Vendredi 21 mai

C'est une bonne chose que les enfants soient de nouveau à l'école et qu'un peu d'espace soit entre eux et moi. J'en profite pour travailler. Mais à vrai dire je me lasse rapidement de mes constructions, de ces mises bout à bout de morceaux de code, de ces fichiers liés entre eux et qui s'amassent pour dessiner le Désordre. En cela je ressemble à Nathan qui joue au kapla

; le kapla ; je le dis pour ceux qui n’ont pas d’enfants ; est un jeu de construction dont toutes les pièces rigoureusement identiques sont des petites planchettes rectangulaires de bois de 24X120 millimètres et de 8 millimètres d'épaisseur ; par leur empilement et leur association de toutes sortes de façons ; il devient possible de construire des architectures assez complexes mettant en jeu tant certaines notions d'équilibre que des rudiments assez sommaires de résistance des matériaux ; ces constructions ; pourvu que les petites planchettes modules soient en nombre suffisant ; peuvent atteindre des hauteurs dépassant largement la taille des enfants qui les édifient ; les constructions qu'Émile parvenait tout juste à mettre sur pied culminaient rarement à plus d’une vingtaine de centimètres de hauteur ; en revanche il aimait beaucoup que je fasse moi aussi une construction à côté de la sienne et trouvait même un certain réconfort à ce que la construction de son père dépasse très largement en taille et en proportions la sienne ; nous nous installâmes donc sur le tapis du salon chacun de notre côté ; le vrac des planchettes entre nous dans lequel nous piochions au fur et à mesure de nos besoins de bâtisseurs ; sur la boîte contenant les planchettes du jeu je remarquais pour la première fois le slogan de son fabricant ; c'est en construisant que l'on se construit ; ce n'était pas sans chagrin que je m'appliquai cette formule ; occupé que j'étais à jouer avec mon fils de trois ans à un jeu de construction à six heures du matin ; il était donc six heures ; il faisait encore nuit ; tout était calme dans la maison ; et dans le quartier ; ma fille Zoé dormait dans sa chambre ; et j'étais à quatre pattes sur le tapis dans mon salon avec mon fils Émile ; j'étais en train de me construire ; de me reconstruire ;



— extrait d'une Fuite en Egypte — le plaisir de Nathan à empiler les petites planchettes, ou tout autre jeu de construction fait de gros cubes, attentif et patient, et puis, les ressources de son jeu s'épuisant ou sa concentration baissant, il se lasse, son plaisir de bâtisseur s'interrompt il décide enfin de tout faire s'écrouler — si l'on en croit la notice lénifiante qui accompagne le jeu de kapla, la joie spéciale de la destruction de l'édifice achevé fait intrinsèquement partie du jeu. Oui, aujourd'hui l'appétit manque, certes pas au point d'abattre toute la construction — cela m'effraie toujours de penser qu'un jour de grande colère je serais tout à fait à même de tout casser, de tout foutre en l'air en quelques clics — mais la lassitude s'installe dans cet empilement sans fin, parce que c'est là que repose la différence d'avec les jeux de construction de Nathan, il n'y a pas vraiment de limites de dimensions — au tout début du désordre, l'horizon des 100 mégaoctets gracieusement cédés par free.fr paraissaient le bout du monde connu, la première publication du désordre occupa 27 de ces cent mégaoctets. Aujourd'hui le site pèse près de 300 megs — 315, pour citer l'exactitude pointilleuse de la machine, 16457 fichiers répartis dans 424 répertoires et sous répertoires — et pourrait s'étendre avant d'atteindre la limite payante et impartie de 500 megs et cette limite atteinte j'aurais alors la ressource de doubler, moyennant davantage de finance s'entend, cette capacité, autant dire que je ne risque pas de manquer tout d'un coup de petites planchettes de kapla ou de cubes grossiers, épuisement qui souvent signifie la fin d'une construction de Nathan. C'est sans fin.

Parfois je me dis qu'il faudrait s'arrêter, que je devrais essayer de m'arrêter, de laisser la construction en plan, que sa hauteur actuelle est suffisante comme cela et je dois alors me poser des questions comme celles auxquelles a déjà répondu cent fois Cy Twombly dans cette lente accumulation de traces et de signes, à quel moment le tableau est fini? Et la corollaire de cette question, est-ce que tel ou tel coup de crayon ou de brosse n'est pas déjà de trop? Ai-je déjà donné des coups de crayon en trop dans ce dessin incertain?