Vendredi La copie d’un premier de la classe corrigée avec impartialité



Fatima est une femme de ménage d’origine maghrébine portant foulard, mère célibataire de deux filles, l’une qui commence des études de médecine, l’autre qui est en pleine crise d’adolescence.

A partir de ces éléments vous créerez un scénario dont l’objectif est d’éveiller les consciences des lecteurs de Télérama sur le fait que peut-être leur femme de ménage est un être humain à la richesse insoupçonnée. Vous avez une heure et trente minutes.

Je rappelle utilement quelques conseils pour réussir ce genre d’épreuves, quand bien même vous allez choisir la solution de facilité, le commentaire de texte plutôt que la dissertation littéraire, il y a quelques écueils à éviter. Bien sûr l’étudiante en médecine va réussir sa première année du premier coup, mais il faudra faire attention de bien montrer que ce sera acquis de haute lutte et même laisser croire que pendant tout le film, toute l’année scolaire, elle va se planter, qu’elle sera sujette à une telle pression et à un tel surmenage, quelle craquera et qu’elle s’effondrera. De même il sera intéressant de se servir du personnage de la petite soeur en rupture scolaire pour valoriser par contraste à la fois le rôle de la mère courage et celui de la bonne fille, celle qui va réussir ses études de médecine et rappeler utilement que vraiment les quartiers, c’est quand même la zone et qu’il faut être un héros pour en sortir.

Vous êtes Philippe Faucon, vous avez derrière vous assez de films pour permettre prochainement une rétrospective à la Cinémathèque, vous décidez de prendre le commentaire de texte, vous êtes un élève appliqué, le style appliqué, ces derniers temps vous avez refait des exercices de profondeur de champ que vous avez décidé de réutiliser, ça va vous permettre d’isoler votre personnage principal. De même, vous êtes décidément un élève appliqué, il faut bien construire votre plan avant d’argumenter, les examinateurs qui auront de nombreuses autres copies à corriger ont besoin de bien voir votre plan pour s’y retrouver, n’ayez pas peur de souligner les passages importants, on vous pardonnera plus facilement les coutures apparentes que le plan et la construction flous.

Votre copie est irréprochable, d’ailleurs si j’en juge par les premiers avis rendus par les autres examinateurs, tous ont été conquis par votre plan simple mais efficace, son bel équilibre entre les deux soeurs et cette magnifique conclusion de la mère, Fatima, qui se rend au CHU le soir du rendu des résultats pour relire le nom de sa fille sur les listes des étudiants reçus. Et là je dois dire que le truc des leçons de lecture en Francais au cours du soir avec l’exercice qui consiste à retrouver le mot prénom dans un groupe de mots, et dont on sent que cela va resservir, là vraiment chapeau : un vrai premier de la classe sérieux et bosseur.

Sauf que voilà, moi, les premiers de la classe je les ai toujours eus en horreur et Monsieur le premier de la classe, du fond de la classe, à côté de la fenêtre, il faut que t’entendes, premier de la classe, que c’est un cinéma qui nous emmerde au dernier degré. Que tu es du côté de la culture, le côté de la règle, fayot, et que justement selon la formule de Jean-Luc Godard, l’art c’est l’exception, la culture c’est la règle, et qu’à cette aulne ton film c’est un téléfilm, une émission de télévision. Alors même si d’habitude les profs te notent bien avec moi tu vas tomber sur un correcteur impartial et ça va saquer.

Tu vois quand Fatima revient au CHU, la scène finale, quand elle vient relire le nom de sa fille bonne élève, reçue en seconde année de médecine, et qu’elle sourit béatement de l’avoir reconnu, qu’elle met en pratique les cours du soirs de lecture en Français, et bien tu confies le scénario à un vrai scénariste et il fait du personnage de Nesrine, la fille aînée, une Jean-Claude Romand (du nom de ce faux médecin qui a fait croire pendant dix-huit ans à sa famille qu’il était chercheur à l’OMS, voir l’Adversaire d’Emmanuel Carrère) tuée dans l’oeuf, la fille a menti, en fait elle n’est pas reçue et sa mère le comprend, grâce aux cours su soirs de lecture et tout d’un coup ton film il décolle, il devient un peu autre chose que ce qu’il feignait d’être. Je vais te donner un petit devoir de lecture, Un été de Vincent Almendros, petit roman d’une centaine de pages, admirablement déguisé en un roman typique des éditions de Minuit, façon Gailly, Oster, Toussaint-même et dont la chute est admirable en retirant d’un seul coup le voile qui recouvrait tout ce qui paraissait ronronner avec délicatesse. Ta fin est merdique, corrige-là.

