Le bloc-notes du désordre
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Au cul des serveurs

samedi 21 mars 2020, par Phil



Du temps où il neigeait encore en hiver, la neige qui tombait la nuit avait le pouvoir surnaturel de révéler le matin toutes sortes de choses pour celles et ceux qui savaient voir et regarder, parmi lesquelles observations : à quel point l’étroitesse des trottoirs dans les villes était injustement consentie à une circulation de véhicules qui n’avaient pas tant besoin que cela qu’on lui laisse une telle largeur de ruban. Et il en va de même de beaucoup de ces phénomènes inhabituels qui sont tellement révélateurs de ce que nous voyons plus de ce qui est pourtant sous nos yeux. La pandémie en cours qui pousse désormais les sociétés, essentiellement occidentales, au confinement ne diffère pas, elle est révélatrice, on peut même dire qu’elle est forte en hydroquinone — dans le révélateur c’est l’hydroquinone qui produit le contraste.

Ce qui saute aux yeux en première instance, c’est que cela fait une semaine que tout se fige en France et que tout continue de tourner, comme on dit en informatique. Le courrier continue d’être livré, l’électricité, pas la moindre panne, internet bande que c’en est même obscène — je vais y revenir — chaque fois que je veux me faire un café, le gaz est là quand je tourne les boutons de ma gazinière, et il y a du chauffage, cette nuit j’ai même eu un peu chaud, je continue de boire l’eau du robinet sans beaucoup me poser la question, mes copains éboueurs continuent de passer cinq fois par semaine et les rues pour le peu que je peux en juger avant l’aube quand je profite du désert, les rues sont propres. Mes deux filles continuent d’étudier, l’une à l’université l’autre au lycée, la plupart des profs de la seconde ayant adopté la stratégie du mail plutôt que de recourir à des outils défaillants tant ils ont été sous-dimensionnés — pas forcément à tort d’ailleurs, il n’avait jamais été prévu que tous les potentiels users se connectent toutes et tous au même moment, et que pour permettre une telle performance l’homme et la femme politiques n’ont pas la plus petite idée de ce que cela représenterait d’infrastructure informatique. J’entends qu’on applaudit tous les soirs à 20h soignants et soignantes de ce pays qui sont, elles et eux, véritablement au front d’un combat — et non une guerre — pour lequel ils et elles n’ont pas vraiment les armes, les moyens et les boucliers pour se battre. En gros tout tient et tout tient grâce à ce qui reste de service public dans ce pays après des décennies de rabot, au point, justement, qu’en cas d’épidémie eh bien, précisément, les moyens sont cruellement insuffisants, mais ça tient — pour le moment. Je remarque que c’est la même chose en cas d’attentats terroristes et d’autres grands drames, certains spectaculaires, il y a un service public constitué d’hommes et de femmes qui vivent habituellement dans le dénigrement de leur travail et qui se hissent alors à un niveau de compétence et de bravoure dont le reste de la population du haut de ses balcons filants n’est pas nécessairement capable, il lui reste, à cette population bourgeoise, ce réflexe idiot, d’insecte presque, d’applaudir.

Restez chez vous. Privilégiez le télétravail. Joies du télétravail, d’une main on peaufine une prèze et ses slides — les diapositives, quand on y pense — dans power-machin, on saisit quelques données dans une feuille de calcul de laquelle on déduit toutes sortes de camemberts, chassant toute idée d’une possible représentation du monde mais c’est un autre sujet, et, de l’autre main, on fait la classe aux enfants, à ses pauvres enfants qui n’ont plus le droit de sortir, ce que, par ailleurs, ils et elles ne font plus depuis belle lurette, collés devant des écrans pour que leurs parents puissent s’abimer dans la consultation désormais permanente de leur téléphone de poche. Et pour le dîner ? un scooter arrive promptement apporter aux mieux les courses, le plus souvent la pizza et les sushis. Ah ! au fait, le livreur, la restauratrice, la caissière et le magasinier, ils et elles ne sont pas en télétravail ? Apparemment pas.

