Dimanche Dimanche 28 août 2005

Vous avez sans doute comme moi déjà téléchargé le logiciel gratuit de Google, google earth et sans doute comme moi aussi vous vous êtes émerveillé de survoler notre planète, dans la beauté abstraite de ces images aériennes, ainsi la tâche bleu de prusse sur toile de vert bouteille dans l’article précédent n’est autre que le Lac de Tanzanie (vu en utilisant Google Earth), ou comment les choses aperçues d’aussi loin ne laissent évidemment rien transparaître de leur laideur locale, cette misère indicible et ce désastre humain qui se produit chaque jour dans la plus complète des indifférences. Sans doute vous vous êtes déjà précipité sur ces endroits fétiches que nous avons tous, et même avez-vous utilisé cette fonction qui permet d’envoyer à vos correspondants une location exacte, si ces derniers ont également téléchargé et installé le logiciel de Google, il seront transportés d’un double-clic à cet endroit par vous choisi. Et peut-être comme moi vous vous êtes dit que ça y est nous étions effectivement rentré de plain pied dans l’an 2000. De même avez-vous fait quelques promenades dans le désert de Mongolie, dans les chaînes vertigineuses de l’Himalaya et suivi le cours sinueux de l’Amazone ou du Nil, sans doute avez-vous été déçu par l’absence d’images significatives des deux pôles qui ressemblent à des trous blancs — comme il existe des trous noirs — dans lesquels il n’est pas difficile de s’imaginer aspiré. Le survol de la Cité Interdite à Pékin est enfin possible mais je ne dirais pas que son mystère ait beaucoup perdu de son opacité, mais par manque de ténacité, vous n’avez pas trouvé la trace de la grande muraille de Chine, mais vous avez fini par survoler les pyramides d’Egypte et le trou béant qui a remplacé les deux tours jumelles du sud de Manhattan, des heures plus tard vous aviez visité avec émotion tous ces recoins du monde dans lesquels vous aviez laissé quelques souvenirs émus, une terrasse de café, à peine devinée dans un désordre de pixels survitaminés, quelque part dans le sud du Burkina-Fasso, des coins de rues dans les villes américaines taillées au carré, les collines ondulées traversées maintes fois en voiture en allant vers l’Est, vers Saint-Dizier ou au contraire des endroits inconnus de vous, mais dans lesquels vous avez des correspondants, l’île de Vanuatu où je n’irai probablement jamais, ce mélange donc de survol de lieux connus et inconnus, et peut-être encore comme moi vous vous êtes dit que l’expression populaire qui dit que le monde est petit est absolument vide de sens, mais qu’en revanche la probabilité qui veuille que vous croisiez à l’étranger une personne de votre connaissance était tellement faible et pourtant cela s’était déjà produit. Connaissons-nous autant de monde que cela ?

Bref j’en étais là de mes réflexions après quelques survols virtuels certes, mais dont l’émotion était bien réelle.

Comme vous le savez, je suis un enthousiaste des possibilités uniques de l’internet et je pensais déjà à l’ébahissement que je ne manquerais pas de faire naître, la prochaine fois qu’ils viendraient à la maison, en montrant la terre vue de haut à mes parents, grands amateurs de voyages et de géographie, mais néanmoins absolument indoctes de ce qu’est internet. J’admirais l’ingénueuse construction de programmation que je devinais sous-jacente au logiciel et ce principe apparent de gratuité de l’accès aux connaissances.

Bien sûr je me dégrisais un peu lors d’une deuxième visite du programme, remarquant derechef que le chargement du programme et de l’image de la terre se faisait par son centre, c’est-à-dire, les Etats-Unis d’Amérique avec un effet de distorsion qui permettait de faire paraître le Canada plus petit que les Etats-Unis. Récemment l’hebdomadaire Courrier Internationnal avait sorti un hors série absolument remarquable, l’atlas des atlas dans lequel on apprenait comment la cartographie était avant toute chose une science politique, le monde vu de l’Europe place le vieux continent au centre de la carte, le monde vu de l’Asie place l’Orient au centre de la carte et du coup produit une vision étonnante de la terre, une planète avec deux continents américains. Le monde vu du Japon plus spécifiquement fait la part belle à l’Océan Pacifique parce que justement la préoccupation des séismes et raz de marée vient des failles enfouies dans le Pacifique, de même certaines cartes australiennes sont assez facétieuses pour décréter qu’au haut de la planisphère doit être placé le sud. Puis localement les cartes régionales censées représenter les mêmes terrains ne situent pas les limites des frontières tout à fait au même endroit, ainsi le Sahara Occidental est diversement représenté suivant qu’il figure sur une carte marocaine ou mauritanienne, inutile de vous dire que les représentations de l’ancienne Yougoslavie et du Moyen Orient sont plutôt diversifiées.

