Jeudi 4 mars



Toujours mon étonnement à mon arrivée à Autun, surtout en arrivant de Clermont, du travail, de son excitation parfois mauvaise, de trouver instantanément un sentiment d’appaisement, dont la cuisine de sorcière d’Isa n’est sans doute pas totalement étranger. Oubliés en un instant la fatigue, l’énervement, les soucis, évaporés. Et l’entrée de plain-pied dans un monde de peinture et d’images amies.

Même si je reconnais, pas toujours de bonne grâce, la nécessité du travail alimentaire, je réalise souvent à ces occasions à quel point les habits du travail rénuméré ne sont pas à la bonne taille pour moi et que je m’en trouve chaque fois comme endimanché et engoncé.

Le soir, dans l’immensité de cathédrale de l’atelier de Martin, à la faveur d’une ampoule minuscule, je poursuis ma lecture lente de Choir d’Eric Chevillard, au dessus de moi la charpente gémit sous les bousculades répétées d’un fort vent.
 

Mercredi 3 mars



C’est assez fréquent que nous utilisons dans le langage courant des comparaisons, des métaphores, que nous prenons dans le jargon de l’informatique ou du réseau pour décrire des situations qui peuvent être parfaitement déconnectées justement soit du réseau soit même du monde de l’informatique. On parlera de la mémoire vive de telle ou telle personne, ou on dira de façon pas très courtoise que sa disquette est pleine, on parlera de discussions offline, là c’est pire que tout un mauvais franglais vient suppléer une capacité à la description extrêmement pauvre.

A vrai dire aux tout débuts de l’informatique privée, les pédagogues faisaient le contraire, ils utilisaient des expressions et des situations de la vie courante pour les produire comme des analogies de ce qu’un programme ou une application produisaient, combien de fois, je me suis moi-même servi de poupées russes pour décrire l’arborescence d’un disque dur, ou encore de boîtes dans des boîtes qui contenaient de nouvelles boîtes, toutes les boîtes contenant soit des boîtes elles-mêmes, soit des petits objets, parfois les deux, boîtes et objets. Mais à vrai dire l’enchevêtrement de pensées et de concepts que génèrent désormais à la fois les applications de plus en plus puissantes et leur mise en réseau, finit par rendre impossibles ces représentations simplifiées et nous contraint, utilisateurs, de devoir les comprendre de façon native. Ce qui n’est pas sans créer de la confusion et surtout une porosité des deux mondes, celui connecté et celui qui le contient.

Cette confusion irait même croissante depuis l’arrivée en masse de toutes sortes d’outils participatifs, je crois que l’on appelle cela communément le web 2.0, en soi c’est une utilisation typique d’un langage informaticien pour décrire une situation qui est beaucoup moins nette que le passage d’une version à une autre d’un programme. Et je n’ai sans doute pas besoin de faire un dessin à quiconque ou de donner d’exemple de comportements de certains de nos contemporains dans leur vie en société qui ne sont pas hérités des habitudes de nos vies en ligne. Un exemple, malgré tout, pour le clin d’oeil, tel chercheur qui prend en note la conférence d’un collègue, finit par dessiner un smiley manuscrit.

La réalité de ce nouveau monde échappe donc souvent aux descriptions, surtout celles faites de comparaison.

Et pourtant en faisant oeuvre de fiction, il semble qu’Atom Egoyan, dans Adoration parvienne justement à cela, à une manière de description de nos rites connectés et comment ils déteignent sur nos moeurs tout court, et le cinéaste de parvenir à ce petit exploit en vertu d’une contrainte de narration étonnante : se priver en grande partie de toute représentation sur écran, si ce n’est celle de l’écran du personnage principal, lycéen qui contient, divisé en neuf parties égales, les visages filmés à la webcam de neuf de ses nombreux correspondants de forum, image somme toute générique, qui ne sert, finalement, qu’à rappeler à intervalles réguliers au spectateur que tel est le sujet de ce film : internet.