D’ailleurs ça commence à se voir et à se savoir, c’est même remonté jusqu’aux oreilles du ministre de l’économie. Oui, il y aurait donc des héros et des héroïnes — bref des gens qu’il faut applaudir —, des personnes qui continuent de travailler alors que c’est, en fait, assez dangereux non seulement d’y aller en transports en commun ou même d’être à plusieurs sur le lieu de travail. D’ailleurs il est magnanime le ministre de l’économie, il explique à l’assemblée qu’il faut quand même essayer le plus possible d’être au travail et il donne l’exemple des couvreurs — pourquoi cet exemple-là ? je ne sais pas, mais l’inconscient étant le discours de l’Autre, comme dirait l’autre (Jacques Lacan), j’imagine qu’il aimerait bien être rassuré, le ministre de l’économie, qu’il y ait toujours un toit sur sa tête et celle de ses semblables —, et bien les couvreurs, poursuit le ministre de l’économie, pas de problème ils travaillent au grand air (quasiment en altitude, pensez), pas besoin de rester chez eux. Là on voit bien que le ministre de l’économie il n’a jamais été sur un chantier, qu’il ne s’est jamais levé tôt le matin pour monter dans une camionnette à trois devant, qu’il n’a jamais porté un truc un peu lourd de sa chienne de vie, au point qu’il faille le porter à deux ou à quatre, ou encore que certaines opérations de couverture nécessitent qu’il y en ait une qui tienne la pièce pendant que l’autre la fixe, opérations au cours desquelles votre collègue a intérêt à s’être lavé les dents le matin. Alors pour continuer d’avoir un toit sur la tête, le ministre de l’économie et ses semblables, sont capables de faire un geste, une bonne petite prime de mille euros — mille euros, ça claque ! imaginez toutes ces choses que vous allez pouvoir commander sur internet avec mille euros ! — sans d’ailleurs préciser si c’est par mois, par an ou juste, comme ça, une prime et c’est tout, bref mille euros et ça repart. Je serais couvreur ou de toute autre profession qui ne permet pas le télétravail, je me demanderais si habituellement je suis vraiment payé au prix juste pour ce que je fais. Si vous voyez ce que je veux dire, je suis sûr que vous voyez très bien.



Petit intermède musical, de Robert Wyatt : « la vérité c’est qu’ils ont plus besoin de travailleurs que le contraire ». C’est dans Alliance.

Donc, le confinement, au-delà du maintien de la mascarade électorale de la semaine dernière, où le message n’était pas clair, il fallait sortir de chez soi pour aller voter mais ne pas sortir de chez soi, le confinement donc, c’est un peu à géométrie variable, et si vous pensez que je suis en train de sous-entendre que ce n’est pas juste et même socialement très discutable c’est que vous suivez et que vous avez les neurones bien en place et connectés pour ce qui va suivre.