Google est une société américaine, il est donc sans doute attendu qu’au centre du monde vue par Google, figurent les Etats-Unis d’Amérique. On ne sera pas surpris non plus de découvrir que les vues de la géographie américaine sont généralement bien plus détaillées que celles du reste de la planète — pourtant la lecture de Kerouac nous a enseigné qu’entre New York et Denver il n’y a rien, vraiment rien, si ce n’est le report d’un quadrillage totalitaire sur des plaines aux dimensions de continent. Et enfin la carricature est atteinte lorsque l’on considére que dans la petite vingtaine de points prémarqués par le programme pour la Terre entière — le logiciel permet effectivement à son utilisateur de punaiser des repères dans ces vues du ciel en leur attribuant des noms, il existe, à titre d’exemples une vingtaine de ces petites punaises sur la totalité du globe, il appartient à chacun d’en ajouter d’autres par la suite — certes cinq repères sur la carte des Etats-Unis, Manhattan, la rivière de Chicago, le mont Saint-Hélène, le Grand Canyon et le campus de Google — entendez par là le siège principal de l’entreprise, seul endroit du globe où il serait effectivement possible, parce qu’il est suffisamment détaillé, de voir un être humain, d’ailleurs la photo du site a du êre prise un dimanche au mois d’août parce qu’il n’y a personne, le parking est vide, j’y ai trouvé, en fouillant méticuleusement, deux cyclistes, qui doivent être, c’est tout de même effarant quand on y pense, les deux seules personnes visibles de toute la planète qui compte pourtant plus de 6 milliards d’habitants, le logo de google est également visible du ciel, je ne parle pas du logo omniprésent en bas à droite de l’image, mais bien du logo de la société peint sur le toit d’un des immeubles de la société, je veux dire, du campus — il existe malgré tout un sixième point américain sur le globe : il s’agit de l’ancien palais républicain de Bagdad ! Pour donner l’ordre de grandeur de cette disproportion l’Europe compte quatre punaises, respectivement Londres, Paris, Rome et Berlin, l’Asie compte elle deux punaises, New Dehli et Pékin, l’Europe et l’Asie se partagent sans doute la punaise de Moscou, une punaise pour Sydney, quant à l’Amérique du Sud, pas une seule punaise, mais donc une punaise pour l’ancien palais de Saddam Hussein le félon.

Je crois que je comprends rétrospectivement l’ignorance crasse de la géographie des Américains en général, ainsi Reagan avait parlé de la Jamaïque comme d’une île de la Méditérannée et Dan Quayle, vice président du père Bush avait une fois déclaré à son retour d’une tournée en Amérique du Sud, qu’il regrettait de ne pas parler la langue locale et qu’une prochaine fois il se promettait d’apprendre le latin. Authentiques.

De même que les villes américaines dont les clubs remportent les championnats de base- ball ou de football américains sont sacrées championnes du monde, étant donné le côté américanissime de ces sports on peut (presque) le comprendre, mais il en va de même pour le basket ball, pourtant pratiqué dans de nombreux autres pays.

Il s’agit là bien d’une hégémonie de fait.

Par ailleurs l’annonce du lancement de la google earth a été monumentale et planétaire — pour preuve même les médias traditionnels en ont fait mention, c’est même en lisant le journal en papier que j’ai appris l’existence de ce programme ! — et le discours de marketing de google, tout comme pour le projet de numérisation de tous les écrits de monde, a été présenté comme une oeuvre de philanthropie. Une fois de plus google nous faisait don d’un très bel outil de recherche. Mention n’était pas faite de l’opération publicitaire gigantesque, que constituait ce lancement, en faveur de la société-mère. Et pourtant essayant les différents options sur la gauche de l’écran, j’ai pu dans un quartier que je connassais bien à Chicago — Division street entre Ashland avenue et Damen avenue et j’ai choisi une ville américaine parce qu’apparemment l’engouffrement dans cet espace publicitaire n’est pour le moment pas (encore) pratiqué ailleurs qu’aux Etats-Unis — retrouver tous les commerces dont j’avais vaguement le souvenir et ceux aussi dont j’avais un peu oublié l’existence. Google vient donc d’inventer un nouvel espace publicitaire tout comme Google a inventé le commerce des mots. J’imagine donc que dans peu de temps l’instrument cartographique par excellence (la référence même) sera Google Earth, mais qu’il sera aussi entièrement pollué par de la réclame, comme le sont par exemple les maillots des joueurs de football ou pire encore les combinaisons des pilotes de voitures de course. Je pourrais lutter toute ma vie contre l’implantation d’un panneau publicitaire à la Garde de Dieu dans les Cévennes, d’ailleurs je n’aurais probablement pas à lutter tant le passage à cet endroit est faible et donc sans visibilité quel est l’intérêt d’une publicité ?, mais si un nouveau concept publicitaire tordu aboutissant justement à l’implantation d’une installation publicitaire géante précisément à cet endroit, j’aurais encore le loisir d’aller la tailler en pièce à la tronçonneuse ou bien d’apprendre sur internet à fabriquer une bombe, en revanche je ne pourrais jamais empêcher ce qu’il n’est pas difficile de deviner comme un avenir proche, la vente d’espaces publicitaires infographiés (parce que je n’aurais jamais accès aux puissantes databases qui contiennent les images de notre monde) à même les images photographiques de cette terre désormais malade de l’âpreté au gain.

Vous me pensez sans doute à moitié fou et tout à fait ivre de paranoïa, si d’aventure vous empruntez l’autoroute qui joint Paris à Lyon, au tiers de votre parcours sur votre gauche, remarquez cette colline un peu plus accentuée que les autres, à flanc de côteau, oui, vous lisez bien, à la taille du champ entier, en lettres verdâtres sur fond de champ de blé ou d’orge, vous lisez bien donc, CLIQUEZ WWW.DITRIX.COM . La société Ditrix n’existe plus depuis longtemps, sans doute une de ces sociétés éphémères de la nouvelle économie, je me demande cependant combien de temps il faudra pour que cette trace publicitaire disparaisse du paysage*.


Petite correction, ma mémoire du court terme en ce moment laisse à désirer, ce n’est pas WWW.DITRIX.COM, mais WWW.DISTRIMIX.COM et de fait cette société existe toujours, cliquez sur le lien et voyez ce qu’ils ont à vendre.

 

Samedi Samedi 27 août 2005

Il y a quelques temps, c’était avant qu’elle ne parte en colonie de vacances, Madeleine, se promenant avec moi, et me demandant quel genre de chantier nous étions en train d’éviter en traversant la rue et pourquoi cela sentait si mauvais, je lui expliquai que les ouvriers de la voirie étaient en train de regoudronner un bout de rue, il faisait chaud, ça puait le bitume liquide et fumant, Madeleine me demande : "pouquoi c’est toujours les Noirs qui font les travaux dans la rue et qui ramassent les poubelles ?" Et pour me montrer qu’elle avait bien compris ce dont elle voulait me parler, elle ajouta que ce n’était jamais les Blancs et que le camion-poubelle était conduit par un Blanc et que c’étaient des noirs qui courraient après. J’avais dit à Madeleine que j’aimerais réfléchir avant de lui répondre.

