Samedi Samedi 15 mai 2010



Hier soir, hasard du vagabondage télévisuel dans la chambre d’hôtel, j’assiste en direct au lancement d’une navette américaine. Spectacle pas neuf, vu cent fois entre la réalité dé-réalisée des images de la NASA et les films de science-fiction, et pourtant je continue de concevoir de la fascination pour cette image. Elle me renvoie chaque fois à cette soirée de décembre, pendant que mes parents faisaient des courses pour Noël, dans un centre commercial, il y a très longtemps, je ne devais pas avoir dix ans, il y avait tout un documentaire qui passait sur une télévision qui m’apparaissait alors gigantesque mais qui surtout était en couleur, documentaire qui parlait du dernier programme de la NASA, la conception et la construction d’une navette spatiale destinée à emmener à son bord des astronautes, mais aussi des satellites qui plus tard permettraient des choses auxquelles je ne comprenais pas grand-chose alors, tout ceci paraissait fort lointain, au point que je me demandais même si je verrais de telles choses de mon vivant. On aurait dit une de ces prophéties de l’an 2000.

Hier soir, regardant ce prodige technologique se réaliser une nouvelle fois, remarquant au passage que le truchement des caméras embarquées un peu partout dans la navette, dont l’une le long du fuselage, produisait désormais des images stables, de très bonne qualité presque aussi léchées que l’étaient les films d’animation de la NASA au début des années 70, dans le petit film documentaire en démonstration dans les allées du centre commercial, la premier de cette taille en France je crois, Parly 2, je ne pouvais m’empêcher de penser cyniquement que cette prouesse que j’avais sous les yeux — et dont le fait que j’en recevais les images en direct depuis le Sud de la Floride étant en soi une sacrée prouesse — était sans doute destinée à la mise en orbite de quelques satellites qui in fine allaient permettre à nombreux de mes contemporains d’échanger leurs impressions à propos des résultats sportifs du week-end par téléphones de poche, et que chaque fois que je constate cette gabegie de communications, je ne peux faire autrement que de penser à la débauche de moyens technologiques pour permettre tant d’inutile et d’anodin.

Ce matin, au contraire, dans la cafétéria du centre commercial de Clermont-Ferrand, où j’ai mes habitudes le samedi matin, en allant faire mes courses pour le week-end, j’écoutais discrètement, mais avec bienveillance, la conversation des deux jeunes femmes à une table voisine de la mienne, l’une d’elles venait de faire emplette de l’un de ces téléphones de poche munis de petits écrans tactiles et l’autre, apparemment plus expérimentée lui donnait des conseils d’utilisation qui semblaient assez judicieux, au point que, n’étant pas utilisateur moi-même d’un téléphone de poche, je me surprenais à trouver de l’intérêt à certaines de cette explications et un côté très pratique assez miraculeux à certaines des utilisations permises par ce téléphone de poche, tel que le Guidage par satellite couplé aux informations concernant la circulation et sa fluidité, ce qui ne lasse pas de me bluffer. Ce qui m’amusait dans cette conversation entre deux amies, à propos d’un sujet qui m’était tout de même assez étranger, c’est qu’on aurait dit quelques-unes des premières conversations auxquelles j’avais participé avec l’équipe de publie.net au moment de la sortie des premières liseuses, sorte de découverte pas à pas des possibles, sentiment de vertige parfois devant ce qui était possible, un inexploré pour lequel nous n’étions sans doute pas assez nombreux pour en saisir les contours tellement lointains. Oui, ces deux jeunes femmes nous ressemblaient à s’y méprendre, à la fois passionnées, excitées et prises d’un léger vertige. Comme si le futur commençait ce matin pour elles deux dans cette cafétéria de centre commercial, comme, finalement, il avait pu commencer il y a deux ans à la bibliothèque de Bagnolet où nous tenions cette première réunion. François, Fred et Pierre-Philippe s’en souviennent sûrement.