Et le spectateur est plongé dans cette intrigue avec une façon brouillone tout à fait comparable à celle qui est la notre lorsque nous abordons en ligne un sujet pour la première fois : les premières informations que nous recevons ne sont pour le moment pas vérifiées ni vérifiables, on doit les prendre pour argent comptant dans un premier temps, avant de découvrir qu’elles sont fausses, inexactes ou parcellaires. On lit une première version d’une histoire, on la fait sienne pour commencer avant de comprendre que c’est une fiction dans la fiction — au passage on serait efficacement désarçonné et oublieux que l’on est soi-même spectateur d’une fiction — c’est l’histoire que Simon décide de s’inventer, qu’il personnalise, la sienne fait-il croire, au prix d’une certaine torsion de la réalité.

Cette histoire est ensuite colportée, Sabine, le professeur de Français de Simon, l’invitant à la raconter désormais comme si elle était vraie. On comprend, mais peut-être pas de façon définitive que cette histoire est peut-être fausse, cependant une certaine forme d’attachement que nous avions à ce premier récit nous fait douter qu’il soit entièrement inventé.

L’histoire présentée comme vraie connait un grand retentissement. En ligne on dirait sans doute qu’elle buzze. Et de fait c’est ce qu’elle finit par faire au sein de la communauté de lycée, celle des élèves, de leurs parents et des enseignants. On est alors dans le commentaire, ou dans les commentaires, cette zone mal définie, bruyante dans laquelle certains avancent masqués (en ligne à l’aide d’un pseudonyme), dans le récit d’Adoration en portant un masque religieux. Dans cette zone de turbulences, l’auteur de l’histoire (celui qui a posté) est une personne qui continue d’être active, elle répond aux commentaires et d’ailleurs elle s’y perd, est rapidement dépassée par ce qu’elle a engendré et finalement finit par être agressée en retour du caractère devenu monstrueux de sa création : Simon se retrouve l’idole d’un jeune homme nazi et révisionniste.

D’une certaine façon on peut dire que le point Godwin est atteint, et il n’est pas anodin, évidemment pas, que cela se produit dès que le sujet touche, même d’assez loin, l’histoire récente du Proche-Orient. Et sans doute que c’est à ce point que la discussion perd tout son intérêt, elle a trop dévié de son point initial, tous repartent d’où ils sont venus, chargés d’une électricité un peu toxique. En ligne le récit s’arrête là.

Atom Egoyan, lui, dans son film décide, au contraire, d’accompagner encore quelques temps son personnage principal, parce que justement, sans doute, c’est ce qui l’intéresse vraiment, ce que la propre histoire de Simon contient de résonnance pour Simon lui-même, et par extension quelques-unes des répercussions sur son entourage, dès lors engagé dans un processus de dévoilement de récits plus anciens. Et ce point de fusion est atteint lors de ce que l’on appelle en ligne une rencontre in real life, des personnes qui ne se sont pour le moment connues qu’en ligne, en fait ici par le truchement de communications biaisées, décident finalement, d’un commun accord de se rencontrer en vrai, c’est la scène du restaurant.

C’est sans doute à ce point du récit qu’Atom Egoyan aurait du clore son film, par grand malheur, par maladresse, attachement stérile envers ses personnages (ou, plus sûrement, caprice de la production américaine nécessairement intéressée par un happy end), il mène le film vers des miévreries indignes et éteint tout à fait les braises qu’il était parvenu à couver tout le long de ce film dont l’entrecroisement du montage est une merveille et épouse avec grâce les aller-retours justement entre les deux mondes. Et puisque nous en sommes aux conseils à Atom Egoyan pour remonter son film, en plus de couper le dernier quart d’heure d’u film, je ne saurais trop lui conseiller également de virer tout à fait de la bande-son cette musique de violon continue, artifice grossier — oui, c’est bon, on a compris que le personnage de la mère de Simon, défunte, était violoniste et que son père était luthier, c’est vaguement congruent d’avoir de la musique de violon plutôt que de xylophone ou de sousbassophone comme bande-son, c’est bon on suit le film — dans un film dont la construction est par ailleurs un remarquable mouvement d’horloge, à la fois précis et inéluctable. Et qui sommes-nous pour donner des conseils de montage à un cinéaste aussi accompli ?
 