Et puis lisant le journal ce matin, j’apprends ce nouvel incendie d’un immeuble parisien surpeuplé de Noirs. Et je ne peux m’empêcher de mettre en équation la question de Madeleine pourquoi ce sont toujours des Noirs qui font des travaux dans la rue et pourquoi ce sont toujours des immeubles dans lesquels des familles de Noirs qui brûlent ?

Et en fait je ne sais toujours pas quoi répondre à Madeleine. Au début je m’étais dit que j’allais lui parler d’un point de vue historique, lui expliquer la colonisation et puis l’immigration massive pendant les trente glorieuses et puis les chocs pétroliers l’arrivée du chômage de masse dans les années soixante-dix, je simplifie, mais tout ceci c’est à Madeleine que je dois l’expliquer, lui expliquer que désormais avoir un travail est un luxe qui n’est garanti à personne, que ceux qui ont un travail apprennent facilement à ne pas regarder du côté de ceux qui n’en ont pas, qu’il y a plusieurs sortes de travaux, qu’il y a le travail que l’on fait avec plaisir, c’est celui qu’on a choisi de faire parce qu’on était fait pour cela, que ce travail là est très très rare, que la plupart de nos amis font ce genre de travail mais n’en vivent pas ou tellement mal, qu’il y a ensuite des travaux comme le mien qui ne sont pas du tout intéressants mais qui ne sont pas trop durs et qui sont bien payés, mais surtout qu’il y a ensuite de nombreux travaux dans lesquels les personnes sont obligées de donner beaucoup d’elles-mêmes pour ne recevoir en salaire que juste assez pour revenir le lendemain au travail, et puis il y a pire encore, du travail dur, et qui ne suffit pas à faire vivre et pire encore — j’entends déjà Madeleine me demander le pire du pire ? — du travail vraiment très dur où on est presque plus payé, en d’autres temps on appelait cela de l’esclavage, que l’esclavage s’apparente à ce que l’on attend d’un cheval de trait, d’un animal domestiqué et que l’on nourrit juste assez pour qu’il puisse sa vie durant produire ce travail. Et que longtemps les Blancs étaient persuadés, et faisaient tout pour s’en persuader scientifiquement, que les hommes Noirs étaient pareils à de grands singes à qui justement on pouvait demander de ramasser du coton ou de l’or, charier des pierres trop lourdes, et construire des édifices qui mettaient leur vie en péril.

Tout cela, je retarde toujours de l’expliquer à Madeleine, parce que d’une certaine façon j’en ai honte. J’ai honte de faire partie des dominants. C’est cette même honte qui s’est abattue sur moi quand je suis allé voir Le Cauchemar de Darwin de Hubert Sauper. Et le soir même en rentrant du cinéma en descendant la rue du Ruisseau, Anne et moi étions incapables de la moindre parole. Je suis descendu dans le garage, j’ai allumé l’ordinateur, je suis resté un long moment devant un fichier vierge de bloc-notes, impuissant, dans l’incapacité physique d’y inscrire le moindre mot, j’avais eu le réflexe de descendre dans le garage d’allumer l’ordinateur et d’ouvrir un fichier de bloc-notes et de me dire que j’allais écrire une chronique de ce film comme j’aurais écrit la chronique d’un autre film, j’en étais tout bonnement incapable. Je n’ai écrit que quelques lignes rageuses et frustrées.

D’abord le film n’avait aucune esthétique à laquelle j’aurais pu m’accrocher, pas de versant visuel sur lequel j’aurais pu me faire les dents. Les images de ce film sont à la fois médiocres parce que réalisées avec peu de moyens dans des situations extrêmes de lumière ou de contraste et à la fois sublimes comme peuvent l’être certaines images des Américains de Robert Frank ou même des films de Robert Frank, mais là où une certaine désinvolture par rapport à la qualité technique de l’image donnait naissance dans les photographies de Robert Frank à une frange, le fameux in-between, manière de nirvana de la photographie moderne, très rarement atteint et pas nécessairement volontairement, les images de Hubert Sauper disaient avec brutalité le déséquilibre du monde dans lequel nous vivons. L’introduction accidentelle, ou au contraire expérimentale nul ne sait vraiment, du perche, gigantesque poisson carnassier dans les eaux du lac de Tanzanie crée par des enchaînements logiques darwiniens d’une part une catastrophe écologique, le Perche est désormais la seule espèce de poisson vivant dans le lac de Tanzanie, toute autre espèce ayant été décimée, et d’autre part une catastrophe humaine indicible du fait du commerce de la chair appréciée de ce poisson vorace, devenue l’unique ressource du pays, marchandise dont les bénéfices servent essentiellement à l’enrichissement de quelques sociétés agro-alimentaires de traitement des poissons aux fonds étrangers et à la poursuite de terribles guerres ethniques, les gouvernements des pays frontaliers du lac s’armant à outrance avec les ressources tirées de l’exportation du poisson tant convoîté en Occident. Par ailleurs l’économie entière du pays est tournée vers cette seule exploitation dont les populations ne tirent, elles, aucun profit et de dire qu’il ne reste aux Tanzaniens que les arrêtes des perches dont ils exportent les filets n’est pas une image, le recyclage de ces squelettes créant des difficultés insurmontables. La misère noire, les maladies, et parmi elles celle qui est appelée "la maladie", le SIDA, déciment une population régulièrement harcellée par la famine — en d’autre temps, le Cambodge exportait pour nourrir les porcs européens de la farine de manioc, seule culture autorisée dans le pays et dont le négoce asseyait le régime de Pol-Pot. Le film de Hubert Sauper décortique, sans commentaire, à la façon des documentaires de Rithy Panh, le mécanisme d’agravation systématique de la misère qui n’a plus la moindre ressource ni pour se soulever ni même pour témoigner de la destinée exécable de tout un peuple, si ce n’est un jeune peintre qui dessine et peint le futur tordu d’enfants livrés à eux-mêmes, s’entredéchirant pour une poignée de riz, sniffant de la colle chaude pour s’abrutir et trouver un sommeil comateux qu’ils ne trouveraient pas autrement craignant que dormant ils soient sexuellement attaqués par des adultes, viol qui de fait se produit souvent lorsque les enfants ont effectivement sombré dans ce sommeil de demi-mort. La démonstration est irréfutable, scientifique et darwinnienne en diable.