Retournant au travail, en sortant de cette cafétéria, je souriais en pensant qu’il n’était peut-être pas totalement exclu que dans cette démonstration de téléphone de poche aux fonctions tellement avancées, certaines informations aient cheminé d’une façon ou d’une autre grâce au satellite qui avait décollé la veille de la Floride.

Monde vertigineux.




Image extrait de A Softer World, hautement recommandé par Julien.

Par ailleurs j’emprunte l’expression téléphone de poche à Philippe Didion, parce que je ne connais pas de meilleure appellation de ce qui pour moi, en dehors de cette appellation fort précise, n’a précisément pas de nom et provoque donc la défiance.
 

Vendredi Vendredi 14 mai 2010

 

Jeudi Jeudi 13 mai 2010



Grasse matinée et petit déjeuner royal avec les enfants ce matin. En fin de matinée, nous allons nous promener dans le parc des Beaumonts, ce qui change un peu du bois de Vincennes comme le fait justement remarquer Madeleine, non sans à propos, d’autant que les paysages que ce parc donne le sentiment de traverser sont plus variés, en grande partie à cause du fort relief du parc.

L’après-midi, travail avec Julien sur la construction du futur fourbi. Toujours cet étonnement devant les raccourcis que sait prendre et même construire Julien, cela paraît tellement simple quand c’est lui qui le fait. Sans doute devrais-je m’interroger à propos de ma propension à moi, au contraire, à rendre les choses tellement plus tortueuses. Mais à vrai dire je me suis déjà amplement tenu cette interrogation et j’en connais les raisons, bénéfice colatéral de la psychanalyse. Pas nécessairement envie de dévoiler ces rouages-là non plus.

Je remarque cependant que l’informatique, dans ce qu’elle permet de gommer la lenteur des chemins tortueux en les parcourant presque aussi vite que les chemins rapides, en tout cas la vitesse des programmes est telle que l’écart de temps pour les deux parcours paraît toujours négligeable à l’humain, cette rapidité éclair, finalement, rend service aux esprits compliqués et encombrés comme le mien.

Dans la préférence de mes enfants pour le Parc des Beaumonts à Montreuil, et ses chemins étroits et pleins de virages, plutôt que les grandes allées du Bois de Vincennes, je me demande si je ne leur ai pas fait cadeau de ce goût pas très utile pour la complication.  

Mercredi Mercredi 12 mai 2010



Soyons honnête, José Morel Cinq-Mars est mon amie. La chronique qui suit à propos de son dernier livre intitulé Psy d’banlieue ne sera donc pas très objective. Sans compter qu’elle m’a fait l’insigne honneur de choisir une de mes images pour la couverture de son livre.

Il faut lire Psy d’banlieue de José Morel Cinq-Mars. Parmi les raisons pour lesquelles il faille absolument le lire, il y a celle-ci que les banlieues qui y sont décrites, et surtout leurs habitants, y sont enfin décrits dans un éclairage juste, un éclairage qui ne fait pas d’ombre excessive à un paysage qui ne manque pas de contraste mais qui continue d’appeler un chat un chat, un violeur un violeur, une brute une brute, un dealer un dealer, un éclairage qui ne tente pas, par tous les moyens de tamiser des réalités souvent âpres, mais sans perdre de vue les paroles et les gestes lumineux de celles et ceux qui affrontent ce qui serait à beaucoup insoutenable.

José Morel Cinq-Mars est psychologue et psychanalyste. Elle est aussi québéquoise. Et elle explique dans un chapitre précieux, celui des territoires mentaux, que le voyage qui l’a amenée du quartier de Trois Rivières, au Québec, à Bobigny en Seine Saint-Denis, est davantage une évidence qu’un hasard capricieux. Et cela nous la rend tout de suite sympathique, avec elle, la Révolution commence ici et tout de suite. Ou encore avec elle, la psychanalyse est un sport de combat, pas seulement un petit jeu taquin pour sociétés de vieux viennois juifs qui fument le cigare et correspondent entre eux au travers de longues lettres très bien argumentées et écrites, et dont on peut faire plus tard des ouvrages épistolaires très recherchés.

