Dimanche Dimanche 11 septembre 2005

Rien, toute la journée au travail et rien. Du travail, beaucoup de travail mais rien dont je puisse vraiment me souvenir le lendemain matin. Dans le rapport d’activité, rédigé conjointement par ma collègue et moi-même, la journée d’ailleurs tient en quelques lignes, mais je ne dirais pas que ces lignes rendent compte de l’étirement de cette douzaine d’heures. Je suis vidé. Rien. Le vide existe, finalement.

 

Samedi Samedi 10 septembre 2005

Ceci n’est pas un blog. Le bloc-notes du désordre n’est pas un blog. On ne peut pas faire de commentaires. On ne peut pas écrire ce que l’on pense de ce que j’écris. On n’a pas le droit de donner son avis. Sans commentaire. Circulez il n’y a rien à lire.

Il y a deux sortes d’articles dans le bloc-notes. Il y a les articles d’intérêt général, ceux dans lesquels je donne mon opinion sur un film que je suis allé voir, un livre que j’ai lu, un événement qui vient de se produire et pour lequel il me semble que j’ai un regard suffisamment oblique pour qu’il puisse être écrit, une exposition que j’ai vue, une astuce pour bien réussir ses transferts de polaroid, que sais-je encore ? (c’est-à-dire littéralement, ce que je sais encore). Et puis il y a les articles qui tiennent davantage lieu d’entrées dans mon journal et je suppose que je n’ai pas besoin de dire que ceux-là dans mon esprit n’appellent décidément pas le commentaire, on peut en parler, dans le sens que l’on peut m’envoyer un mail et entamer la discussion, je réponds généralement à tous les mails que je reçois, tout comme récemment, j’ai reçu quelques mails à propos de l’ordonnance que m’avait rédigée mon médecin traitant lorsque nous sommes revenus en catastrophe des Cévennes, certains pour me mettre en garde contre les effets pervers de ces médicaments, d’autres pour me dire au contraire que le Xanax c’est exactement ce qu’il me fallait — c’en est presque à se demander si ces derniers ne seraient pas en train de me spammer — mais vraiment vous imaginez que je puisse laisser la porte ouverte à ce genre de commentaires ? Et qui cela intéresserait ? J’essaye d’imaginer, en toute sincérité, à quoi ressemblerait le bloc-notes, et tout particulièrement l’article de l’ordonnance, avec à sa suite une dizaine de commentaires dans lesquels les pro et les contra xanax se livreraient une lutte argumentaire sans merci, se conspuant les uns et les autres, je me dis que cela pourrait être amusant, amusant oui, mais est-ce que cela serait en adéquation avec le reste ? Je n’en suis pas certain.

Ce que je connais de la pratique des forums et plus singulièrement de celle des commentaires dans les blogs me laisse à penser que ce ne serait pas un plus. Ce que je lis surtout dans ces commentaires c’est une volonté implicite de marquer les lieux de petites traces, et que la pratique de forum n’est qu’un prétexte à ce désir de se signer. Parce que la discussion ne va pas bon train, la contradiction ne s’appuyant que très rarement sur le point de vue de l’autre qui n’est pas lu ou à peine, ou seulement en vue d’être contredit, vous savez cela ressemble à ces réunions de travail pendant lesquelles des points de vue s’affrontent et lors de la discussion, certaines personnes brûlent absolument de couper la parole de leur opposant, souffrent qu’on ne puisse pas être d’accord avec eux, et généralement pendant le temps de parole du désaccord sont déjà en train de réfléchir à ce qu’ils vont dire pour contrecarrer l’autre, leurs chances de comprendre un jour un tel point de vue étant nulles. Ces discussions, justement parce qu’elles ne sont pas des discussions, des échanges, m’épuisent. Un temps je m’étais intéressé aux forums de Libération et du Monde, et notamment sur la question du conflit israélo-palestinien, et j’étais assez médusé de ce que j’y lisais, comment le débat notamment était saisi par certains qui se posaient en arbitres omnipotents et sur un ton qui ne laissaient nul doute, ils étaient au moins membre du gouvernement israélien et même très proche du Premier Ministre, ou encore faisaient partie de l’entourage proche d’Arafat. C’est étrange cette envie de régner.

Alors vous imaginez un peu de tels commentaires à propos de mes émerveillements, par exemple, aux facéties toujours surprenantes de Madeleine, aux premiers pas d’Adèle ou encore aux difficultés de Nathan ? D’autant que comme je l’ai écrit en début de semaine, d’aucuns, qui lisent mal, se sentent si souvent invités comme s’ils faisaient partie des proches, d’ailleurs ce que font les proches en général c’est qu’ils passent à la maison ou ils appellent pour prendre des nouvelles. C’est plutôt rare qu’ils envoient des mails.