J’imagine que ce qui m’étrangle dans cette implacable lithanie c’est à la fois la culpabilité et l’impuissance. Le perche du Nil, combien de fois en ai-je mangé et même servi notamment en papillotes avec quelques poireaux, des poivrons et des oignons revenus dans de l’huile de sésame et déglacés dans un lait de coco assaisonné de curry. Donc je suis coupable d’avoir dégusté de cette chair grasse et goûteuse, comparant même les arrivages, celui-là était meilleur que l’autre jour, tu ne trouves pas ?, tout à fait indocte que j’étais de la misère que je provoquais par ma simple consommation de ce poisson dont je vantais en plus qu’il ne fût pas trop cher. Je pourrais plaider que je ne savais pas. Mais alors maintenant que je sais, que faire ? Sans doute devrais-je ne plus acheter de perche du Nil — de toute façon, je ne crois pas que je serais désormais capable de digérer du perche du Nil — mais ce faisant, par quelque mécanisme économique aux obscures ramifications, la situation en Tanzanie n’en serait-elle pas plus accablante encore ? Je n’ai absolument pas les moyens de le savoir, parce que cela requiert une connaissance qui permet de s’orienter dans un environnement aussi opaque que le traité constitutionnel soumis à notre vote en mai dernier.

Et cette ignorance me ramène à mon point de départ, je vis dans un joli pavillon de banlieue, nos enfants ont tout ce dont ils ont besoin pour s’y épanouir, ce à quoi nous nous employons, cette existence douce est en fait construite sur une architecture de dominiation économique locale et globale, dont je n’ignore pas l’existence et le principe de fonctionnement de certains de ses rouages, mais je continue de vivre dans ce pavillon âprement acquis, en dépit de cette connaissance. Je suis parfois traversé par des orages de honte, dont je pourrais tout aussi bien m’ouvrir dans les colonnes du courrier des lecteurs de Télérama, après avoir vu le Cauchemar de Darwin de Hubert Sauper, j’ai ressenti le besoin d’écrire une chronique à insérer dans les pages de mon bloc-notes, mais même cet effort de réflexion je n’en ai pas été capable. Et n’était-ce pas plus décent finalement ?

Et quand Madeleine m’a demandé pourquoi on réservait apparemment les travaux les plus pénibles aux Noirs — je crois que ce qui frappe Madeleine, ce sont les mauvaises odeurs du bithume fumant et des poubelles — je veux me donner le temps d’une réponse qu’elle puisse comprendre mais qui ne soit pas trop simplifiante. Je n’en ai pas le coeur non plus.

Madeleine,

On donne les travaux les plus pénibles à faire aux Noirs parce que les Blancs ne veulent pas les faire. Il y a même des gens idiots qui voudraient qu’il n’y ait plus de Noirs en France, crois-moi ce serait une catastrophe, plus rien ne fonctionnerait dans le pays. Autrefois les Noirs étaient considérés par les Blancs comme des bêtes et ils furent dominés par la force des armes et ils devinrent une marchandise : c’est ce qu’on appelle l’esclavage. L’esclavage existe encore. A des degrés différents. Le fait que ce soit toujours les Noirs qui font les travaux les plus difficiles dans la rue est un héritage de l’esclavage, c’est ce qu’on appelle une injustice sociale. C’est la loi du plus fort économiquement, la loi de celui qui a le plus d’argent. Tu es née dans une famille où l’argent ne manque pas, en cela tu as de la chance. Moi aussi je suis né dans une famille dans laquelle l’argent n’a pas manqué. J’ai donc pu faire des études et en partie grâce à ces études et aussi grâce à une sorte d’héritage social, je travaille aujourd’hui à un bon travail (pour ta maman c’est un parcous plus sinueux, tu peux lui demander, mais ton Papy et ta Mamie d’Albi n’étaient pas des gens riches, au contraire) et que mon travail plus le travail de maman font que probablement plus tard les choses iront bien pour toi aussi. Apprends cependant ceci tu dois toujours t’astreindre à ne pas compter sur quelqu’un pour faire ce que toi tu n’as pas envie de faire. C’est à toi qu’incombe de faire le ménage dans ta chambre et à aider ceux qui ne savent pas le faire, tu dois donc aider Nathan et Adèle. C’est le mieux que tu puisses faire. Personne n’est un larbin. Je t’apprendrais ce que signifie ce mot plus tard.