José Morel Cinq-Mars, la Psy d’banlieue, reçoit ou rend visite surtout à des familles qui viennent de perdre un enfant, ce qui est déjà une assez mauvaise blague de l’existence, et ce qui paraît sans espoir quand on sait que l’histoire se passe dans des territoires où l’âpreté règne sans partage.

Elle est comme ça José Morel-Cinq Mars, elle voit au travers des situations, les apparences n’ont pas prise sur elle, assise sur une cagette retournée devant la porte d’une caravane, au milieu d’un terrain vague, elle tient sa consult’, et fait opérer en terrain exotique les trucs des vieux viennois juifs qui étaient tout de même très forts. Et cela marche parfois. L’enfant mutique finit par s’ouvrir et accède au langage, cela prend du temps mais cela finit par arriver. C’est qu’elle s’accroche, elle paye pas de mine, elle a son bureau qu’elle partage avec une collègue dans la petite PMI, murs lavande, qui sert de base à tout ce petit monde de femmes fort occupée à panser les plaies vives d’un territoire que tout le monde feint de chercher sur des cartes fausses, et sinon elle a sa petite voiture qui traverse les paysages désolés, dont la beauté a systématiquement et brutalement été éradiquée par ceux-là même qui souffrent d’univers en grise déliquiscence. Elle aurait bien la chance, à un moment, de travailler dans un univers plus feutré, plus cossu, plus dans la veine des vieux viennois juifs dont il a déjà été question, mais finalement non, elle pense qu’elle est plus utile en Seine Saint-Denis. Ca c’est son côté joueur de rugby, pilier, s’en fout la boue, s’en fout les coups, à force de pousser on finira bien derrière la ligne.

N’allez pas penser qu’elle est une sainte rayonnante ou une femme aux supers pouvoirs, et donc pas non plus une joueuse de rugby râblée et rugueuse, non, elle est comme vous et moi, elle a ses peurs, ses limites, les camps de Gitans lui font peur par exemple, elle n’est pas étanche aux menaces des brutes, mais elle est là, aujourd’hui comme hier, et demain comme aujourd’hui, c’est là qu’elle travaille, qu’elle gagne du terrain sur la violence, pouce de terrain à pouce de terrain, qu’elle en perd aussi, beaucoup d’un coup, de temps en temps, terrain qu’il faudra regrapiller. C’est qu’elle est têtue. Elle a de la suite dans les idées. Elle a compris de longue date que les promesses que l’on tient sont celles qui permettent d’en faire d’autres, de nouvelles, et que justement sur ces territoires ce qui ne repousse plus ce ne sont pas les pelouses pelées devant les tours, mais les promesses non tenues.

Avec José Morel-Cinq-Mars, on en prend pour son grade aussi, quand c’est elle qui change de trottoir, par peur, dégoût ou honte, c’est sur nous, ses lecteurs, que la honte rejaillit, parce que l’on sait, d’instinct, que l’on n’aurait pas fait mieux. Et surtout quand elle parvient à gagner du terrain, on comprend que nous on aurait abandonné de longue date et que justement c’est notre abandon quotidien qui ne rend pas le monde meilleur, la Révolution c’est ici et c’est maintenant. Les familles sur lesquelles tombent la lotterie funèbre de la mort du nourisson, on les penserait hâtivement maudites, sacrifiées. Ce serait regarder trop vite et ce regard trop rapide c’est justement cela que la psy d’banlieue refuse. Convaincue que ces êtres décapités du bonheur par les tours puissants de la grande faucheuse ont parfois en eux les clefs d’un avenir meilleur, par leur propre parole, à force d’une écoute patiente, elle leur donne justement cela, l’impensable espoir au beau milieu du noir.