Je suppose que je pourrais faire en sorte que certains articles soient ouverts aux commentaires et pas d’autres — depuis que Julien a migré le bloc-notes sous SPIP il y a tellement de choses que l’on peut faire, comme d’étiquetter un mot-clé à un article et alors son insertion se fait suivant des paramètres prédéterminés, donc pour certains articles je pourrais, je suppose, accoler le mot-clé "commentaires" et alors un petit signe cliquable apparaîtrait au bas de l’article qui inviterait les lecteurs à laisser leur avis à propos de l’article en question et donc me porter la contradiction — tout le monde par exemple n’est obligé de détester Cartier Bresson et Houellebecq comme moi. Mais je ne le ferai pas. D’autres le font, comme François Bon dans son tiers livre et réussissent à s’attirer des commentaires qui de fait approfondissent une réflexion entamée par les articles. Il m’arrive même de participer à cette discussion. Mais tant d’autres blogs sont bardés de commentaires à peine réfléchis qui n’ont que la volonté de signature. Un article du bloc-notes peut me prendre deux heures, parfois plus, à rédiger. J’y passe beaucoup de temps. Je vérifie l’orthographe des noms propres et les dates, soit dans le dictionnaire, soit dans l’encyclopédie ou encore sur internet. Je recherche des liens vers d’autres pages dont je pense qu’elles contiennent des informations inédites. Je fais des liens vers le reste du site me servant du bloc-notes comme d’une entrée supplémentaire dans le labyrinthe, il m’arrive même de composer des pages annexes à l’article que je suis en train d’écrire et celles-là prennent en fait beaucoup plus de temps à la composition que la rédaction de l’article en lui-même. Je recherche des images, de la meilleure qualité possible, je les retaille aux bonnes dimensions, quand je ne produis pas moi-même ces images. Et je veille jalousement sur ce petit jardinet. Et pour cette raison je n’accueille pas volontiers les remarques dont je me fais une idée rien qu’à lire parfois certains des mails que je reçois. Ces derniers temps, j’ai reçu des correctifs, des suggestions ou des avis dont je trouvais qu’ils avaient beaucoup d’à propos et j’étais sur le point d’ouvrir les portes, mais dans la même livraison j’ai aussi reçu des mails courroucés et agressifs qui m’en ont dissuadé, j’ai donc pris la décision de n’inclure moi-même au bas des articles que celles des remarques dont je pensais qu’elles avaient effectivement du sens. Un sens compréhensible par moi. Et une fois encore, je réponds d’avance à ceux qui vont m’en faire la remarque que je ne me sens pas tenu de leur ouvrir une tribune, ouvrir un tel espace soi-même sur internet n’est pas très compliqué. Vos commentaires sont les bienvenus.

Oui c¹est très étrange ce qui se passe dans ces commentaires, et la plupart

des blogs, comme ton ami Assouline, je ne lis jamais ce bavardage. J¹ai

beaucoup hésité pour ma part, des fois je les ai supprimés, et lorsque c¹est

ma rubrique autobio je ne laisse pas la possibilité d¹intervenir. C¹est

finalement assez rare que j¹aie à effacer les malplaisants (il y en a quand

même). Curieux aussi comme d¹autres préfèrent envoyer mail privé que cliquer

sur répondre. Par contre, il y a quelques solides visiteurs, et ceux-là

c¹est un appel à creuser. Je crois que ça doit être un peu pareil chez

Rebollar. Spip aussi je découvre lentement, par exemple l¹utilisation du

fichier distrib.html (voir page d¹accueil tierslivre.net) ça a pas été

simple à paramétrer puisqu¹on va chercher depuis le site fixe un script sur

le site dynamique, mais qu¹il faut y inclure l¹appel au css du site fixe

etc... Et c¹est presque un vocabulaire à part entière que construire une

navigation via rubriques qui suggère la navigation et provoque qu¹elle

rebondisse, donc j¹explore. C¹est vrai que des fois sur blog désordre on se

demande à quoi ça sert la contrainte des noms de couleur cliquables, alors

que tout habitué sait bien que c¹est pas du tout la peine, pourquoi les

liens sont dans un noir si tranché qu¹ils trouent tout le texte autour comme

si l¹auteur du blog avait jamais croisé PDJ sur sa route, pourquoi on se

retrouve encore avec la gigantesque 403 Peugeot alors que si tu veux pas

nous donner à lire c¹est simple t¹as qu¹à pas le faire etc. En tout cas ça

fait du bien de lire et marcher ensemble, je pense toujours à comment

Strindberg Munch et les autres se retrouvaient tous les soirs au bistrot

nous on peut pas alors heureusement qu¹il y a ça.

François

L’idée de cet article était que je reprendrais tous les commentaires que l’on m’enverrait par mail à son propos, est-ce que je peux le faire avec le tien ?, qui est le premier reçu d’ailleurs.

Les liens en couleur, sont, comme tu le sais une contrainte purement formelle qui effectivement n’a pas un intérêt fondamental quand c’est noir ou blanc, ou même rouge encore que j’ai soigné ma nuance de rouge pour qu’elle ne soit pas un simple cinabre, c’est plus intéressant à mon sens pour des couleurs plus littéraires comme rouge krimson et sable récemment citées (une autre contrainte du site, comme tu le sais aussi, c’est quand je mentionne le nom d’un artiste que l’on puisse cliquer dessus et avoir une image grand format du travail de cet artiste, idéalement je voudrais que l’on puisse en faire autant avec la musique, mais c’est hélas très lourd et si je devais illustrer toutes les mentions musicales du bloc-notes par un morceau, même au format quicktime, j’arriverais très vite au bout de mes deux gigas d’hébergement, et là les deux gigas c’est déjà un peu limite question budget, du coup pour ce qui est de la musique je biaise un peu en choisissant les fondamentaux, les miens en tout cas). Pour ma part j’aime bien justement les trous noirs des liens en gras et comment ils interviennent de façon complétement aléatoire avec des densités très irrégulières (en ce moment il y a beaucoup de liens mais ce n’est pas si souvent en fait) il y a sur internet un travail des graphistes sur la décoration du texte de façon plus ou moins intentionnelle de souligner certaines parties du texte ou au contraire de faire intervenir ces effets de façon plus aléatoire qui est visuellement neuf. Mais en la matière j’ai bien conscience d’être un ringard complet avec des effets minimaux et de m’en tenir à deux ou trois polices en deux tailles pour tout le site, je crois que mes fichiers css feraient pouffer de rire les étudiants des Arts Décos d’aujourd’hui.

