Il est étonnant que d’aller au travail pour moi équivale à l’opportunité, une fois toutes les deux semaines, de monter sur un des volcans de la chaîne de Puys, plaisir sans ombre, surtout quand ce dernier est enneigé comme aujourd’hui. Et n’est-ce pas là, finalement, pour moi, une manière de contrepartie du désagrémanet de devoir travailler si loin de mon domicile ? La contrepartie paraît très généreuse aujourd’hui, mais son souvenir, les autres jours est parfois unsuffisant à gommer la lassitude de ces aller-retours. Qu’importe, aujourd’hui c’est le jour de la contrepartie, faisons le plein, sans comptabilité.

Cela a été une belle semaine avec les enfants, une semaine gastronomique presque, puisque j’ai réussi mercredi midi une très belle potée, qu’ils ont dévorée, Nathan ne rechignant pas à manger son chou, ce soir c’est une quiche aux brocolis qui est engloutie par des enfants affamés et en dessert nous avions prévu de déguster le bavarois aux kiwis à la confection duquel tout le monde avait participé, Madeleine en tournant patiemmment la crème anglaise sur le feu doux, avant qu’on y jette de l’agar-agar, Nathan an broyant les kiwis, Adèle en pressant le citron et moi finalement à la baguette de ce dessert compliqué que nous avions déjà raté une fois faute d’agar-agar, mais cette fois-ci l’apparence du dessert était parfaite, le démoulage sans accroc, on se léchait tous les babines par anticipation, mais je crois que je fus le seul à cette table à goûter vraiment ce dessert que je qualifierais tout de même d’un peu expérimental.
Madeleine concède que ce n’est pas une chose facile d’agrémenter les kiwis et est prompte à me suggérer la même tentative, mais cette fois avec des pommes ou, gourmande, avec des mangues, je me demande si ce n’est pas elle qui a raison.
Pendant qu’ils montent se coucher, je fais bouillir la carcasse du poulet de la veille, ça emabume dans toute la maison et quand je monte les embrasser Madeleine, tout sourire, me dit qu’à l’odeur elle a compris que lundi soir je ferai du poulet au riz et aux raisins secs, ce dont elle raffole. Ce qu’elle ne sait pas encore, c’est que si j’ai le temps dans l’après-midi en rentrant de Clermont, je ferais une nouvelle tentative de bavarois, mais cette fois avec les deux belles mangues qui devraient être mûres la semaine prochaine.
Et des fois, cela suffit à mon bonheur, cuisiner pour les enfants.
Journées de corvées administratives, pressé de m’y consacrer par la date butoir du 31 janvier commune à plusieurs de ces pensums. Comme je renâcle à cet exercice, vider les deux tiroirs du bahut, et en faire le tri sur la grande table du salon, faire des piles, des reçus et des courriers dont je peux me séparer, poubelle, faire une pile des factures qui tiennent lieu de garantie, comme celle de la visite annuelle du chauffagiste que j’espère ne jamais avoir à produire à mon assurance, tant cela signifierait que la maison a brûlé en partant de la chaudière, ce qui signifierait que l’essentiel du garage a brûlé, faire un tas des trucs qu’il faut absolument régler aujourd’hui, jour de corvée, essentiellement des paiements en retard, donc pas de gaité de coeur, faire un dernier tri dans le tas de coupures de journaux, parmi lesquelles je trouve quelques coupures qui concernent Alan Turing, toujours cette idée chimérique qu’un jour il faudrait que je m’attèle à un interminable projet de biographie de cet homme étrange, mais chaque fois que je me promets de m’y mettre, je réalise que ce projet supposera d’étudier sérieusement les mathématiques pour avoir la moindre chance de comprendre de l’intérieur ses théories sur la computabilité du réel, et aussi le danger pour moi de m’atteler à une telle tâche et d’être coupable d’une certaine forme de révisionisme en tentant notamment une sorte de pose de diagnostic d’autisme a posteriori sur un homme dont je ne suis pas le contemporain, l’égal en rien, et qu’y gagnerait la compréhension de son travail ?, quelques lettres manuscrites, certaines pour lesquelles je me promets de faire une réponse détaillée, quelques numéros du Manière de Voir que je souhaite envoyer à des amis ou des connaissances dont je devine l’intérêt vif pour la chose, bref tout un monde de papiers auquel j’ai tant de mal à donner un peu d’épaisseur. Est-ce parce que j’ai passé la journée de lundi avec Barbara, je tente une manière de récupération grahique de ce fatras désormais organisé en piles, mais je me fatigue vite de cette tentative de rattrage. Il n’y a rien à faire, factures, reçus garanties et correspondances officielles ne sont pas des papiers que l’on peut recycler si facilement.