Parlons des confinés, des pauvres confinés qui s’ennuient chez eux et chez elles, vous n’avez pas idée. Mais avant cela parlons des confinés, des vrais confinés, celles et ceux que l’on maintient chez eux en leur expliquant que c’est à la fois pour leur bien et le bien de toutes et tous — ce qui est vrai, mais cela encore il faudrait l’expliquer en vrai, avec des chiffres et des projections crédibles et même aller jusqu’à expliquer que si c’est le premier confinement, ce ne sera pas le dernier et que cela risque de durer, bref qu’il faudrait sérieusement penser à vivre différemment, en fait —, en revanche pour ces confinés-là on ne se préoccupe pas beaucoup de savoir ce que cela veut dire, confinés à trois ou quatre dans une poignée de mètres carrés ne veut pas dire la même chose que confiné seul dans une petite maison. Et je vous dis cela parce que j’habite dans une petite maison, nous allons y revenir. Donc il y a confinés et confinés. Et cela aussi ce serait bien de s’en souvenir quand on parle de confinés. Et puisque l’on va par-là, il y a celles et ceux pour lesquelles je me demande ce que cela veut dire. Par exemple mon récent ami Moussa, Malien qui, au terme d’un périple d’une décennie et de trois tentatives de traversée de la Méditerranée, est finalement arrivé en France. J’ai rencontré Moussa parce qu’il sonnait à ma porte il y a deux ou trois mois tachant de trouver un peu d’argent pour acheter une bonbonne de gaz dont ses amis et lui avaient besoin pour se chauffer un peu dans une usine désaffectée et surtout se faire à manger. Nous avons fait connaissance, Moussa et moi avons en commun de beaucoup aimer le café. Ma fille aînée se servant de mon garage comme base arrière des maraudes qu’elle conduit dans son quartier de La Chapelle, je disposais dans mon garage de tout plein de produits de première nécessité, notamment une cinquantaine de brosses à dents (ma fille est géniale, elle pense à tout), bref Moussa avait pris l’habitude de passer une à deux fois par semaine, je tentais de lui venir en aide, on prenait le café, une fois le déjeuner, ensemble, Moussa ne passe plus et je n’ai aucune idée de là où se trouve son usine désaffectée. Je me fais du souci pour Moussa. Et pour tout dire je me fais beaucoup de souci pour tout le continent dont Moussa est issu, l’Afrique. Continent dont la frontière Nord ne cesse de remonter parce que oui, la vraie frontière de l’Afrique est très largement en Europe et on se rendrait une service insigne de le comprendre une mauvaise fois pour toutes. C’est d’ailleurs ce que l’UNESCO et l’OMS s’accordent à dire, ai-je entendu dire à la radio hier soir, tandis que je prenais, pas plus de cinq minutes par jour, cinq minutes en cinq fois, quatre quand j’y arrive, les informations. Et cela concerne, comme l’a dit le speaker, trois milliards de personnes dans le monde pour lesquelles le confinement n’aura aucun sens. Sans transition — comme on dit — nous répondons aux questions que vous vous posez à propos du confinement et du coronavirus. Florilège. Si je respire la fumée de la cigarette de mon conjoint et qu’il ou elle est contaminée, est-ce que je risque d’être contaminé aussi ? Est-ce qu’on ne pourrait pas se fabriquer son masque soi-même ? Est-ce qu’on ne pourrait pas mettre des tutoriels en ligne, en plus ça occuperait les enfants ? Mon livreur n’avait pas de masque hier soir, est-ce que je peux quand même consommer les produits qu’il m’a apportés ? Est-ce qu’on a une date pour la possible reprise des championnats ? Est-ce qu’on va vraiment annuler les jeux olympiques et du coup est-ce que s’il arrive la même chose en 2024 avec les jeux à Paris, on aura dépensé tout cet argent public pour rien ? Je n’invente rien.

Aparté nécessaire : je voudrais rassurer celles et ceux qui se font du souci pour la santé des manchots et autres pousseurs de citrouilles de haut niveau, la mafia du sport s’en remettra, en revanche pour nombreuses de mes connaissances saltimbanques les barques prennent déjà l’eau et on est déjà dans des questionnements de loyers impayés et je doute beaucoup que pour elles et eux, le mot après ait encore une signification.

Cette partie de la chronique vous concerne, lisez attentivement.

Vous êtes nombreux et nombreuses à nous écrire sur vos fils de télégraphes à pousser vos petits cris d’oiseaux bleus plaintifs, vous avez toutes sortes de questions très angoissées : aurez-vous le temps de rejoindre telle ou telle personne de votre connaissance qui habitent à la campagne ? Ah oui, ça aussi il faut que j’en parle, j’ai oublié de le faire dans le paragraphe à propos du service public. Ben à la campagne, en fait ils et elles n’ont pas du tout besoin de vos virus citadins surtout qu’à la campagne on ne leur a pas laissé beaucoup de matériel et de compétences médicales, alors si vous pouviez aller faire vos besoins angoissés ailleurs ce serait drôlement bien, surtout après les avoir considérés et vues comme des vaches à lait. Pour l’anecdote un ami cévenol me raconte comment il a installé une dizaine de jeunes citadins dans une vieille maison en pierres inoccupée, pas très chauffée, qu’il leur a pris les clefs de leurs voitures et qu’il est encore assez brave pour leur apporter des biens de première nécessité. Je le soupçonne de se divertir à distance de ce spectacle de réalité-réalité.