La 403 (access denied) c’est pour les chroniques qui concernent le travail en entreprise. Il me paraît important de garder trace de cette activité, en revanche, quand bien même je ne fais jamais mention de mon employeur nomément, il s’est déjà produit qu’on me fasse des remarques pressantes de rendre indisponibles certaines chroniques, des mentions même lointaines de mon lieu de travail, ou encore les photographies qu’il m’arrive de faire — sans compter que le fait même de prendre de telles images soit déjà tout à fait hors-jeu. Le bloc-notes s’attache à rendre compte de l’existence dans toutes ses facettes, et ne pas rendre compte de ce côté-là des choses serait réducteur.

Sinon bien d’accord avec toi que cette lecture croisée des blogs, du mail et de nos autres façons de faire voyager texte et images, remplace agréablement le bistro, mais ne remplace cependant pas la table de billard du Gold Star sur Division Street à Chicago ou le papier peint, les rideaux et la moquette à l’unisson à la Fountain dans London road à Portsmouth. Et toujours d’accord pour boire une bière en face de la gare de l’Est en attendant le train de l’Orient. Ou à Montparnasse en attendant le convoi de l’Occident. Même tard.



> Bonsoir,

>

> Présentation : Mon prénom est xuan-lay, j’aurais 17 ans dans 40 jours,

> j’habite en Bretagne.

>

> Cet après midi, en cherchant une définition construite du désordre, (un peut

> comme un paradoxe) le hasard m’a conduit vers « Le bloc-notes du désordre »,

> dont j’ai lu et parcouru avec grand plaisir quelques passages.

>

> Il est écrit le samedi 10 septembre « On ne peut pas faire de commentaires.

> On ne peut pas écrire ce que l’on pense de ce que j’écris. On n’a pas le

> droit de donner son avis. Circulez il n’y a rien à lire.

>

> Respectueusement

> Simplement bonsoir à Nathan.

>

> Xuan-lay

* Après avoir appliqué votre polaroid en cours de développement sur le papier libéré de son encollage, et l’avoir dûment passé au rouleau pendant trente secondes ou une minute, passer le sèche-cheveux à pleine chaleur au dos du polaroid. C’est tout. Et c’est comme cela que l’on évite que les noirs ne se décollent pour laisser la place aux marques de cyan. Retour au texte

 

Vendredi Vendredi 9 septembre 2004

Ils étaient bien mignons Pierre et Sabrina dans leurs beaux habits de mariés dans la grande salle des mariages, l’adjoint au maire était guilleret, quelques plaisanteries et un peu d’érudition, dehors il faisait une chaleur écrasante, notre bonne humeur à tous était palpable, Alain bien qu’il marrie là son fils cachait remarquablement son émotion derrière l’habituel déluge de bons mots (Clash pour les Anglais c’est un peu notre André Verchuren à nous), la robe de Corrine était magnifique, rouge Krimson, la soeur de Sabrina était rivée à sa caméra numérique, les fleurs sur la robe de la maman de Sabrina étaient éclatantes, et les sourcils poivre et sel de son père impassibles. Mais tout de même je donnerai très cher pour savoir ce qu’ils ont pensé vraiment de cette journée.

En tout cas moi je peux vous dire que j’ai connu un autre sujet d’émotion pendant toute cette journée : comme avec Anne nous avions offert à Pierre et Sabrina de s’occuper de leurs photos de mariage, j’avais décidé de faire cela "à l’ancienne", au 6X6 et au flash. Et donc toute la journée, dans une chaleur d’étuve, j’ai couru devant les mariés, en nage, avec tout mon gros sac en toile rèche couleur sable, sur l’épaule, et j’ai entendu le bruit lourd du rabat du miroir du 6X6, autant de gestes qui ont resurgi sans difficulté, mais auquel le corps a eu du mal à se réhabituer si j’en juge par l’étonnant mal de dos que j’avais en fin de journée, là même où le dos, à mi-colonne à peu près, se casse en deux pour que la tête se penche au dessus du dépoli emprisonné par les quatre rabats amovibles du viseur.