Ce matin, d’assez bonne heure, je prends mon petit déjeuner en tête à tête avec Nathan pendant que les filles dorment encore, de telle sorte que nous soyons à l’heure pour le rendez-vous chez l’orthphoniste. Nathan n’est pas bien réveillé qui révasse au dessus de son chocolat chaud et de ses deux tartines, Nathan il faut te dépêcher un peu sinon nous allons être en retard. Et Nathan de répondre, reprenant soudainement ses esprits. Excuse-moi Papa, j’étais dans la Lune.
Question. Est-ce que quand un enfant autiste excuse une de ses absences en expliquant qu’il était, comme tout un chacun, dans la Lune, est-ce qu’on ne peut pas raisonnablement penser qu’il a atteint un point d’autisme négligeable ?, ou encore que plus rien n’est grave, ou bien encore qu’il est
guéri.
Qu’on se rassure, je ne suis pas vraiment en train de m’emporter, de perdre le sens commun, de ne plus regarder la réalité en face. Mais tout de même cette remarque de Nathan me donne un putain d’espoir.

Parfois le quotidien, dans ses écarts imprévisibles, se montre bien généreux. Ainsi ce soir je proposais à Yuma la petite camarade de classe de Madeleine de venir à la piscine avec nous, ce à quoi son père consentit sans mal. Séance de piscine très agréable, pas de chamaillerie entre les enfants, Trois tours de toboggan avec Nathan, Yuma qui accepte aussi de l’accompagner une autre fois, Nathan n’aimant pas y aller tout seul quand il fait nuit et qu’une partie du tunnel, celle qui sort du bâtiment de la piscine pour y rentrer à nouveau et jeter les petits baigneurs dans un petit bassin d’une profondeur de cinquante centimètrès d’une eau tumultueuse. Dans les vestiaires à la sortie, les enfants étaient à la fois calmes et rieurs, l’attention de Madeleine sûrement détournée par la présence de sa petite amie, de même celle de Nathan et d’Adèle, toujours pas de ces disputes répétitives, non, si non si, non si, non si non etc...
ad lib. Lorsque nous sommes arrivés chez Yuma pour la déposer nous avons eu la surprise d’être tous les quatre invités dans cette maisonnée aux cinq filles toutes plus grâcieuses les unes que les autres. Et tandis que la fin du repas voit les enfants des deux familles se mélanger dans des jeux, nous entamons avec mon hôte, longue expérience de la danse contemporaine, une conversation à propos d’une tablette tactile qu’il me présente et qui me donne quelques idées pour la collaboration avec Michele,
Dominique et
François, mais notre conversation est souvent interrompue par des enfants qui demandent à leur père le film tant promis. Il semble que dans cette maison aussi, le mardi soir, veille du jour sans école, soit le soir d’un film. Et dans cette famille de danseurs et de musiciens, il y avait depuis fort longtemps en suspens la promesse de regarder en famille
les Demoiselles de Rochefort de Jacques Demy. Et la bonne humeur de cette belle soirée me fait redécouvrir les charmes, certes un peu désuets, surtout pour moi qui n’a aucun goût pour les comédies musicales, de ce vieux film, sans doute aidé aussi par Guillaume, qui en danseur pointe pour moi des détails de chorégraphies auxquels je n’aurais vraisembablement accordé aucune importance sans ses remarquaes aidantes. D’ailleurs à plusieurs reprises, Nathan se lève de son siège pour tenter d’imiter les danseurs du film et il est rejoint chaque fois par Guillaume qui tente de struturer un peu ces imitations pataudes de Nathan. Quel plaisir inattendu cette soirée cinéphile avec huit enfants scotchés par la vieille magie d’un film que j’aurais cru sans surprise.
On m’aurait dit ce matin que je prendrais un tel plaisir à revoir
les Demoiselles de Rochefort, je n’aurais pas été facile à convaincre.
Dans une toute petite galerie du centre parisien se tient en ce moment une exposition rare, voire très rare, celle de la photographe
Barbara Crane, non que Barbara Crane soit une photographe méconnue ou même rare, mais cette exposition doit être en soixante ans de carrière de Barbara Crane sa troisième exposition en France. Et ce qui m’amuse chaque fois c’est l’incapacité des galeries, qui se risquent à tenter de l’accueillir, à faire toute la place qu’il faudrait à une photographe d’une telle importance, d’une part, mais d’autre part aussi, assise sur un tel
corpus. Chacune de ces tentatives ressemblent toujours à celle qui consisterait de prier un éléphant de se faufiler par un trou de souris.