Et puis la Psy d’banlieue a ses propres examens de conscience, qui sont nécessairement honnêtes, venant de pareille femme, pas toujours claire d’ailleurs la conscience de la psy d’banlieue, elle ne craint pas l’auto-dérision, fustige sa propre lenteur à saisir la clef d’une situation, est paralysée par ses propres erreurs, ses jugements erronés, se méfie par dessus tout d’elle-même, de ses diagnotics trop rapides, ou trop lents. En cela le livre, en donnant une épaisseur humaine inhabituelle au soignant fait penser au personnage de Bruno Sachs dans la Maladie de Sachs de Martin Winkler, voilà des soignants qui ont bien compris que l’erreur fait partie intrinsèque de leur pratique et que l’humilité nécessaire pour les admettre est en fait ce qui les honore et sans doute les rend plus forts, meilleurs soignants.

Rares sont les témoignages, quels qu’ils soient, qui contiennent dans leur texte à la fois la force poignante du témoignage même, celle qui pousse à l’empathie et à la compassion, mais aussi cette intelligence vive qui permette à la fois de donner une voix à ses témoignages, mais aussi une langue qui rende le témoin intelligible.  

Mardi Mardi 11 mai 2010



Dans ma boîte aux lettres ce matin, que je n’avais pas vidée hier, tout le courrier accumulé ce week-end en mon absence. Si nombreuses publicités, en dépit, évidemment de la mention, sur la boîte aux lettres, que je ne souhaite pas en recevoir — à ce sujet, je me demande si une indication no pub svp sur une boîte aux lettres n’a pas, à peu de choses près, la même efficacité que de tenter de se désabonner de ces listes de distribution auxquelles on n’a jamais souhaité être inscrit, ce faisant on envoie, en fait, un message redoutable sur la validité de l’adresse mail en question, avec une indication no pub svp sur sa boîte aux lettres, on indique qu’on se rend bien compte que l’on reçoit de la publicité ce qui finit par agir comme un encouragement paradoxal. Des ouvriers couvreurs laissent leurs cartes à tout hasard, ils ne se rendent donc pas compte que, faisant cela, ils m’inquiètent terriblement, ils auraient vu dans mon toit des défauts, des voies d’eau futures ? Des livrets d’une vingtaine de pages qui font l’inventaire de toutes sortes de promotions d’articles de bricolage, étant donné mon goût pour le bricolage, cela aussi ne tombe pas à pic. Les supermarchés du coin sont passés, eux aussi, me faire la réclame de tous ces produits écoeurants qui sont les leurs, ces gens n’hésiteraient pas un seul instant à faire leurs besoins dans votre boîte aux lettres si cela pouvait leur rapporter une poignée d’euros. Nombreux dépliants pour toutes sortes de plats à emporter, ou à m’apporter plutôt, les publicités pour les sushis sont les plus nombreuses, j’en viens à me demander si les personnes ayant déposé ces petits catalogues de sushis ont remarqué de dehors le grand collage de mes rayogrammes de sushis accroché dans le salon, et je serais prêt à consulter mes voisins pour savoir si eux aussi reçoivent de la publicité pour du poisson cru, ce qui dans leur cas, et étant donné leur goût pour les sardines grillées, mes voisins sont portugais, serait particulièrement mal ciblé, mais je me retiens de le faire, je ne suis pas si naïf, je sais très bien que tout ceci est du spam papier, de la publicité non ciblée. Finalement le seul vrai courrier qui me soit destiné est un carton d’invitation du Centre de la Photographie d’Ile de France pour l’exposition de Pierre Gonnord. Et là pour ne pas nuire à la réputation de cet établissement, je précise tout de suite que j’ai effectivement fait la demande pour recevoir ces invitations. N’empêche, elle a fière allure cette photogaphie de Pierre Gonnord, perdue au milieu de tous ces prospectus publicitaires, dont on ne peut pas dire qu’ils brillent par leurs images ou leur mise en page — d’un autre côté si je devais mettre en page une carte pour un couvreur ou un menu de restaurant japonais, je ne suis pas certain que je ferai beaucoup mieux, soyons charitable, une publicité pour un supermarché, je ne sais même pas par où je commencerais.

