Dimanche 27 juin

Je regrette, alors que B était entrée en agonie, et que je passais les nuits allongé à ses pieds, de lui avoir si chichement mesuré la morphine, et aussi d'avoir fermé les oreilles à des plaintes qui m'empêchaient de trouver le sommeil, comme un cil tombé au bord de la paupière. Je regrette, quant aux oreilles d'avoir entendu ce que j'entendais alors — et que je voudrais pouvoir chasser de ma mémoire, tout particulièrement cette phrase, dont l'étrangeté me bouleverse encore, parce qu'elle contient un terme qu'on emploie guère pour soi-même: "Je me sens agitée", disait-elle, comme si son âme, déjà, avait regardé son corps; comme si son état l'avait terrifiée, et comme si cette angoisse avait été plus mortelle encore que la maladie qui la tuait. Je regrette aussi d'en être là: regretter d'avoir entendu! Et d'avoir pensé (que ces cheveux, auparavant blonds, étaient devenus jaunes) d'avoir senti (que je lui étais plus nécessaire que jamais, depuis que je lui administrais la morphine); d'avoir su (ce que j'étais seul à savoir avec certitude: qu'elle allait immanquablement mourir); d'avoir haï (ceux qui, parmi nos proches à tous les deux, tiraient force de sa maladie et de sa mort toute proche).

in Le livre des regrets de Jacques Drillon

Et je vois bien ce que j’ai trouvé d’inspirant dans ce passage du Livre des regrets à l’époque, pour tout ce qui était du début du récit que j’ai fini par supprimer et il m’amuse aujourd’hui de savoir que Jacques Drillon est par ailleurs l’auteur d’un excellent Traité de la ponctuation française, dont j’ignorais tout à l’époque de l’écriture d’Une fuite en Egypte.