Et ce qui est amusant aussi, c’est l’incrédulité des amis de Pierre et Sabrina &#151 et tout particulièrement ceux de Sabrina, je crois que pour les parents de Sabrina, je suis pour eux une manière de Chinois très oriental pour nous, pensez, ils font le voyage de Taïwan jusqu’en France pour tomber sur un photographe de mariage du siècle dernier &#151 qui n’avaient apparemment jamais vu un tel appareil-photo autrement que dans des films noirs. Eux sont si jeunes donc, que de me voir agir sur la manivelle pour embobiner le film jusqu’à la vue suivante les déconcertait tout à fait. J’ai peine à croire que ces gestes dont je sens l’habitude ancrée dans la mémoire pas si lointaine de mes mains (comme de pousser le film de l’index gauche sous le cran en même temps que de faire jouer le clapet) puissent être à ce point archaïques qu’ils surprennent autant et deveniennent une attraction au même titre que la voiture un peu rétrograde qui vient traditionnellement chercher la mariée et emmène ensuite les jeunes mariés vers le vin d’honneur, dans un concert de klaxons aux sonorités hors d’âge. Et on trouve encore des films pour cet appareil ? Je ne m’étais jamais posé la question en des termes aussi directs, d’abord j’espère bien qu’on va encore fabriquer des bobines de 120 pendant encore quelques temps, mais ensuite je dois avouer ma panique à cette idée que les temps futurs où tout ceci n’existera bientôt plus sont peut-être plus proches que je ne l’aurais cru. Et dire que j’ai vécu comme un véritable déchirement quand Kodak a cessé de commercialiser le DK50, révélateur qui produisait une gamme de gris incomparable dilué à 1+3 à 18°, sans compter cette réticulation admirable du grain de la TRIX, et comment j’ai couru acheter autant de boîtes que mes moyens le permettaient lorsque j’ai su qu’AGFA allait discontiner le Portriga et puis le Record Rapid, papiers-photos, cartolines, aux noirs si charbonneux pourvu qu’on poussait ses temps de développement jusqu’à cinq minutes. Le 24X36 qui est un format que je n’ai jamais beaucoup aimé, je n’en fais plus, je l’ai entièrement remplacé par le numérique dont j’apprécie justement que le rapport d’homothétie soit de 3/4 et non de 2/3 pour le 24X36, mais le 6X6, ça je ne pourrais jamais vraiment m’en passer. Le maniement de cet appareil lourd. La beauté de son image inversée sur le dépoli, même le verre dépoli de mon appareil qui est passablement rayé et couvert de pétouilles, la fascination pour cette image à la faible profondeur de champ, à la mise au point si délicate, et le sentiment par dessous tout d’attraper des papillons de lumière lorsque le miroir se rabat avec fracas presque.

On mesure si facilement la marche du temps aux réactions des plus jeunes. Ce qui avait cours il y a vingt ans, ils n’en ont pas conscience, ils étaient trop petits pour savoir que cela existait, tout comme, finalement, les disques 78 tours pour moi, les trains à vapeur, les langes des enfants que l’on faisait bouillir d’une fois sur l’autre, je n’ose d’ailleurs pas imaginer ce que cela devait être que de s’occuper de ces sandwichs à la moutarde, comme les appelle Madeleine, s’agissant des oeuvres complètes de sa soeur Adèle.

 

Jeudi Jeudi 8 septembre 2005

Julien et moi sommes invités au colloque Horizome dans la table ronde animée par Cyril Fievet autour de la pratique artistique du blog. On nous demande un court historique du site, ce que nous pensons de l’outil blog, et comment sans doute nous voyons notre propre futur. Petite mise au point rédigée sans doute trop hâtivement. Si ce colloque vous intéresse vous trouverez tous les détails à cette adresse.

Le site désordre existe depuis le tout début de l’année 2000, à ses débuts c’était vraiment un très vilain petit canard.

Avec beaucoup d’opinâtreté, il est devenu un labyrinthe à la fois pour ses visiteurs et pour celui qui l’a construit.

En juin 2003, je rencontre Julien Kirch, programmeur, qui me propose de me donner un coup de main avec la programmation, dès lors le site n’aura plus de limites techniques à son expansion. La première réalisation commune est le jeu de memory, une applet java qui donne au visiteur la possibilité de jouer à un jeu faisant fonctionner sa mémoire visuelle et de ressentir, de fait, le lieu du souvenir pour l’auteur des images.

Puis ce sera la version hypertextuelle d’un roman dont le thème central est la chinoiserie, à l’intérieur duquel il sera possible là aussi de jouer au jeu du tangram et de même de faire passer le lecteur dans les chemins de l’auteur décrivant sa propre pratique du jeu.

Le maniement expert de scripts aléatoires permettra dans un premier temps la mise en ligne d’un travail de photographies conçu pour le web, de même d’autres scripts aléatoires engendreront progressivement les futurs contours de la nouvelle version du site, rendant celle-ci mobile, de telle sorte que le visiteur ait davantage encore de difficulté de s’orienter fiablement dans le site.

Enfin certaines parties du site fonctionnent désormais de façon dynamique ce qui rend là aussi le site de plus en plus protéiforme.

Cette collaboration est l’exemple même d’une rencontre et d’un échange qui sont très symptomatiques de ce qu’il est permis de faire sur internet, de même qu’un passionné de restauration mécanique pourra, grâce à internet, trouver d’utiles conseils auprès d’autres passionnés mais aussi aura accès à des pièces de rechange que ces derniers lui rendront disponibles, il est pareillement loisible de mettre en commun connaissance et expertise.

Il existe vraiment sur internet une diaspora de minuscules communautés d’intérêt qui ne sont pas toutes reliées entre elles mais qui peuvent fonctionner de façon autonome. Le site désordre contient en son sein un espace de publication d’initiatives et de travaux amis. Il est par ailleurs étroitement affilié à d’autres sites, tels que remue.net, Le Terrier, Le Portillon et Bonobo

Philippe De Jonckheere et Julien Kirch




Et dans la même journée, nous avons reçu les deux introductions de Frédéric Madre et de Jérome Rigaut.