Mardi 2 mars

Je découvre à la lecture d’un article du Monde à propos du "Grand Paris" que nous promet le président des otaries de droite que celui-ci proposait d’agrandir les possibilités d’urbanisation en tentant de bâtir sur des zones inondables. C’était la semaine dernière. Le lendemain de la tempête, quelques jours après ce grand discours d’urbanisation, le voilà qu’il trépigne contre la courte vue des promoteurs immobiliers, selon lui, responsables — mais seront-ils poursuivis ? — des morts et des dégats causés par Xynthia. Evidemment pas un journaliste pour tenir tête à cet homme aux petites mains et lui rappeler ses déclarations pourtant fraîches de la semaine passée ?

Lors de la campagne de 2007, cet homme petit proposait rien moins que d’importer en France le marché des subprimes et des hedge funds — notamment avec la généralisation des taux variables sur les emprunts immobiliers, comme le moyen sûr de relancer notre économie et notre croissance, tout en faisant miroîter l’idée d’une France de propriétaires. Par chance sans doute, il n’a pas eu le temps de mettre ce plan remarquable en forme, l’économie mondiale s’est écroulée un peu plus d’un an après de telles propositions en grande partie à cause de ce système financier malade. Mais qui pour lui ressortir froides ses promesses électorales dangereuses ?, personne naturellement.

Après trois ans de ce pseudo-régime politique, on remarque que la seule promesse électorale tenue est celle qu’on lui pardonnerait justement de ne pas tenir, celle de son petit secrétariat aux questions raciales, son ministère de l’immigration et de ses reconduites à la frontière. Et là aussi quels sont les journalistes pour suivre ces reconduites sur le long terme et nous donner des nouvelles des quelques 70000 personnes déportées depuis 2007 ? Toujours personne.

Et pourtant, il y a moyen, véritable moyen, de relever aujourd’hui de telles contradictions et la toxicité de la politique d’immigration en France, non pas en lisant ou en écoutant la presse, mais en multipliant ses sources d’informations sur internet — je donne ici le seul lien de rezo.net parce qu’en suivant les liens de ses liens vous arriverez justement sans mal à cette multiplicité d’informations.

Oui, internet, ce grand démon de la calomnie, de l’information mal vérifiée, non-profressionnelle, quand ce n’est pas anti-professionnelle, de la diffamation, des débats stériles, des points Golwin, repère de brigands. Au milieu des sites pornographiques, une information qui ne soit pas chimiquement pure, qui ne soit pas le seul relai des paroles du palais ?

Et pourtant toujours ce doute dans mon esprit que cette présence est en fait tolérée par la domination, qui se contente de discréditer le réseau comme le lieu de tous les proxénitismes, le mensonge parce qu’il est énorme passe auprès du plus grand nombre et l’équilibre n’est pas menacé ? Est-ce possible ?

Ces énormes ficelles sont comme le nez au milieu de la figure pour ceux qui savent regarder, mais seulement pour eux. Est-ce que l’on peut cependant garder espoir que des regards vont finir par s’ouvrir et les digues rompre sous la pression ? J’aimerais tellement y croire, mais je ne suis résolument pas optimiste par nature.

 

Lundi 1er mars



Nuit au travail, couché au matin à l’hôtel, réveil, retour au travail, et après une huitaine d’heure au travail, retour à l’hôtel, qu’est-ce qui peut bien rester d’une telle journée, hormis, finalement, cette photographie de mon lit défait, seule photographie prise de toute la journée ?
 

Dimanche 28 février



Le FRAC d’Auvergne a déménagé. C’est annoncé avec grand renfort de publicité. Il occupait autrefois d’anciennes écuries dans une petite rue du centre de Clermont-Ferrand, à mi-chemin entre son épouvantable cathédrale et la magnifique basilique de Notre Dame du Port. L’endroit y était spacieux, plutôt neutre, d’une seule pièce légèrement alvéolée, peintres et sculpteurs pouvaient y exposer avec des bonheurs égaux, j’y ai vu quelques expositions magnifiques, Rémy Hysebergue, Marc Bauer, Katarina Grosse. L’endroit était calme, le dimande après-midi, mon créneau de prédilection pour y vister les expositions, il était rare d’y croiser d’autres visiteurs.