Je voudrais cependant ajouter ceci. Ce n’est plus pour Madeleine. Lorsque j’entends Sarokzy demander un recensement général des logements à risque d’incendie du fait de la surpopulation, je ne peux m’empêcher de repenser à ce jour de l’été 2003 lorsque j’ai assisté à l’éviction manu militari d’un grand nombre de familles, toutes noires, d’un immeuble qu’ils occupaient à titre gratuit, je suis repassé il y a quelques jours dans la rue d’Aligre, l’immeuble est toujours là, debout, toutes les fenêtres murées de parpaings, était-il donc si urgent de jeter à la rue toutes ces familles ? Aujourd’hui Sarkosy joue les pompiers de service d’incendie qu’il a lui même allumés et attisés. Toutes ces gesticulations de la domination ! Et sans doute croira-t-on que je fais de Sarkozy le bouc-émissaire de mon sentiment d’impuissance face à l’inégalité sociale et raciale. Non tout de même pas, je ne tiens pas Sarkozy personnellement responsable de l’épouvantable gâchis humain en Tanzanie, mais tout de même cette soif du pouvoir pour faire aussi peu que ces simagrées et ces grandes agitations des bras, je ne la comprends pas. Je peux comprendre, bien que cela fasse appel à des sentiments qui me sont étrangers, que l’appât du gain conduise à l’égoïsme et à la misère du plus faible au profit du plus fort, et la démultiplication de ce raisonnement à l’échelle de la planète entière, en revanche la soif du pouvoir pour le pouvoir et puis, n’en doutons pas, comme tous ceux qui ont accédé à ce pouvoir, de geindre ultérieurement de son impuissance à altérer le cours des choses, cette soif alcoolique est illogique.

 

Vendredi Vendredi 26 août 2005

Ces foutus calmants, on voudrait leur faire confiance, ils vous donnent l’impression que vous êtes tiré d’affaire, que ça y est vous êtes raccroché à la vie comme la moule au rocher, et puis rien, trois fois rien et ça dégénère, vous vous énervez pour une connerie, et vous voilà replongé au profond de vous-même. L’impression vertigineuse de perdre les pédales, de perdre l’équilibre, de vaciller. Et je suis monté me coucher à trois heures de l’après-midi, c’est Madeleine qui est venue me réveiller vers sept heures en me montant une tasse de thé, quel drôle de jour pas drôle.

J’essaye de me rendre utile, je donne son bain à Nathan, je vais coucher Adèle, je joue un peu avec les enfants, Anne prépare un filet mignon qui embaume à tous les étages de notre petite maison, Achim et Elyane arrivent pour dîner dans le vacarme de sifflets qu’Achim a apportés pour les enfants qui n’en reviennent pas que l’on puisse être plus bruyant qu’eux. Aimable soirée, les piques qu’Achim ne peut jamais s’empêcher d’envoyer sont émoussées et inoffensives ce soir. Elyane nous jauge un peu, elle sait que les choses ne vont pas au mieux, avant de sortir de son sac un exemplaire de une famille en voie de guérison de Kenzabûro Ôé, pourtant je n’ai pas l’impression que les choses aillent si bien. Elle se trompe peut-être Elyane. Je ne vais pas le lire tout de suite ce livre.

Je pousse un peu Anne à descendre dans le garage montrer à Achim et Elyane ses photographies d’Islande, pour être un peu seul et faire la vaisselle. Je suis épuisé et abruti par ces foutus calmants — je sais je ne devrais pas appeler cela des calmants, un antidépresseur et un anxiolytique, j’appelle cela des calmants — la journée avait pourtant commencé précisément chez le médecin pour venir chercher une ordonnance et refaire le plein de ces putains de calmants, des consignes et des conseils, "essayez de retarder la prise de l’anxiolytique", des assurances aussi, le corps va s’habituer à la molécule de l’antidépresseur et la libido va revenir, tout de même cela m’a fait un choc de lire la prise de notes du médecin inscrivant libido et une flèche vers le bas qui ressemblait tout de même fort à une verge flasque. C’est un peu l’impression que je me fais en ce moment, une couille molle comme les Velrans appellent les Longevernes dans la guerre des Boutons

Et dire que j’ai maigri de neuf kilos. Ca aussi c’est étrange. Même flèche vers le bas. Même sentiment de mollesse.

 

Jeudi Jeudi 25 août 2005

Rendez-vous était donc pris avec Patrick et T. à la place Monge. Rendez-vous à la place Monge n’était pas sans rappeler les Arts Décos, rue Erasme, à quelques rues de la place Monge donc. Tout cela, il y a fort longtemps.

Patrick et T. me proposent plusieurs options de dîner, et je me laisse volontiers tenter par le choix du foyer vietnamien plus bas dans la rue Monge et qui, lui aussi, me rappelle des souvenirs avec son "petit menu" et sa réduction possible sur présentation de carte étudiant, et aussi son riz à volonté qui garantissait à l’époque de ne pas avoir faim, et c’était souvent que nous demandions un second bol.

Nous nous connaissons peu avec Patrick et surtout avec T., mais la discussion va bon train, rendue fluide d’une part par les échanges de mails de temps en temps, la participation conjointe, jusqu’il y a peu, au comité de rédaction de remue.net, et puis la récente participation, sur l’invitation de Patrick justement, à Cerisy. Et puis nous avons aussi cet autre ami commun, Jean-Claude Bourdais, dont nous parlons vite, parce que Jean-Claude est précisément occupé ces derniers temps à une recherche dont j’ai fait le caprice, l’identification de tous les tableaux représentés dans l’atelier de la rue Condamine par Frédéric Bazille, et nous rions ensemble du caractère très méticuleux de Jean-Claude qui s’astreint par dessus tout à identifier même les tableaux à peine visibles — les recherches en cours sont à cette adresse. La bonne humeur est d’autant plus palpable entre nous que Patrick doit être heureux de la bonne tenue du colloque et que je lui confesse d’avoir aussi été soulagé de mon côté de ne pas avoir trop bafouillé. Patrick m’explique alors que les hésitations d’un orateur au Japon sont au contraire très prisées et qu’en revanche une élocution fluide qui ne trébuche sur aucun détail devient soupçonnable de ne pas être sincère. J’aimerais bien qu’il me soit donné un jour de parler à un public japonais dans la connaissance désormais de cette particularité, nul doute cependant que si une telle occasion devait se produire, je serais capable inhabituellement de parler sans le moindre bafouillage. Nous parlons aussi de Jean-Philippe Toussaint, dont Patrick se frotte les mains de bientôt pouvoir lire son prochain livre qui devrait sortir bientôt — je lui dis que je l’ai déjà lu en "service de presse" et je lui en dis grand bien justement, augmentant sans doute son impatience. Et de raconter à Patrick ces histoires à dormir debout, qui veulent que la lecture des romans de Jean-Philippe Toussaint coïncide presque toujours pour moi avec d’improbables similitudes de circonstances entre les décors traversés par leurs personnages et le contexte dans lequel je lis les livres en question. Je dis d’ailleurs à Patrick et T. que je devrais sans doute lui écrire, ce que je vais faire tout à l’heure, me dis-je. S’en suit, mais je ne relate peut-être pas cette discussion dans son ordre naturel, une discussion à propos, c’est Patrick qui parle, de la façon dont notre cerveau reçoit des informations, comment, si j’ai bien compris, la structure ordonnée géométriquement par une croissance polynucléraire de nos neurones doit faire en fait face à l’arrivée très désordonnée d’informations et comment vraisembablement des informations peuvent être voisines physiquement mais très éloignées en sens tout comme des informations sémantiquement reliées peuvent au contraire séjourner dans des parties très distantes de notre cerveau, reliées sans doute entre elles par une manière de liens hypertextes, et maintenant je me souviens en la décrivant que cette discussion n’a pas directement fait suite à celle concernant Jean-Philippe Toussaint, à qui je me promets d’écrire, mais après une analogie inspirée par le plan du désordre.