> bonjour
> désolé c’est un peu long, et un peu en retard aussi
> cv et infos en bas
>
> à tout bientôt
> jérôme rigaud
>
>
>
>
>
///////////////////////////////////////////////////////////////////////////
> sujet : intervention version (très) courte
>
> qu’est ce que c’est qu’un blog ? / button publishing / fonctionnalité
spécifique
>
> consommation du blog / attitude / choses interressantes du moment
> (trends/zeitgeist) / à l’exterieur de l’ordinateur
>
> dématerialisation / flux -> le "blog" comme matiere premiere
>
>
>
>
///////////////////////////////////////////////////////////////////////////
> sujet : intervention version moyennement longue
>
> qu’est ce que c’est qu’un blog ? c’est juste un machin presse bouton
> (blogger’s headline : push button publishing) mais en fait cela reste
> très proche des sites persos du début de l’internet - mis à part
> l’ordre retro-chronologique et quelques fonctionnalités : blogroll (la
> traditionnelle page de liens), le trackback/ping et les commentaires
> (version améliorée du livre d’or, qui permet à une (sorte de)
> communauté de se former). #la_spirale.org (qui resiste au phenomène
> blog)
> je dois avouer que je suis un enorme consommateur de blog - ou en tout
> cas mes applications en consomment enormement - ou en tout cas de leur
> racine rss. Mais le blog reste à mes yeux un outil de transmission,
> comme une radio. Très utile lors de la #joywar (on peut aussi parler
> de la #toywar), l’information a circulé assez rapidement et une
> communauté et des actions se sont mise en place en soutient à joy
> garnet (ou de etoy dans le cadre de la toywar).
> Il y a un blog, que j’essaye de lire régulièrement (c’est très bien
> écrit) : #click_opera. Ce que j’aime beaucoup dedans, c’est son regard.
> je veux dire l’attitude, comment on s’articule par rapport aux choses,
> ce (les objets) et ceux (les personnes) qui nous entourrent et qu’est
> ce que ça genere et qui n’est pas nécessairement electronique :
> #arnold_circus (picnic) #sexy_machinery (magazine) #martino_gamper
> (meuble) #alexandre_bettler (workshop sur le pain) #jan_family (livre
> qui vient de sortir - passionnant, frais et drole, £20, ou 25-30€,
> copinage et promotion :) )
>
> Le rss - dans les blogs - c’est un peu comme la dématerialisation
> finale (ou du moins un pas de plus vers) : on décontextualise
> l’information de son environnement visuel (est ce que ça n’est pas
> après tout qu’un succédané de personnalité, un ersatz), tout est
> ramené au meme niveau - seul subsiste les éléments sémantique du xml,
> de l’information brute (identité visuelle, présence electronique,
> personnalisation ou plus exactement : tentative). ça amène plein de
> choses formidable à faire #r-echos (oui, j’aime quand meme bien ce que
> je fais après tout, même si j’en suis rarement complètement satisfait)
> et #x-arn (mais si Yann Le Guennec est là, ce serait surement mieux
> que ce soit lui qui en parle)
>
> sur #delicious (in case of)
> (voix de fausset :) c’est un outil genial non seulement pour remplacer
> les bookmarks que l’on perd ou oublie...
> mais surtout comme instrument pour découvrir de nouvelles choses sur
> internet (#stumbleupon).
> Cependant : je me demande parfois où tout celà nous mène... Joshua est
> en train de s’offrir une base de donnée sémantique à peu de frais, si
> je puis dire (en considérant la popularité de l’outil, et
> consequemment le nombre d’utilisateur qui y travaille "gratuitement").
> à noter également : aucune source n’est disponible et parfois, je
> souris à l’idée qu’une fois que Google aura détroner Microsoft au rang
> des grands mechants, Delicious pourrait bien être le suivant sur la
> liste.
>
>
>
///////////////////////////////////////////////////////////////////////////
> sujet : à propos de votre travail
>
> anti-chambre est une sorte de laboratoire en reconstruction
> permanente. ça enregistre plein de chose, les documente, les classes,
> les présente, les cache - les choses que je fais, lis ou vois.
> De temps en temps, il y a ges gens qui viennent, parfois ils y
> trouvent un interet et reviennent ou explorent plus à fond
> (anti-chambre c’est aussi un peu comme un souterrain, ou un
> labyrinthe) et plus rarement il y a des discussions, des projets qui
> se mettent en place.
>
> r-echos, c’est un outils - enfin une sorte d’outil. C’est un des
> modeles du mass media device (potentiel poétique des flux
> d’information) qui en est à l’origine. L’idée à la base était
> d’enregistrer les informations que je lisais (feedonfeeds), ensuite
> est venue le souhait de redistribuer/partager. Je pense que le nom
> parle de lui-même : echos dans une anti-chambre, une sorte de hub dans
> un aéroport.
>
>
>
>
///////////////////////////////////////////////////////////////////////////
> sujet : cv
> prénom nom : jérôme rigaud
> location actuelle : londres
>
> url : http://www.anti-chambre.net http://www.textasplayground.net
> http://www.electronest.net http://www.jeromerigaud.com
>
> stuff : r-echos ( http://www.anti-chambre.net/feedonfeeds ), maison
> martin margiela ( http://www.maisonmartinmargiela.com ), kitsuné (
> http://www.kitsune.fr ), mmd5 - mass media device (
> http://www.anti-chambre.net/laboratoire/view4.php?query=1 ), maureen
> paley ( http://www.maureenpaley.com ), martino gamper, passion picture
> etc.
>
> collaboration : fritz menzer, åbäke, etoy.zai + a---b.com + fabric.ch
> (écal), electronest, daniel mair, alexandre bettler, joel vacheron,
> evren yantac, fontnest
>
> travaux actuels : electronest/cms, r-echos, r-echos.print, makin jan
> ma, we do things, « manuel de survie energétique »
>