Habile transition, la campagne. J’ai découvert, effaré, il y a quelques jours les journaux de confinement de Leïla Slimani et d’Éric Chevillard dans Le Monde. L’une se morfond dans sa grande maison de campagne en Normandie — où elle va habituellement tous les week-ends et en vacances — et trompe l’ennui en lisant du Fitzgerald — chacun ses goûts —, quant à l’autre, avec certes un peu plus de talent littéraire, prêtons-lui cela, il continue de se trouver très spirituel dans le compte-rendu des explorations qu’il fait de son chez lui, tous les deux donc parfaitement replié et concentrée sur leur nombril et entièrement indoctes — pas une pensée extérieure écrite dans ces chroniques en tout cas —, de ce que le confinement, qui, de fait, par rapport à leur existence habituelle, ne doit pas faire de différence notable d’avec la normale — c’est mon immodeste cas aussi d’écrivain, de petit écrivain par rapport aux deux cités —, bref que le confinement c’est nettement moins drôle pour le plus grand nombre. Et elle me fait rire Leïla Slimani parce qu’elle fait semblant de plaindre son éditeur qui, à l’automne, nul doute, devra se fader tous ces journaux de confinement dans sa boîte aux lettres, ce en quoi elle n’a pas tort, tout incapable qu’elle est de se faire l’application d’un tel raisonnement depuis sa bicoque normande cernée par la brume de beau temps et le chant des oiseaux au petit matin, oui, cette prolifération des journaux de confinement est, de mon point de vue, plus inquiétante encore que le risque de la maladie, j’exagère à peine. En revanche Leïla Slimani croit encore que le monde de l’édition est le lieu irréfragable de canalisation de cette écriture — on peut l’excuser, une telle croyance fait d’elle une reine —, elle ignore, ou fait semblant de ne pas savoir, qu’en fait, le journal du confinement est un exercice en ligne.

Comme je disais précédemment il y a confinés et confinés. Il y a les confinés dont je parlais et qui sont plus entassés que confinés, il y a même celles et ceux qui ne peuvent pas se confiner, et puis celles et ceux pour lesquels le confinement est une aventure plaisante, tellement elle est le lieu même de la récréation, et donc de la création, croient-ils et elles. En ces périodes de confinement la télévision de soi va bon train, le mot-dièse confinement devient le refuge de tous ces petits oiseaux bleus qui vivent, en fait, le reste de l’année, parfaitement repliés sur eux-mêmes et qui tiennent là leur chance, tellement enviable, à la célébrité wahrolienne. Florilège. En cette période de confinement je mets en téléchargement gratuit mon roman de science-fiction — je ne suis pas parvenu jusqu’au bas de la première page, ceci dit la science-fiction ce n’est pas ma tasse d’Earl Grey. Confinement oblige, notre maison d’édition en ligne met l’entièreté de son catalogue — d’invendus — à la disposition de toutes et tous. « Lisez » qu’il disait à l’Élysée (ne l’élisez plus, pitié !) — ce sera ma contribution à ce confinement de la générosité, je fais don de ce slogan publicitaire. Et puis c’est toute la cohorte de ces moi-tubeurs qui habituellement nous parlent depuis leur salon, leur chambre ou leur garage, qui s’imaginent habituellement passer à la téloche, mais qui, en fait, parlent habituellement à un miroir pas du tout grossissant, celles et ceux-là s’en donnent à cœur joie de désormais nous entretenir de tous les aspects insoupçonnés de leur vie pleine de trous et qui s’imaginent sans doute que le confinement est leur chance ultime de percer. Zéro multiplié par zéro égale zéro. Désolé.

Je pense que nous sommes au bord de l’implosion et j’y verrai bien une manière de soulagement, qu’on en finisse en somme. Et j’y songe. Mais alors cela me ferait manquer l’inénarrable spectacle qui se profile, la reconstruction du monde par celles et ceux qui pourront enfin sortir de chez soi quand tous les couvreuses et infirmiers du monde auront crevé et qu’ils et elles devront réparer leur toit, à mains nues, et, ce qui est plus drôle encore, sans tutoriels, parce qu’Internet ce n’est pas magique, il y a, pour que cela fonctionne, des gens, comme moi autrefois, qui travaillent 24/7 dans des data centers, littéralement au cul des serveurs.

Dans une autre chronique de ce journal du confinement involontaire, je vous parlerai peut-être du confinement avec un jeune homme autiste à la maison. Mais pas trop d’un coup.

Homo Sapiens de Nikolhaus Geyrhalter

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