Le nouveau lieu d’expostion du FRAC d’Auvergne est un peu moins excentré, il se situe à une cinquantaine de mètres de l’épouvantable cathédrale déjà mentionnée, mais surtout, il ne s’ouvre plus du tout sur un grand espace propice au développement de toutes sortes d’oeuvres, notamment installations et scultpures, mais au contraire, il est désormais constitué de plusieurs pièces aux dimensions nettement plus restreintes qui se suivent les unes aux autres selon un parcours un peu labyrinthique. On entre désormais par une pièce d’entrée, et non plus de plain-pied dans les expositions, et il faut franchir l’étape du comptoir derrière lequel une jeune femme se précipite presque pour vous accueillir, notamment en vous expliquant à la fois les raisons de ce déménagement et, le discours étant conscient que le déménagement attire un public inhabituel, elle vous explique, tout à trac, les lois de financement et de fonctionnement du FRAC. Elle ressemble un peu à ces jeunes femmes employées lors des expositions Monumenta au Grand Palais et dont le T-shirt indique qu’elles s’emploient à la médiation culturelle. Elle est là pour expliquer.

C’est de plus en plus souvent que de telles volontés d’expliquer se manifestent, et il est patent qu’elles s’adressent au public qui manque de repère dans de tels lieux. Beaucoup y verront sans doute le signe appaisant que la culture fait des efforts pour se mettre à portée de publics qui l’ont désertée depuis fort longtemps. Je suis moins optimiste.

Lors de l’exposition de Richard Serra, Promenade au Grand Palais, par jeu, et un peu par perversion, je n’avais pas résisté à faire mine de demander quelques explications à propos de l’oeuvre de Richard Serra auprès d’une des jeunes femmes au T-shirt noir et aux lettres de médiation culturelle. Ce que j’avais pu constater m’avait laissé pantois, la jeune femme en question était parfaitement renseignée à propos des dimensions de l’eouvre que j’avais sous les yeux, Promenade de Richard Serra, et de toutes sortes d’autres données techniques, dont j’avouais sans mal que je m’en moquais un peu, autant dans un catalogue de disposer de telles indications est utile pour tenter de se représenter les oeuvres, autant quand on est en présence même de l’oeuvre, j’avoue que j’ai bien du mal à en comprendre l’intérêt. D’autant que, pervers et taquin, je lui demandais quelle était la distance entre le sol et le point le plus haut de la verrière du Grand Palais, et malheureusement la jeune femme ne disposait pas d’une telle connaissance et pleine de bonne volonté elle l’estima, je n’étais pas tout à fait d’accord avec son estimation d’ailleurs, mais là n’était pas la question. Non pas pour la désarmer, je faisais quand même remarquer que c’était dommage de ne pas disposer de cette information parce que cela aurait été intéressant de la mettre en équation avec la hauteur des plaques de Promenade et tenter d’y débusquer ce genre de proportions qui sont souvent instructives dans les oeuvres de Richard Serra.

De même les repères que cette jeune femme m’offrait à propos des oeuvres passés de Richard Serra étaient essentiellement biographiques, je ne dis pas que je n’y appris pas la date de naissance de Richard Serra, ni quelles étaient les dates de ses principales réalisations, ce que je n’appris pas de cette jeune femme, c’était justement ce qui pouvait relier ces oeuvres passées à celle que j’avais sous les yeux, et au travers de laquelle, nous marchions de concert, la jeune femme de la médiation culturelle et moi, comme nous nous serions promenés dans une futaie aux arbres immenses et comme j’en fis la remarque, elle fut très contente de me dire que c’était sûrement parmi les intentions de l’artiste que nous nous promenions de la sorte puisque voilà, elle me le révélait volontiers, tel était le titre de l’oeuvre Promenande. Je la remerciai chaleureusement et lui annonçai que j’allais faire quelques photographies, qu’elle pouvait donc aider une autre personne, lui aussurai de mon vif intérêt pour cette exposition, elle m’assura en retour que si je disposais d’internet à la maison, il y avait un site dans lequel il y avait de nombreuses vidéos et photos de cette oeuvre.