La
galerie Françoise Paviot, troisième galerie française à historiquement repousser le plus possible ses cimaises pour faire un peu de place au géant Barbara Crane, est sans doute celle qui soit parvenue à la plus élégante et la plus sensée des tentatives. En effet la galerie présente quatre extraits de séries d’images — on peut estimer que Barbara Crane a produit, à peu près, 60 séries abouties de photographies réparties sur une soixantaine d’années de carrière — l’une datant des années 60,
Neon people, l’autre des années 70,
Chicago Loop, la troisième des années 80,
Private views et enfin une autre série, des années 80 également,
off the fence. Pour celui qui connaît toute l’oeuvre de Barbara Crane — privilège indirect d’être son webmaster je suppose — cette exposition fait surtout l’effet de représenter avec précision une goutte d’eau dans l’océan qu’est l’ensemble du travail de Barbara Crane. Et il serait sûrement tentant de se moquer un peu de la tentative, de la taille de la galerie qui accueille une telle exposition. Mais ce serait là le fait d’un enfant gâté, gâté de connaître intimement l’oeuvre entière de la photographe, tandis que d’autres en Europe, et singulièrement en France, n’ont jamais eu la chance de voir de leurs propres yeux des épreuves orginales de Barbara Crane.
Alors voilà ce qui est suggéré, si d’aventure mon lecteur résidant en France est désireux de rencontrer l’oeuvre de Barbara Crane. Se rendre à cette exposition en gardant en tête que ce qu’il voit n’est qu’une minuscule synecdote de l’oeuvre. Malgré tout, apprécier toute la finesse des épreuves, aussi bien celle des tirages en
noir et blanc, particulièrement les tirages de
Chicago Loop, tirages par contact de négatifs 13X18, une rareté en soi. Ou encore ce que devient un petit polaroid, objet presque vulgaire, lorsqu’il est produit par une Barbara Crane au meilleur de son advention, circulant, petite, au travers d’une foule de gens en fête, le
Taste of Chicago, armée d’une petite chambre 4’x5’ portative, le dos chargé de film polaroid et prenant des photographies au jugé, tâchant d’isoler les gestes les plus significatifs de ses contemporains en fête. De même dans les six images exposées de la série
Off the fence il ne faut pas manquer la plus étonnante des trois qui est en fait le collage de trois photographies différentes et qui à lui tout seul montre tout l’opportunisme dont est régulièrement capable Barbara Crane dans son travail, et qui ferait volontiers dire au plus enthousiaste des amateurs de son travail qu’elle a inventé les logiciels de retouche d’images numériques bien avant que ces derniers n’existent.
Mais il ne faudrait surtout pas arrêter sa visite là, entre les murs de la galerie François Paviot. C’est à ce moment qu’il faut d’urgence compulser l’épais catalogue de
Challenging vision qui n’est autre que le catalogue de l’immense rétrospective que le
Cultural Center de Chicago a accordé au travail de Barbara Crane à la fin de 2009, début 2010. Il faudra alors que le visiteur de l’exposition fasse l’effort mental d’imaginer qu’à chacune des séries représentées par quelques pages, chacune, du catalogue, correspond en fait des séries aussi nourries — davantage en fait — que celles dont il vient de voir un aperçu — aucune des séries présentées ici par la galerie François Paviot n’étant une série entière. Et ce n’est pas un effort que le visiteur doit essayer de produire en terme de quantités, mais bien davantage dans une tentative désespérée d’imaginer la puissance créative d’une photographe qui pendant soixante années a produit un travail immense dans un nombre invraisemblables de directions, mûe par une curiosité sans limite, sans hierarchie également — pour qui s’est déjà promené ou a déjà voyagé avec Barbara Crane, il est toujours manifeste que ce qui retient le regard de Barbara est avant tout une forme, comme de photographier en très grand format les déjections de poils régurgités par un chat, ou encore toute une collection de petits rongeurs morts, et autres cadavres de petits animaux — un travail acharné à produire dans les limites de ce que la photographie peut produire, un regard définitevement affranchi des canons et des us du genre, pas de jugement de valeur, et si certaines des dernières séries des images de Barbara Crane sont entièrement floues, ne pas y voir le signe d’un regard faiblissant, mais, au contraire, la volonté toujours aiguisée de chercher là même où d’autres disqualifient trop rapidement.
Une fois cette drôle de visite considérée, j’invite mon lecteur français à se rappeler toutes les dernières rétrospectives inutiles du petit et très médiocre Henri Cartier Bresson, images rabâchées avant d’être ressassées, auxquelles nous avons été contraints ces vingt dernières années, n’aurait-il pas, mon lecteur, comme moi, préféré échanger l’une de ces grandes messes à la gloriole locale, contre une véritable rétrospective de Barbara Crane qui n’aura jamais lieu dans ce pays.
Quelques autres suggestions du même calibre,
Robert Heinecken,
John Baldessari,
Ken Josephson,
Bart Parker,
John Coplans,
Joyce Neimanas,
Joel Sternfled,
Natalie Bookchin,
Karen Savage,
Harry Calahan,
Aaron Siskin,
Lucas Samaras, et ceux-là sont juste ceux qui me passent par la tête sans faire d’effort de mémoire, sans compulser le moindre catalogue.