----- Original Message -----
From : To : Cc : Sent : Wednesday, September 07, 2005 1:39 PM
Subject : Re : Colloque Horizome - 14/9 - Votre intervention (rectif)

> Bonjour,
>
> Voici quelques unes de mes réflexions actuelles sur ce sujet
>
> Le blog est une forme mauvaise, pauvre et dévorante. Le blog nous avilit,
il
> nous assujetit, il faut le remettre à sa place. A la schlague et au coin,
le
> blog. Avant tout, en 2005, se poser la question de savoir si le blog est
la
> forme pertinente pour ce que l’on a envie de faire mais cela suppose que
l’on
> sache ce que l’on a envie de faire. Avant tout, en 2005, éviter le blog.
Si par
> faiblesse on y succombe il faut a tout prix le contraindre avant qu’il ne
nous
> détruise. Non seulement lui, l’objet, mais aussi et peut etre surtout,
eux, les
> visiteurs. Dehors, les visiteurs.
>
> Non il n’y a pas de blogosphère artistique car il n’y a pas d’art sur
internet
> ou si peu qu’on ne saurait le reconnaitre en tant que tel. Il n’y a pas
> d’intéret sur internet à faire survivre la forme artistique, il n’y a pour
moi
> qu’à y démontrer la résistance à la marchandise, or le blog reifie. Il n’y
a
> pas de grande communauté des artistes sur internet, car il n’y a pas de
grande
> communauté des artistes dans le monde. Prenons nous même comme exemple,
nous de
> cette table ronde, nous ne nous connaissons pas et nous ne sommes pas dans
les
> "liens" des uns des autres et probablement nous n’y serons pas. C’est très
bien
> comme ça.
>
> Evidemment sans interet qu’on porterait aux visiteurs ça devient
vertigineux. Le
> visiteur rassure sans doute je ne sais pas ça ne m’intéresse plus.
Toutefois il
> y a une dimension disons éducative, démonstrative et pratique de la
différence
> mais pas revendiquée dans ce sens là. Démonstrative du refus. Aussi on est
pas
> là pour s’adresser à tout le monde, ça non.
>
> etc.
>
> Pour appuyer mon propos je voudrais montrer mon blog 2balles
> au début : http://2balles.cc/old.html
> maintenant : http://2balles.cc/
> pourquoi il est "fermé" : http://2balles.cc/voir_venir/
> et aussi cet autre blog que je fais sous un pseudo :
> http://homme-moderne.org/musique/carnet/
> et aussi comment les gens s’en tirent :
> http://shobus.blogspot.com/
> et aussi, l’espoir :
> http://historyze.org/to-be-or/
>
> bon on peux parler de del.icio.us
> http://del.icio.us/frederic/autocritique
> si vous voulez
>
> de à quoi sert un wiki
>
http://twenteenthcentury.com/uo/index.php/FacultyForTheInterpretationOfImages
> entre autres
>
> et de social software
> http://polyptique.maisonpop.fr
> aussi, si vous voulez
>
> c’est un peu long, désolé !
> a+,
> f.
>


Je me dis que la discussion devrait être un peu moins hypocrite qu’à Bruxelles, plus honnête, mais tout de même c’est curieux ces invitations à parler de ce qui est en ligne et qui justement est prévu pour être découvert sans ces explications. On verra mercredi.

 