Je ne suis pas si idiot que cela. Je comprends bien que je ne suis pas le genre de personnes à qui sont destinées de telles médiations. Et je n’ai pas renouvellé l’expérience à l’exposition de Boltanski dans les mêmes lieux, parce que je me doutais bien que les informations que j’y glânerais, seraient prolixes en chiffres, plus rares en matière de symbolique. Mais tout de même, je me demande quelles peuvent bien être les personnes qui trouvent leur content dans de telles explications, ou qui débarquent comme cela, au débotté, au FRAC d’Auvergne et qui apprennent ces faits hyper-connus à propos de la logique des FRAC, l’une des grandes réalisations de Jack Lang lors du premier septennant de Mitterrand, et comme cela avait d’ailleurs été critiqué ! Combien d’autres choses encore ces personnes ont manqué les vingt-cinq dernières années ? Et je ne voudrais certainement pas les décourager de tenter de combler ce retard, mais je m’interroge tout de même sur les chances de succès d’une telle entreprise de rattrapage dès lors qu’elle est épaulée par ce genre de dispositif.

Parce que j’ai mauvais esprit, je ne peux m’empêcher d’y voir le signe d’une culture de droite, la tentative à la fois timide et naïve que si on fait les efforts nécessaires, on arrivera peut-être à réparer la résultante de décennies et de décennies au cours desquelles l’école et l’enseignement supérieur se seront beaucoup tenus à distance de telles connaissances, parce que systématiquement jugées comme accessoires, non vitales et certainement pas rentables. Pendant ces temps d’obscurantisme moderne, d’aveuglement culturel, ce qui fait la culture n’a pas cessé de vivre, et la dernière préoccupation des vrais artistes est bien de se demander si leur oeuvre est suivie par le public — tout artiste qui se pose de telles questions est soit un artiste mort ou un artiste bien parti pour faire carrière comme publicitaire. Donc un fossé s’est creusé. Plus exactement pendant les vingt cinq ans des FRACs, les lèvres du gouffre déjà existant se sont disjointes pour créer d’immenses béances, infranchissables désormais.

Restent les acquisitions qui ont été faites par les FRACs et lors du déménagement dans ses nouveaux locaux, on comprend bien comment il est pertinent de retracer vingt-cinq d’acquisitions. Acquisitions qui sont dans l’ensemble fort pertinentes, Paul Graham, Pierre Tal-Coat, Yan Pei-Ming, certaines même courageuses, Marc Bauer, Philippe Cognée, Roland Flexner, d’autres plus évidentes mais qui ont le mérite d’avoir soutenu des artistes de valeur, Georges Rousse ou Gilles Aillaud, et certaines plus discutables, sans doute un peu trompées par des modes devenues démodées, Richard Fauguet et Emmanuel Lagarrigue. Mais on ne peut pas ne pas sentir derrière ce catalogue raisonné de la collection du FRAC d’Auvergne une volonté parasite de rendre des comptes, comme de s’excuser d’avoir effectivement mené une politique d’acquisition d’artistes contemporains. Et s’en excuser auprès de qui ? Du public que l’on suppose, et peut-être à tort, comme largué et perdu à la cause de l’art contemporain.

Pour les visiteurs plus réguliers des lieux, des anciens lieux de ce FRAC, la rétrospective n’est pas déplaisante en soi, mais ils ne pourront s’empêcher de redouter que les lieux désormais plus morcellés accueillent plus malaisément des oeuvres aux vastes dimensions ce que l’ancien lieu, celui des anciennes écuries, faisait très bien.
 

Samedi 27 février



Route longue et un peu monotone entre Bruc-sur-Aff et Orléans, où j’ai rendez-vous avec mon ami P. En traversant Tours, puis en passant au large de la centrale nucléaire de Saint-Laurent, une pensée d’à quoi tu penses ?, pour François.