En sortant de table nous faisons une agréable promenade en descendant vers Notre-Dame où j’essaye, sans y parvenir, de faire une "photographie de cake", selon son expression, de Patrick photographiant T. devant Notre Dame. De même j’essaye, toujours sans y réussir, de faire des photographies en contreplongée de la façade de Notre Dame, en me faisant justement cette réflexion que pour faire une photographie un tant soit peu réussie d’un sujet aussi éculé que celui de Notre Dame, comme cela, à l’improviste, avec un petit appareil numérique, il faudrait être très inspiré et concentré, ce que je ne suis pas ce soir. J’abandonne donc ce projet chimérique après quelques prises de vue. En contournant la cathédrale, nous passons sous un arbre aux fleurs tout à fait inouies, dont Patrick et moi nous nous demandons bien quel peut-être cet arbre, T., le sait qui nous donne le nom de cet arbre en japonais, ce qui ne nous renseigne guère et qui n’est pas sans me rappeler la ceuillette des champignons dans New Forest avec mon ami Dave à qui je lui disais que tel champignon était un sheepfoot (Pied de mouton) ce qui le plongeait dans la perplexité.

Puis nous remontons vers la rue Monge où je laisse Patrick et T, devant le foyer vietnamien, dont Patrick m’explique qu’il a du passer devant des centaines de fois sans savoir que c’était un restaurant, ce qui, bien sûr, me rappelle une autre histoire un peu du même tonneau.

Lorsque je quitte Patrick et T., je me dis que l’écheveau que nous tissons en ligne serait presque un peu fatigant si nous devions essayer d’en reproduire fidèlement les ramifications dans une véritable conversation. Je retrouve ma voiture garée plus bas dans la rue Monge et je souris à l’idée qu’au jeu des-deux-blogueurs-qui-se-rencontrent-quel-est-celui-qui-en-rend-compte-le-plus-rapidement-dans-son-blog ?, Patrick va sûrement gagner.


Cher Jean-Philippe Toussaint

Je lis vos romans depuis qu’ils sortent de chez leur imprimeur, ce dont je suis très heureux tant j’apprécie votre très beau travail d’écrivain. Mais je ne vous écris pas cette lettre pour vous en complimenter, mais ayant lu cet été votre dernier livre Fuir, je me dis que vous devez savoir ce curieux phénomène qui se produit presque à chaque fois que je lis l’un de vos livres.

La salle de bain, rien à signaler il ne s’est rien passé. Enfin si, j’ai quand même beaucoup aimé ce livre. Rétrospectivement je me dis que j’ai du lire une bonne partie de ce livre comme à mon habitude à l’époque, c’est-à-dire dans mon bain, mais je suis certain de ne pas avoir remarqué cette coïncidence à l’époque.

Monsieur. J’ai lu Monsieur en une seule journée, tandis que j’étais au travail, mon travail à l’époque consistait à insérer des cassettes numérotées dans des lecteurs de cassettes, les lecteurs eux aussi numérotés, dans une salle informatique, opération que je menais généralement très bien un livre à la main, ce jour-là ce fut le votre, dont je poursuivis la lecture dans le train qui me ramenait à mon domicile, puis en marchant dans la rue des Lyanes à Paris, j’achevais cette lecture en arrivant au bas de chez moi, et levant enfin les yeux de votre livre je m’aperçus que l’immeuble entier était plongé dans l’obscurité d’une panne de courant.

L’appareil-photo que j’ai commencé à lire quand il est sorti, mais que j’ai égaré dans une RER je crois, je travaillais, toujours avec des cassettes numérotées, mais de nuit, j’ai donc souvent égaré des livres dans le train. Je n’avais pas fini de le lire quand je l’ai perdu.

La réticence, il ne s’est rien passé.

Entre-temps, j’ai déménagé et je suis allé vivre en Angleterre, je revenais fréquemment en France, une fois par mois, ce qui me donnait l’occasion souvent de racheter quelques livres, d’ailleurs je me suis racheté l’appareil-photo (ne me remerciez pas pour ce surplus de droits d’auteur, c’est tout naturel) dont je n’ai eu aucun mal à me replonger dans son récit, quasiment là où je l’avais laissé, j’ai lu donc la fin de ce livre sur le car ferry entre le Havre et Portsmouth.

Lorsque vous avez écrit la télévision, je n’avais pas la télévision, et pas non plus de plantes vertes, et pas non plus de parquet à la maison sur lequel j’aurais pu glisser en chaussettes en mimant un hockeyeur tchèque, mais j’ai tout de même beaucoup ri à cette phrase : "mais peut-être avez-vous déjà regardé la télévision".