Mercredi Mercredi 7 septembre 2005

La nuit précédente j’avais à peine dormi, la journée entière à porter mes vingt briques, je suis donc tombé de fatigue vers onze heures et je crois que je dormais fermement tandis qu’Anne bataillait encore avec Nathan qui ne voulait pas rejoindre son lit. Mais à quatre heures quel effroi ! Non, ce n’était pas une tribu d’égorgeurs nocturnes comme ceux, si souvent, qui m’empêchent de dormir tranquille. Un rêve. Un cauchemar. L’image même du cauchemar, une image compliquée, une image dont le sens échappe tout à fait, parce qu’elle est recouverte de strates qui s’entrelardent — les rêves ressemblent parfois à ces infographies que l’on fait avec photoshop et qu’on finit par s’y prendre dans l’ordre des calques et pensant déplacer un calque ce sont au contraire trois calques en arrière-plan qui se mettent à bouger au travers de la couche des calques de premeir plan, je ne sais pas si je me fais bien comprendre — et à vrai dire j’ai le sentiment de ne faire que des rêves tortueux comme celui-ci toutes les nuits depuis que je prends des médicaments, c’est-à-dire que je dors mieux, profondément, mais je suis visité tous les soirs par des chimères impossibles. Cette nuit je suis dans la salle d’opération, on opère mon père il est étendu là, sur le billard, le coeur ouvert qui ne palpite plus, organe dégoûtant comme une pièce de plomberie que l’on vient de changer, le chirugien se tourne vers moi pour faire comprendre que c’est fini, que l’on a scratché sur la boule huit, sur la boule noire*, qu’il n’y a plus rien à faire quand soudain mon père se lève de la table d’opération et se met à boire goulument sa perfusion qui est en fait pleine de son sang, lequel est empoisonné, il tombe et meurt, il est maculé de son sang et je m’évanouis, ce qui curieusement correspond à mon réveil : je me réveille donc je perds conscience dans le rêve, c’est logique. Je suis en sueur, il fait nuit les ombres dans la chambre sont en pleine heure inquiétante. Je regarde le réveil il est quatre heures moins vingt, il n’est pas six heures comme je l’espérais, j’espérais qu’il était déjà l’heure de se lever, je suis poursuivi par cette vision de cauchemar de mon père qui boit comme un porc son propre sang dans une poche de transfusion. Les battements de mon coeur sont ceux que l’on doit ressentir dans sa poitrine lorsque l’on meurt d’une crise cardiaque, je m’astreins à respirer lentement, je m’exhorte au calme. Ces derniers jours j’ai pour ainsi dire coupé les anxiolytiques, je ne prends plus que l’antidépresseur dont je sens bien que je ne peux pas me passer, les autres pillules, je voudrais freiner un peu, je souffre tellement de ne plus avoir de désir, d’en être privé comme on est privé de certaines nourritures quand on est malade. Alors je me dis du calme, ce ne sont pas les médicaments — depuis que j’ai lu sur internet que l’on pouvait faire une overdose de ces saloperies, je regarde les petites fioles avec beaucoup de suspicion, sans doute était-il temps que je réalise quel genre de pharmacie j’avale. En fait je crois que c’est la première fois que je "sens" un médicament, comme on peut sentir un produit refluer dans les veines — je vous recommande notamment la solution colorante pour un scanner et sa vague de chaleur qui vous monte directement au cerveau pour redescendre en flèche, vraiment, vers vos sphincters, vous avez juste le temps de vous inquiéter des gaz qui vont en sortir, mais non, cela passe à côté en se diffusant dans les jambes — oui, je sens les médicaments peser sur moi. Enfant, je faisais un cauchemar récurrent dont je me souviens avec précision de la désagréable sensation, toutes les personnes autour de moi se solidifiaient, devenaient denses comme le mercure, une pesanteur jupitérienne plombait les êtres, c’est aujourd’hui cette sensation de sédimentation intérieure qui opère et que je sens me ralentir en toutes choses, c’est d’abord le désir qui s’enfuit, puis la vaillance, la résistance qui s’échappent, quels seront les prochains évadés dans cette lutte que je ne trouve pas égale, cette lutte contre ma tristesse. La mélancolie.


Pour ceux qui n’ont peut-être pas passé leur jeunesse à jouer au billard avec des ivrognes jusqu’au milieu de la nuit sur Division street à Chicago, scratcher sur la boule noire est le coup le plus maldroit que l’on peut faire sur une table de billard, enfin ce n’est pas pire que de fendre le tapis, mais c’est quand même grave et cela équivaut à la perte de la partie en cours. (retour au texte)

 

Mardi Mardi 6 septembre 2005

Hier soir Anne était émue parce que Nathan replongeait dans certains des symptômes dont nous pensions qu’ils étaient éradiqués et nous avions de fait cet été repris espoir, en constatant les pas de génat que le petit bonhomme avait faits. Mais rien n’est vraiment acquis. Ceci dit nous sommes tous les deux d’accord pour penser qu’il s’agit sans doute d’une perturbation temporaire en grande partie du au retour à l’école.

Il n’empêche, dans la discussion, je dis à anne qui ne s’en rend peut-être pas compte qu’elle a beaucoup travaillé cet été à réunir autant d’informations que l’on peut en trouver sur internet à propos notamment des troubles envahissants du développement, qu’elle s’est justement inscrite sur une liste de discussion dont elle reçoit une vingtaine de messages tous les jours, parmi lesquels très peu la concernent vraiment, et je reste persuadé que toute cette masse de mots qu’elle reçoit n’est pas neutre, qu’elle ne peut pas lire comme cela presque tous les soirs les récits de parents qui ont de comparables difficultés aux notres, et même dans de nombreux cas, des vies défigurées par le psychisme fragile d’enfants très encombrés, qu’elle ne peut pas lire de la sorte autant de fragments d’existences abimées sans qu’elle ne soit elle touchée par la douleur qui s’y exprime.

Anne n’est pas une très grande pratiquante d’internet et elle découvre seulement les pratiques en usage sur les listes de discussion, ou encore les forums, les blogs et leurs lithanie de commentaires, cette parole d’inconnus répandue et qui forme un cours d’eau tumultueux et contre lequel il est si pénible de nager. Alors je me sens obligé de lui expliquer certains travers, ceux les plus répandus auxquels elle s’expose dans cette recherche d’informations particulièrement active.

Il y a ceux qui vous tutoient tout de suite, qui ne vous connaissent pas, mais qui supposent déjà a priori que les liens entre eux et vous doivent être tels, parce qu’un jour vous avez mentionné la lecture de tel ou tel livre qui s’avère être son livre de chevet, ou je ne sais quel autre sentiment de proximité, alors ils vous tutoient, ceux-là ne comprendraient pas que vous-même lecteur de la Recherche du temps perdu de Proust, n’êtes pas forcément enclins à participer à une grande confrérie de lecteurs de Proust. Je suis même certain que parmi les lecteurs de la Recherche, il y ait des joueurs de golf, des gens qui roulent trop vite sur l’autoroute, des électeurs de l’UMP, que sais-je encore ?, tout un peuple avec lequel j’aurais beaucoup de mal à m’entendre. Ceux-là ont le tutoiement autoritaire.