Mais seras-tu capable de le voir et le comprendre : ton montage est indigent, il coupe et produit une ellipse chaque fois qu’un malaise s’installe. Ainsi le personnage de Fatima croise au supermarché la mère d’Aurélie dans la même classe que Souad et tu nous ressers le coup du malaise de la bonne Française qui coupe court la conversation (c’est bon on avait déjà compris lors de la première scène dite de la propriétaire qui soudaine n’a pas les clefs pour faire visiter l’appartement, en s’apercevant que les jeunes filles de la collocation sont maghrébines et que la mère porte le foulard), et du coup toi au montage tu coupes court aussi au moment même où ton spectateur pourrait lui aussi se sentir mal à l’aise. Exercice de lecture pour correction, Caché et 71 fragments d’une chronologie sociale du hasard de Michael Haneke, où tu prendras une bonne claque de montage, ou comment ne jamais couper au moment où cela libérerait le spectateur d’une tension. Tu peux aussi regarder du côté de La Loi du marché de Stéhane Brizet, tu verras que question malaise social c’est un peu autre chose que ton téléfilm, ton émission de télévision.

Parce qu’elle est là la faute de ton film, la faute épouvantable et impensée de ton film pour lecteurs de Télérama, c’est un film qui est de leur côté, un film qui doit leur épargner tout malaise, un film que les bourgeois vont voir au cinéma de quartier (riche) le samedi, un film qui ne risque pas de les agresser, ils y sont même représentés avec une certaine complaisance, on peut même penser que le billet de dix euros dans les poches du jean du garçon comme test de probité est en fait une vraie erreur, non, chez les gens qui font ce genre de test, c’est un billet de cinquante, voire plus, que l’on laisse dépasser d’un tiroir, et il n’y a pas d’erreur possible. Et c’est un film avec une morale de bourgeois : si on travaille on s’en sort. Ben non, des fois cela ne suffit pas.

La bonne fille est adorablement mignonne, la mauvaise fille a elle un physique nettement plus ingrat. La bonne fille, d’extraction très modeste donc, sans grand soutien, sinon celui moral de sa maman courage qui fait des ménages, réussit sa première année de médecine du premier coup. tu t’es renseigné un peu à propos de ce genre d’occurrences ? Donc le personnage de Nesrine à la façon des fictions hollywoodiennes est un personnage de héros sans ombre. Et du coup, ce que cela implique logiquement, c’est que toutes celles et ceux qui ne font pas aussi bien, la petire soeur incluse, c’est parce que ce sont tous des tas de faignants. Dormez braves gens, dormez sur les avantages sociaux que vous confèrent votre provenance sociale et votre bonne naissance, l’ascenseur social est en panne, mais cela ne se voit pas. et on peut continuer de feindre de ne pas s’en apercevoir.

Finalement c’est à ça que l’on reconnaît les anciens premiers de la classe : ils finissent toujours du côté du pouvoir.

3/20 c’est tout ce que cela vaut. Et je donne la note uniquement pour ne pas trop dépayser les lecteurs de Télérama qui ont l’habitude que les oeuvres soient notées, si j’étais vilain je pointerais qu’il est étonnant de compter tant de profs parmi les abonnés de Télérama et que c’est sans doute pour ces lecteurs-là que l’on note les oeuvres.  

Mercredi Les rivières infestées de requins du mois de juillet



En juillet, Constate que la chaleur ne repousse pas les requins
Qui infestent les rivières
Dans lesquelles tes enfants se baignent.

2015 est une année de luttes, de guerres et de combats avec la femelle du requin, est-ce que toute La Vie doit vraiment être de ce tonneau-là ?  

Lundi Les Sillons



Les Sillons, une nouvelle collaboration fructueuse avec Archiloque. Sur une même page, chaque minute, à l’heure de votre fuseau horaire, la réunion de toutes les photographies prises ces trois dernières années à cette heure précisément, une nouvelle page toutes les minutes, quelle que soit l’heure à laquelle vous regardez cette page, le tout soutenu par une bande-son très aléatoire.

Bref, au Désordre, on vous donne l’heure. On est comme ça, urbains. Et on ne compte pas les heures passées pour vous donner l’heure. On n’irait pas jusqu’à vous recommander de dédier un écran à notre belle pendule, mais sachez que c’est possible.
Le bloc-notes du désordre