaine pour lui en dérober quelques cachets, mais, de même que je n'aurais jamais piqué dans l'assiette de nos enfants, je n'aurais voulu un seul instant courir le risque qu'elle manquât de morphine. Un soir, elle m'en aurait donné un peu. Je lui aurais demandé : " tu es sûre ? " Et je crois que cela lui aurait fait plaisir de ne pas en avoir besoin ce soir-là, de pouvoir m'en offrir un peu. Je n'aurais pas craché dessus. J'aimais tellement le calme que procure cette drogue, cette ataraxie soudaine et comme elle gomme aussi le passé proche. J'aurais pu oublier combien me coûtait de peine de lui faire l'amour dans son état. Faire l'amour, entre nous, entre elle et moi, du temps où elle n'était pas encore atteinte de cette maladie incurable, de faire l'amour donc, cela n'avait pas toujours été très très bon, comme cela peut être bon de faire l'amour, non, ce n'était pas mauvais non plus, il y eut même des moments de félicité, mais nous n'en étions plus là, nous n'en étions plus à l'enchantement ; nous n'en étions plus au temps de la curiosité simple, de l'envie d'essayer de nouvelles caresses. Vers la fin, à cause de cette maladie de la peau dégénérative, je crois qu'elle ne sentait plus bien mes caresses. Ses sensations étaient abîmées. Et pour ma part, le dégoût était tel que l'orgasme même, ce chahut irrépressible du corps, ne parvenait pas toujours à m'en détourner, c'est dire.

Mais en fait non. Non, ce n'est pas comme cela qu'elle est morte.

Non. Comme je l'ai dit, elle est morte dans un accident de voiture. Il y a six mois de cela. Nous l'avons incinérée. Son corps je n'ai pas voulu le voir. Je veux dire avant qu'on ne la calcine. Parce qu'une fois incinérée, si, ses cendres, je les ai vues. Mais pour moi les cendres, ce n'est plus tout à fait la personne qu'on vient de perdre. Elle avait voulu d'ailleurs qu'elles soient dispersées dans un potager ou un verger. Nous n'avions pas nous-mêmes de jardin, un jardinet en fait, c'était cette modeste étendue de pelouse pelée devant notre pavillon qui ne pouvait décidément pas se dire jardin. Je trouvais délicat de le proposer aux seuls amis que je connaissais et qui habitaient à la campagne, et qui de fait cultivaient leur potager. Et puis finalement si, je leur avais demandé. Ils avaient accepté. Sans enthousiasme on s'en doute. Je crois qu'ils étaient très gênés. Ils n'ont pas osé refuser. Je les comprends un peu. Mais ce n'est pas non plus comme si j'avais eu le choix. C'était une dernière volonté après tout. Ils ne m'en ont plus jamais parlé. D'ailleurs je ne les vois plus. En y réfléchissant je me demande si ce n'est pas cet incident qui a jeté un froid entre nous, comme un seau de cendres sur la tête, comme on dit. Non, voir son corps à la morgue on me l'a proposé. Mais je n'ai pas voulu. Bien sûr je n'ai pas voulu non plus que nos enfants la voient. Je veux dire, morte.

Ils sont encore tout petits ; ils comprennent difficilement ce qui est arrivé.

J'ai deux enfants. Oui, je ne peux plus dire : " nous avons deux enfants ". Il faut que je perde ce genre d'habitudes, ces tics du langage, ce qui vient immédiatement à la bouche. Et puis ; se rendant compte de ce qu'on vient de dire, ces paroles non réfléchies laissent un arrière-goût pénible, comme de mettre la table pour quatre, et se raviser et de retirer un couvert.

Non, je ne suis pas allé voir son corps avant la mise en bière, à la morgue, j'ai préféré garder le souvenir d'elle comme elle était quand elle était en vie. Elle n'était pas extrêmement belle. C'est étrange de parler de la beauté des corps comme cela, extrêmement belle. Je ne crois pas avoir déjà vu une femme extrêmement belle. Elle n'était pas moche non plus. Moi je la trouvai belle à sa façon. Mais je me doute bien que les autres hommes ne la trouvaient pas belle. Je n'ai pas des goûts très ordinaires en matière de femme. En fait mes goûts ne sont pas très communs pour de nombreux domaines. Oui, c'était cela : s'il y avait eu à mon égard le moindre trait qui fût à retenir, c'eût été la rareté de mes prédilections. Non, vraiment, j'aimais mieux garder le souvenir de son visage, tel que je l'aimais. Le visage de celle que j'aimais.

D'ailleurs j'aurais préféré garder le souvenir de son visage avant qu'elle ne fût atteinte de ce mal de la peau qui l'aurait emportée rapidement. Morte, j'aurais voulu oublier du tout au tout ces traits saccagés par la maladie.

Mais elle est morte dans un accident de voiture.