Le décalage évident entre cette image de Pierre Gonnord, photographie bien élevée en somme, et cette chiasse visuelle de publicité, dans son écart, entre une image que j’ai volontiers invitée dans ma boîte aux lettres et toute un peuple d’intrus, me laisse à penser que les marchands et les publicitaires ont franchi une nouvelle étape, jusqu’à récemment leur but était encore de nous vendre des articles dont nous n’avions pas besoin, désormais ils entendent nous vendre des articles dont nous ne voulons pas.

Lorsque je fais le ménage dans ma boîte aux mails de toutes les pillules bleues que l’on veut me faire gober, je râle un peu, mais finalement ce ne sont que quelques clics à produire pour se débarrasser de ces saloperies — il n’empêche toujours je me fais la réflexion que cette activité bornée, mais apparemment viable puisqu’il suffit qu’une personne sur un million réponde et statistiquement il y aura bien un couillon sur un million, je pense, donc, souvent, que tout ceci doit avoir un coût environnemental prohibitif, toute cette électricité consommée pour stocker et envoyer et restocker ces données merdiques. Et j’en conçois du dégoût.

Lorsque je fais du ménage dans ma boîte aux lettres de toutes les sushis de thon rouge que l’on veut me faire gober, je râle beaucoup, mais finalement ce ne sont que quelques imprimés à ranger dans la poubelle idoine pour me débarrasser de ces saloperies — il n’empêche je me fais la réflexion que cette activité bornée, mais apparemment viable puisqu’il suffit sans doute qu’une personne sur cent ou mille appelle le numéro indiqué, et, statistiquement, il y aura bien un couillon sur cent, je pense, donc, souvent que tout ceci a un coût environnemental prohibitif, tout ce papier consommé pour imprimer ces denrées merdiques.

Le spam dans sa boîte mail et les publicités dans sa boîte aux lettres personne n’en veut, et pourtant nous continuons d’en recevoir beaucoup au motif que cela peut rapporter de l’argent à quelqu’un. Et cette opportunité économique aussi infime soit-elle est nécessairement suffisante à justifier d’une part le désagrément de centaines de milliers de personnes, des millions, et une dépense énergétique dont il est évident que ce ne sont pas les émetteurs qui en soutiennent la charge. L’attitude en question paraît bien peu morale. Donc condamnable. Or, tout ce que je lis sur le sujet du spam, et surtout à propos des faibles tentatives de poursuites de ces pratiquants — parce qu’il faut tout de même rappeler que le spam est illégal — m’indique que de traquer et poursuivre ces pollueurs est proche de l’impossible.

newsletter@datamel.ccemails.net vient de m’envoyer, à l’instant, un mail concernant la collection Printemps-été de Vertbaudet, vêtements pour enfants, c’est dire s’ils me connaissent bien ces marchands de chiffons. Ils n’ont pas le droit de le faire. Ils le font quand même. Est-ce si difficile de remonter jusqu’à eux et de leur adresser une amende au montant disuasif ? Non, sans doute pas. Mais on me rétorquera vite que si on fait cela, on risque de les mettre en péril financièrement et que si on le fait ce sera des personnes au chômage. Donc on ferme les yeux. On passe l’éponge.

D’abord, il faudrait sans doute se renseigner, Vertbaudet, qui sont-ils ? Se demander combien d’employés vivent effectivement de cette merveilleuse activité qui consiste à envoyer des mails à la terre entière pour vendre des articles, probablement fort chers et fort périssables, et évidemment produits en Chine, sinon c’est pas drôle, et puis mettre tout cela en équation, pour découvrir que la dépense environnementale, accrue notamment par la fabrication des articles dans un pays aussi lointain que la Chine, est considérable pour un nombre d’employés négligeable, qui plus est dans des conditions salariales peut-être pas très florissantes, mais je suis fatigué d’avance à l’idée de toutes ces recherches qu’il faudrait faire. On va dire, pour ne courir aucun risque légal que Vertbaudet est, au contraire, une entreprise réputée virtueuse socialement et préoccupée par son empreinte carbone. Pour ce qui est du spam qu’ils viennent de m’envoyer, c’est sûrement un informaticien véreux qui travaille pour eux et nul doute qu’ils sauront rapidement y mettre de l’ordre.