Autoportrait à l’étranger, rien à signaler non plus, n’étant jamais monté dans la voiture d’un consul ou d’un ambassadeur je n’ai jamais eu le loisir de m’y être assoupi et de me réveiller ithyphallique.

Je ne suis jamais allé au Japon, je ne me suis donc jamais baigné dans une piscine au 22 ème étage d’un hôtel, Faire l’amour est un livre absolument merveilleux dont le dénouement inoui du vitriol passé sur une fleur, m’a laissé subjugué.

Cet été je suis passé chez mon ami liraire avant de prendre le train à la Gare de Lyon, il m’a prêté le "service de presse" de Fuir — pour les droits d’auteur, je vous rassure, je rends toujours les services de presse à mon ami et je rachète ceux des livres qui m’ont plu, vous devirez donc toucher votre du s’agissant de ma lecture de Fuir — que j’ai donc naturellement commencé à lire dans le train et que j’ai fini le lendemain sur une plage isolée de galets au bord d’une petite rivière surplombée par un rocher.

Rassurez-vous, je ne vous demanderais pas quels sont vos projets de romans avenir comme d’autres tentent de se faire une idée de leur avenir chez des cartomanciennes, j’ai en fait toute confiance que le décor de vos prochains livres cadrera parfaitement avec le mien.

Et surtout restez assuré que ce ne sont pas les seules raisons pour lesquelles je vous lis avec un plaisir toujours renouvellé, des scènes comme celle de votre interrogation sur la signification réelle du bouquet de fleurs mauves et blanches, c’est-à-dire aux couleurs d’Anderlecht et était-ce là une attention de vos hôtes, de même que "grillé le poisson cru c’est bon aussi" sont pour moi un régal, dont je vous remercie.

Respectueusement.

Philippe De Jonckheere

pdj[@]desordre.net

 

Mercredi Mercredi 24 août 2005

Aujourd’hui nous avons reçu le futon tant attendu et ses trois tatamis. Je les ai déballés devant le livreur pour m’assurer, selon les avertissements nombreux dans les termes du contrat, qu’ils ne souffraient d’aucune malfaçon, j’ai vainement tenté de les monter seul dans notre chambre, pour m’apercevoir rapidement que je n’y arriverais jamais seul, qui plus est encombré de Nathan, qui faisait pourtant tout son possible pour m’aider — cette parole magnifique dans la bouche de Nathan, "papa quand je serai grand je pourrais t’aider", quelle promesse ! — et Adèle qui, elle, au contraire, faisait son possible pour se coller dans mes jambes tandis que je manoeuvrais les rectangles rigides et lourds des tatamis dans notre escalier étroit. Finalement quand Anne est rentrée du travail, je lui ai à peine laissé le temps de souffler et nous avons sué sang et eau, vraiment, c’est-à-dire, que j’étais en sueur et les jointures des mains abimées d’avoir agrippé le matelas pas son tissu rèche, mais nous avons fini par rassembler ces quatre éléments, voilà donc le lit dont nous rêvions tant.

Mais cela me fait curieuse impression. Ce sentiment d’avoir accédé à un confort que j’avais longtemps jugé superfétatoire. J’ai acheté un premier futon en 1992, juste après mon inutile opération du dos, parce qu’on me vantait justement que tel était le matelas auquel je devais confier désormais le précaire alignement de mes vertèbres et de leurs disques afférents. A l’époque cela me paraissait pure folie de dépenser 2000 francs dans un matelas, je raisonnais en nombre de boîtes de 50 feuilles 30X40 de papier-photo (8 boîtes) et ces 2000 francs pour un matelas j’avais un peu de mal à me dire que je venais de les dépenser pour ce qui était du confort. Le boniment du vendeur de futon vantait que ce matelas me ferait plus de dix ans, dix ans à l’époque cela me paraissait le bout du monde, je remarque qu’aujourd’hui je n’ai presque aucune difficulté à me projetter en l’an 2015, tandis que 2002 en 1992, cela appartenait à un très improbable futur. Déjà amateur de considérations arithmétiques je considérais que malgré tout j’allais passer dans ce lit à 2000 francs le tiers, statistiquement parlant, de mon existence, encore que je dormais peu à l’époque, encore moins que maintenant, et qu’après tout il n’était peut être pas si déraisonnable de dépenser une telle somme pour l’agrément d’un tiers ou même qu’un quart de son existence.

Le futon de 1992 à 2000 francs a fait son temps, le vendeur n’avait pas menti, il a effectivement servi plus de dix ans, il s’est avachi et il était temps de le remplacer. D’autant qu’Anne comme moi, ces derniers temps, ayant mal au dos presque tous les matins, il n’était pas difficile d’accuser le matelas en question. Il y a trois semaines donc, avec Anne nous avions fait emplette d’un nouveau futon sur internet. En matière de futon, il y a plusieurs tailles, nous avons choisi la plus grande, Anne et moi avons des sommeils agités, les enfants viennent encore souvent dans notre lit au milieu de la nuit trouver refuge d’un mauvais rêve. Il y a également deux épaisseurs, et de cela je me souvenais très bien, en 1992 déjà, il y avait déjà deux épaisseurs, l’épaisseur à 2000 francs et l’épaisseur à 2500 francs, en dépit des conseils du vendeur qui me disait que l’épaisseur à 2500 francs me ferait davantage d’usage j’avais choisi l’épaisseur à 2000 francs, les 500 francs économisés cela faisait bien une centaine de feuilles de papier photo en 30X40 et là il n’était pas question de transiger. Avec Anne nous avons choisi l’épaisseur la plus dodue, et je ressens étrangement cette aspiration récente à un peu plus de confort de temps en temps. Certes je me sens encore tout à fait capable de passer la nuit à même la moquette drue d’un bureau ou de dormir dans un canapé trop petit, ou dans une voiture exiguë, mais pour les nuits de tous les jours, et bien oui, je me laisse volontiers tenter par une double épaisseur, l’épaisseur à 375 euros et non celle à 300 euros. Et puis en prenant le lit dans ses plus vastes dimensions, nous sommes du coup obligé d’acheter trois tatamis et non deux qui auraient suffit pour le futon juste un peu plus petit. Ah oui les tatamis, les tatamis en 1992, je ne les avais même pas regardés. Je n’en voyais pas l’utilité. J’aurais eu honte, je crois, à l’époque de céder à un tel caprice. Mais en 2005, certes mes moyens ne sont pas ceux restreints de 1992, mais aussi, je ne suis pas le même, j’ai vieilli, force est de le reconnaître et je suis en quelque sorte d’accord pour dépenser 375 euros pour le futon et 300 euros pour les trois tatamis ajoutez le transport et cela cumule tout de même un peu delà de 700 euros pour un lit. C’est curieux parce que 700 euros c’est à peu près le prix, pas tout à fait, de l’appareil-photo numérique Nikon qui me fait envie pour améliorer les performances de mon coolpix 5000, et de me dire donc, que comme en 1992, je mets en équation le prix du nouveau futon avec celui de produits photographiques.