A Orléans, je serais presque déçu par le côté un peu pompier de la cathédrale et je fais sans peine mon deuil de sa visite, parce que je suis arrivé juste à temps à l’heure de mon rendez-vous avec P. et T. Ils m’invitent à déjeuner dans un très bon restaurant, dans lequel je goûterai à une carbonnade, qui certes ne vaut pas celle de Tante Moineau, mais qui est tout de même très honnête. Agréables discussions à propos des quelques sujets de conversations en ligne qui ont été les nôtres ces derniers temps, c’est toujours une bonne chose de se re-préciser de visu nos avis, surtout quand ils divergent, sans doute parce que la confrontation de visu est plus douce, moins tranchée. Nous ferons une rapide promenade sur les bords de la Loire, le peu que je vois d’Orléans aujourd’hui ne me fait pas beaucoup aimer cette ville dont le centre est apparemment très policé, rien à redire quant à la bonne conservation des immeubles anciens qui composent son centre, mais pas du tout métissé, il est notable, et nous en avons discuté avec P. qui s’en étonnait aussi, que les habitants des quartiers populaires que j’ai traversés en voiture pour rejoindre le centre de la ville, ne semblent pas avoir un véritable accès à ce centre de la ville. Et P. me montrera même une curiosité surprenante, un immense bâtiment en bordure de la Loire, à la construction récente et au dessin architectural pas du tout déplaisant, entièrement vide depuis déjà quelques années que P. séjourne à Orléans trois quatre semaines tous les ans, ce bâtiment est inoccupé. Il ne sert à rien. Il avait apparemment été prévu pour tenir lieu de halle pour quelque marché, le projet n’a pas abouti et sa reconversion n’est pas à l’ordre du jour. J’imagine qu’il est inutile d’écrire à la mairie de cette ville bourgeoise pour leur préciser qu’ils pourraient facilement loger les ateliers d’une bonne vingtaine d’artistes, le genre même de résidences d’artistes doit leur être entièrement étranger, au même titre que les habitants des quartiers populaires rejetés, je ne sais comment, en périphérie d’une ville bien propre. Propre à en étouffer.

Je reprends la route pour Clermont-Ferrand et je suis pris par surprise par ce qui semblent être les prémices d’une belle tempête, sur l’autoroute la voiture chasse parfois et donne le sentiment d’être davantage conduite au gouvernail.

Au travail dans la nuit, en suivant la progression de cette tempête à la fois sur les cartes des sites spécialisés et en sortant prendre l’air (par bols entiers pour le coup), j’apprendrais que cette tempête porte presque le même nom que mon ancienne femme et je dois reconnaître que les similitudes de caractères sont étonnantes entre les deux cyclones.
 

Vendredi 26 février



Aller-retour rapide à Rennes pour aller chercher les planches de Kaporal et commandant des frères LeGlatin à la Cour des miracles, on dépose Elie chez lui à Rennes, l’occasion pour moi, inespérée, de rencontrer Julien Pauthe, rencontre brève, trop brève, de ces rencotnres dites en vrai qui ne peuvent pas aboutir, du premier coup, je ne pense pas, au même niveau de rencontre qui est le notre au travers de nos échanges de mails et de l’accueil du court texte de Julien dans le Désordre.

Rentrés à Bruc par une route ensoleillée, discussion avec Karine dans la voiture, repas, parties de cartes, j’ai appris à mes hôtes les règles du Barbu, fous rires, et vers minuit, quand la raison voudrait que j’aille me coucher rapidement pour grapiller quelques heures de sommeil avant mon départ de fort bonne heure, le lendemain matin, nous décidons, C., L. et moi de donner une suite aux Eaux du fleuve.

Nous choisissons rapidement trois objets chacun, les neuf objets sont donc posés sur la table du salon, je suis le premier, je réfléchis un peu, la fatigue m’encourage à une solution assez simple, mettre en scène la harpe de C. comme si la pièce my harp as a filter de Jean-Luc Guionnet était en train d’être jouée, je coince les neuf objets du mieux que je peux entre les cordes de la harpe, un peu inquiet tout de même de lui faire subir des outrages dangereux pour son intégrité, et je prends quelques photographies de ces objets en les isolant en suspension avec le flash.

Je passe la main à L. et je monte me coucher.
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Le bloc-notes du désordre