Jeudi 27 mai

Extrait d’un hommage à William Eggleston

Le quotidien, c'est ce lot étrange qui à la fois pèse et inspire. Nul ne se réjouit par exemple d'un embouteillage, plus exactement d'être englué dans un embouteillage et pourtant c'est dans les embouteillages que me viennent mes meilleures idées. Je peste lorsque j'entre, piégé, dans un embouteillage, et puis chemin faisant, lentement donc, j'écoute plus attentivement la musique que j'écoutais, jusque-là, conducteur prudent, distraitement. Ou encore, je sors mon appareil photo et je prends des clichés des tunnels dans lesquels je suis prisonnier en compagnie d'autres compagnons d'infortune, je les prends eux aussi en photo, c'est étonnant d'ailleurs de voir comment certains en voiture s'estiment à ce point à l'abri des regards de tous, comme chez eux, et se curent le nez d'abondance. Parfois aussi je me fais cette réflexion que c'est tout de même étonnant de voir qu'il n'y ait jamais de suicides dans les embouteillages, tandis que cette situation joue toujours sur les nerfs de tous, et je me plais à y voir le signe manifeste de la solidarité des conducteurs entre eux, un automobiliste ne songerait jamais à aggraver un embouteillage en se supprimant et donc immobilisant de surcroît son véhicule et ceux qui lui font suite, non, pour un suicide en embouteillage, pour bien faire, il faudrait un chauffeur. Je prends des notes aussi, des notes de ces pensées fugaces, associations de pensées nées à la lecture peu instructives des plaques minéralogiques des voitures qui me précèdent, j'ai un jour fait un croquis des salissures qui maculaient miraculeusement, visuellement s'entend, le haillon d'un poids lourd, ce sont des notes que je prends sur un bloc-notes que je garde dans ma voiture pour les embouteillages et que je tiens alors en équilibre sur le volant de mon automobile. Une fois je n'avais plus mon bloc-notes, un seul bloc-notes pour deux voitures tout ceci n'est pas très raisonnable, alors j'ai ouvert mon ordinateur portable que j'ai posé sur le siège passager, oui, dans les embouteillages, je préfère être seul et donc sans passager, et j'ai ouvert un fichier de bloc-notes dans lequel j'ai pris quelques notes très cryptées et à ce point insoucieuses de la frappe, de l'orthographe et de la syntaxe qu'il m'a été très difficile de les relire par la suite, j'y suis tout de même parvenu, c'eut été dommage d'ailleurs que je n'y arrive pas, tant dans ces lignes j'avais la matière d'un roman qui prend un embouteillage pour décor et que j'ai fini par écrire, cela s'intitule Une fuite en Egypte, le récit entier se passe dans un embouteillage. Mais à vrai dire les embouteillages je n'aime pas cela plus que vous.