Oui, j’ai changé, tant il m’apparaît raisonnable d’avoir dépensé les 700 euros pour un nouveau lit et qu’il m’apparaîtrait au contraire déraisonnable de m’acheter un nouvel appareil-photo, d’autant que le coolpix fonctionne très bien et ne donne aucun signe de fatigue.

Je me souviens qu’il y a un peu plus de dix ans, mon amie F, qui avait reçu un cacheton plus gros que les autres, avait eu honte de s’acheter une petite machine à laver le linge pour ne plus avoir à descendre à la laverie de son sixième étage sans ascenceur, elle avait le sentiment de s’embourgeoiser. Et quand elle a déménagé, j’étais venu avec d’autres amis l’aider, je n’avais pas manqué de la taquiner sur cette foutue machine à laver le linge dont il ne fut pas facile de la descendre des mêmes six étages : elle était écarlate de honte.

Je suis moi même cramoisi de vous avoir confessé le prix de notre nouveau lit.

 

Mardi Mardi 23 août 2005



Elle est revenue, elle est revenue ! Dans le tumulte sur le quai de la gare, j’ai remis le papier rose qui prouvait que nous étions bien les parents de la petite Madeleine, une monitrice a crié Madeleine et j’ai vu ma petite fille nous chercher du regard dans la masse des parents qui ne s’écartaient pas. J’ai aimé voir Madeleine nous chercher des yeux, je ne la vois jamais comme cela, le visage libre, parce qu’elle ne vit pas encore sous notre regard. Elle est alors pareille à toutes les petites filles de son âge, mignonne mais sans plus, son visage n’est pas habité par toutes ses habituelles mimiques, et dont tant de ces rictus sont destinés à nous faire rire, et quand je vois Madeleine comme cela, je crois que je la vois comme tout un chacun la voit, ce qui me la rend vraiment, c’est cette pétillance soudaine du regard, quand celui-ci me trouve dans cette troupe de parents qui continuent d’encombrer la descente du train, et comme c’est bon de la soulever de terre, et comme est chaleureux son baiser, mais déjà je regrette ce visage neutre de Madeleine qui nous cherchait du regard. Son visage de petite fille comme les autres.  

Lundi Lundi 22 août 2005

Ma petite Madeleine chérie

Je ne crois pas que je n’aurais pas le temps de te poster cette lettre avant que tu ne rentres de tes vacances. Alors je te la lirai quand tu seras à la maison.

De même que je ne vais pas te parler de ma journée nocturne au travail, parce qu’il n’y aurait rien à en dire à une petite fille de ton âge qui n’y comprendrait rien, et qu’à vrai dire il n’y a rien à en dire tout court, si ce n’est que ce fut une nuit très dure, une nuit pleine de soucis.

Non, comme c’est la dernière lettre, je voudrais te dire que je suis drôlement heureux à l’idée de te revoir demain, nous nous sommes arrangés avec Maman pour que nous venions tous te chercher à la gare et te faire sentir que nous t’aimons vraiment très fort et que tu nous a beaucoup manqué. Nathan ces derniers jours sentant ton retour proche a paru nostalgique et mélancolique, je crois que c’est à lui que tu as le plus manqué. J’espère que tu verras aussi tous les progrès qu’il a pu faire. Je ne sais pas quelle tête fera Adèle en te voyant descendre du train mais je suis presque certain qu’elle aura un immense sourire et qu’elle trépignera dans le sac à puce sur mes épaules.

Ces derniers temps, tu t’es rendue compte que je n’allais peut-être pas très bien, que j’étais souvent triste. En fait je me fais beaucoup de soucis pour Nathan et cela me rend très triste et puis aussi j’ai beaucoup repensé à mon petit frère ces derniers jours, pour moi c’est une tristesse insupportable de me dire que je suis séparé de lui depuis si longtemps. En fait en revenant des Cévennes j’ai été si triste que j’ai du aller chez le docteur pour qu’elle me donne des médicaments qui rendent moins triste. Depuis que je les prends les choses vont un peu mieux. Je réalise aussi qu’il faut que je sois plus calme avec vous et notamment avec Nathan, qu’il va mieux parce que ces derniers jours parce que je vais mieux aussi, alors je suis plus patient avec lui et du coup les choses s’arrangent.

Et puis toi aussi tu vas revenir de cette colonie de vacances et nous allons reprendre notre petite vie mouvementée avec trois petits enfants pleins de vie. Il faut que je sois prêt pour cela.

Je t’aime ma petite Madeleine chérie. Je suis heureux de te revoir demain.

Papa. (Et cela me fait tout drôle de signer simplement papa).

Le bloc-notes du désordre