N’empêche, quand je tente de faire fonctionner les rouages de ce genre de raisonnements, reprenant à mon compte des formules mille fois entendues, celles de savoir s’il ne faut pas épargner telle ou telle entreprise pour sa conduite environnementalement douteuse, ou socialement malhonnête au bénéfice du doute qui veuille qu’on devrait encore être reconnaissant de ces entreprises de bien vouloir payer une misère des employés pour des postes dans lesquels il doit être aussi plaisant de travailler que le sont à l’oeil leurs visuels et campagnes de publicité, je me rends vite compte que l’écran de fumée fonctionne à plein : je ne suis plus sûr de rien et je doute beaucoup de la véracité et du mordant de ma mauvaise humeur première. Mes présomptions sont fortes mais je ne peux rien prouver. Donc je suis condamné au silence. Et à recevoir des tonnes de papiers gras dans ma boîte aux lettres et du cornedbîf dans ma boîte de mail, en toute impunité.

Pas étonnant non plus, dans ces conditions, que de tenter de lutter, à la plus modeste des échelles, la sienne en propre, pour se prémunir de toute cette boue, ressemble, chaque jour davantage, à nager à contre-courant à la sortie d’une écluse ; sans compter que l’eau du canal sent de plus en plus mauvais.




Et je demande pardon par avance à Pierre Gonnord, que je ne connais pas, dont j’apprécie la photographie, de l’avoir involontairement associé à ce raisonnement, dont pourtant, la présence de son image au milieu de toutes ces publicités, fut le déclencheur.  

Lundi Lundi 10 mai 2010

 

Dimanche Dimanche 9 mai 2010



Parti marcher, ce qui paraissait une excellente idée depuis la plaine de Clermont, dans la neige, je suis accueilli, dès le col des Goulles, par la boue et une pluie suintante et pénétrante.

Une erreur d’orientation me fait gravir le Puy de Come selon sa pente la plus dure, pour atteindre son point le plus haut. Je glisse cent fois dans ce mélange parfait de boue et de neige, tant que je grimpe au milieu des bois cela va encore, je m’accroche à toutes les branches sur mes côtés, mais les derniers deux cents mètres, à découvert, je les finis, presque honteux, à quatre pattes. J’arrive en haut dans un état de saleté tout à fait comparable à celui d’un match de rugby, en hiver.

Les deux oranges avec lesquelles j’avais lesté mes deux poches à fermeture, je les mange, triomphal depuis le haut du volcan, je prends le temps de les éplucher bien comme il faut en faisant des entailles dans l’écorce avec mon canif suisse, et quand enfin je peux mordre dans leurs quartiers, c’est une explosion de feu dans ma bouche, sous la pluie.

Dans les derniers mètres, je glisse une dernière fois et je peste contre le volcan éteint, salopard, j’ai fini par gagner tu pourrais être beau joueur et me laisser monter jusqu’au bout sans encombre. Il ne répond pas. Puis dans la descente c’est mille fois pire que dans la montée, je glisse sans cesse, manque je ne sais combien de fois de tomber, l’appareil-photo en bandoulière. Moralité : ne jamais jurer contre un volcan, même éteint. Et le volcan a en fait été beau joueur, je ne suis pas tombé dans la descente, il m’a juste appris une leçon. Le plus fort, évidemment, c’est lui.

Peu de temps, finalement, à consacrer à la question à laquelle j’avais décidé de réfléchir pendant cette marche, dois-je ou ferai-je mieux de ne pas, m’immerger dans les quelques mille planches-contact des photos des États-Unis entre 1988 et 1991. Prendre prétexte que sûrement l’achat du scanner qui permettrait effectivement de les scanner correctement sera prohibitif, et rester à l’abri des souvenirs pas tous sereins de cette période.

Je prends ma relève, en rentrant au travail, sale et trempé. Ce n’est pas sérieux. Et pourtant mes collègues ignorent l’euphorie qui est la mienne depuis que je suis rentré fourbu de cette longue marche
Le bloc-notes du désordre