Il y a ceux qui tiennent absolument à vous recontrer, eux non plus, qui ne vous tutoient pas forcément, ne vous connaissent pas, mais ils ont tellement le sentiment que vous êtes leur ami, qu’il est très impossible de leur expliquer que vous ne tenez pas nécessairement à avoir des amis dans tous les ports de la Terre.

Il y a celles et ceux qui vous draguent, non qu’ils le fassent ouvertement d’ailleurs, ils vous flattent, vous font sentir à quel point ce que vous écrivez les touchent, je souris toujours à celles-là et leurs mails bourrés d’insinuations, je me dis que si elles me voyaient en vrai elles auraient sans doute peur de ma grosse carcasse et des crevasses qui me rident le front. En fait celles et ceux-là, ne sont pas les plus opiniâtres.

Il y a ceux qui sont en manque de visibilité et qui vous proposent un échange de liens, vous vous dites pourquoi pas, vous allez voir le lien en question, le site est minable et minuscule et même en faisant de gros efforts d’imagination vous seriez bien en peine de trouver un point en commun entre leur site et le votre. Il y a ceux qui vous proposent des textes qu’ils ont écrits à la prose fragile et qui supportent assez mal que vous leur disiez que vous n’avez pas envie de mettre leur texte (ou leurs images) au centre de votre site et qui deviennent insultants.

Il y a ceux qui vous prennent vos idées, j’ai une assez belle collection de sites dont le principe de navigation est une photo plus ou moins bonne de table de travail avec des zones cliquables qui débouchent sur les différentes parties du site. Il y a même ceux qui prennent littéralement vos images les collent dans leur site sans la moindre mention de leur auteur.

Bref, il y a beaucoup de lâcheté derrière cela, mais surtout ce qui déborde comme de la glace fondante hors du cornet et qui dégouline salement, c’est l’envie d’être aimé et estimé et l’empressement à ce désir. Et cette colle se tient tapie dans tous les forums où les gens ne se lisent pas, mais écrivent sans tenir compte du point de vue de l’Autre : quel bénéfice tire-t-on de confronter son point de vue à celui des autres si le sien n’a aucune chance de varier d’un iota ? Cette glu est aussi de tous les mails élogieux pour votre site, éloges très courts, parfois plus brefs encore que l’adresse du site qui est jointe juste en dessous. Et comment certaines listes de discussion ressemblent à des réunions tupperware ou des réunions d’Alcooliques Anonymes dans le fin fond de l’Ohio, Hi I’m Bob and I am an alcooholic, tous en choeur Hi Bob.

Et tu vois Anne je suis sûr que tu ne t’en aies pas aperçu, ou que tu commences à t’en rendre compte, mais même dans cette liste de diffusion de parents en difficulté comme nous, je suis certain qu’il y a des correspondants qui ont toujours plus raison que les autres. Des gens qui se disent merci pour des petits riens, dans l’espoir qu’à eux aussi on dise merci. Et d’une certaine façon tu peux leur dire merci pour ton vague à l’âme ce soir.




Photographie de Walker Evans.

Ai reçu aussi hier un mail qui me demandait comment cela se faisait que je ne parlais pas des évictions de squats le jour de la rentrée scolaire dans la rue de la Fraternité. Alors pour ceux qui en douteraient oui, j’ai honte. Merci.
 

Lundi Lundi 5 septembre 2005

Lorsque nous nous sommes couchés hier soir, Anne et moi, étions tous les deux rompus de fatigue. Anne, de fait s’est endormie rapidement, mais était-ce d’être un peu décalé d’avoir travaillé la nuit dernière, ou encore cette chaleur étonnante de début septembre, mais je n’ai pas fermé l’oeil avant le milieu de la nuit. Et ce qui m’étonne le plus c’est comment ce matin, il ne me reste absolument rien des pensées sans doute préoccupantes qui m’empêchaient de m’endormir comme le corps le réclamait, alors comment pouvaient elles être à ce point soucieuses pour causer l’insomnie et cependant ne pas marquer l’esprit qui n’en garde aucun souvenir le lendemain matin, aussi peu que des fragments d’un rêve que l’on oublie aussitôt ? Je me demande alors si je n’ai pas en fait dormi et rêvé les yeux ouverts, mais non, je n’ai pas fait une nuit pleine, je le sens dans mes épaules qui sont lourdes de fatigue, comme si, assis sur mon siège dans le garage, quelqu’un pesait sur elles, ou encore comme si l’on avait posé sur elles une planche lestée de briques comme sur la photographie du maçon d’August Sander. Je me suis toujours demandé comment un homme pouvait surpporter une telle charge, une vingtaine de briques. Lorsque j’ai bricolé des rayonnages pour les livres dans la pièce du haut, j’ai remonté du garage quelques unes des briques que j’avais rapportées de Portmouth, et j’étais tout juste capable d’en remonter huit à la fois, sur une planche aussi, idée qui m’est venue en pensant à cette photographe d’August Sander, et pourtant je vous assure que je ne suis pas exactement maigrichon. Vingt briques à la fois, comment fait-il ?, et c’est exactement ce que je me suis toujours demandé en regardant cette photographie d’August Sander : comment fait-il ? Ce matin, assis devant l’ordinateur, fatigué d’avoir donc si mal dormi, j’ai le sentiment de porter mes vingt briques. Ce dont je ne suis pas capable.

 

Dimanche Dimanche 4 septembre 2005



M’écrire pour obtenir cette chronique


Le bloc-notes du désordre