La Vie a changé

La Vie a changé.

Je me demande même si ce n'est pas le moment des renoncements qui a commencé. Ces derniers temps je me demandais qui serait le premier à flancher, le bonhomme ou le matériel, la réponse m'a beaucoup surpris : les deux en même temps.

Avec le journal de Février, je pense que je suis allé jusqu'au bout de ce qu'un seul homme est capable de produire en matière de profusion d'images, en tout cas, ce que moi, en tant que seul homme, j'étais capable de produire, à la fois sans l'aide d'un tiers, de plusieurs tiers, sans le recours à quelques artifices économiques tels qu'il m'est arrivé de les envisager, pour réaliser que je n'étais pas ce surhomme. Composer une seule journée de ce journal de Février pouvait me demander une journée complète de travail, ce qui n'est pas une limite sainement franchie. Sans compter que ce que cela demandait de rafales de photographies pour organiser des flux assez conséquents afin d'obéir aux canons démoniaques tels que je les avais dessinés au début de l'année, non, il n'y avait rien de raisonnable là-dessous, et il a fallu l'admettre, je n'étais pas le démiurge que j'ai peut-être cru être, celui que l'on disait que j'étais, toute cette économie a trouvé ses frontières, elles étaient nettement plus immédiates que je ne les aurais crues.

En janvier l'appareil-photo a rendu l'âme, d'épuisement, littéralement. Le vétérinaire, chez lequel je l'ai porté, a diagnostiqué que le déclencheur était désormais hors d'état de fonctionner avec la moindre précision, d'où les images trop sombres, pas assez, complètement noires ou complètement délavées, et, quand le vétérinaire s'est enquis de savoir combien j'avais fait de photographies avec cet appareil, il a manqué de s'étrangler, en regardant le décompte interne de l'appareil, trois cent mille, il a même appelé son collègue pour lui faire constater qu'il avait dans les mains un D300 qui était allé jusqu'à trois cent mille bornes, les deux vétérinaires passaient, du regard, de l'appareil à moi, nous étions tous les deux des phénomènes, l'appareil pour avoir déclenché deux fois plus que ce qu'il était conçu pour durer, c'est comme s'il avait eu 150 ans, et moi pour avoir peu ménagé ma monture et l'avoir menée à cette fin par l'épuisement.

Comprenez-moi bien, je n'en ressens aucune fierté, au contraire. Un peu de honte en fait. C'est que cet appareil et moi avons connu bien des moments ensemble, nous avons gravi de petites montagnes ensemble, parfois même dans la neige, en Auvergne, nous avons parcouru des kilomètres et des kilomètres en train et en voiture, nous avons regardé les nuages ensemble passer au-dessus de la vallée de la Cèze et nous avons collaboré à donner vie à toutes sortes de petits objets, supposés inertes, pensez, des crânes, entre autres objets inanimés, et même nous avons enfanté ensemble de requins souterrains, alors c'est vous dire si j'ai fini par concevoir envers cet appareil ce qui ressemble fort à de l'attachement.

Et il y a même eu une période de deuil. Une période pendant laquelle je ne voulais pas reprendre un tel compagnon, fut-il aussi fidèle, je ne m'en sentais pas digne et je murmurais pour moi-même que j'arrêtais la photographie, et, le murmurant, je tentais d'éprouver ce que cela me faisait. Un fumeur ou un alcoolique auraient eu bien plus de difficulté que moi à une telle rupture de leurs habitudes passées, à mon plus grand étonnement, cela ne me faisait ni chaud ni froid. Ce qui ne lassait pas de surprendre mes proches, au contraire de moi, à qui la rupture faisait en fait un bien fou.

Je sortais de chez moi sans traîner à mon épaule cette besace et son encombrement physique, pas seulement le poids mal réparti sur ma colonne vertébrale, mais aussi une contrainte qui était devenue carcérale, je pouvais désormais aller au musée sans m'évertuer à produire mes propres images, et même m'acheter le catalogue des expositions qui me plaisaient le plus, je pouvais regarder le monde avec un œil neuf, vierge presque, considérer un reflet, une ombre, une lumière, un éclairage un agencement de formes, une répétition, un rythme sans avoir peur de les laisser filer, de les laisser à leur monde d'objets et ne pas les en extraire. À vrai dire c'était une drôle de liberté dont le premier effet a été de trouver de nouveaux canaux pour s'exprimer, notamment dans l'écriture de toute une série de textes. J'ai mis la dernière main à Raffut qui trainait sur le bureau de mon ordinateur depuis presque deux ans, puis j'ai attaqué Arthrose, dans lequel j'ai voulu raconter comment je m'étais senti frôlé par la mort le soir des attentats de novembre dernier, où il s'en est fallu, d'un cheveu, que je ne dîne au Petit Cambodge, dans la foulée, j'ai entamé Punaise ! qui n'a pas beaucoup bougé depuis, mais je reste confiant que dans cet état d'ébauche d'une cinquantaine de pages, je pourrais le reprendre, j'ai écrit J., avec lequel j'ai pris un vif plaisir à m'interroger, soit disant, à propos de mes fantasmes, j'ai entamé les Salauds, celui-là prendra des années à mûrir, puis j'ai écrit, Je ne me souviens plus, une liste de listes, et depuis deux mois je travailler à Elever des chèvres en Ardèche. Sans oublier que Sarah m'a fait entièrement reprendre une Fuite en Egypte.

Donc je n'étais pas sans rien faire de ma peau non plus.

C'est d'ailleurs en quittant Sarah lors d'une de nos matinées de travail que je suis passé boulevard Beaumarchais à tout hasard et que je suis tombé sur un nouvel appareil d'occasion, un D300S, appareil parfait pour moi, je connaissais par cœur son fonctionnement en tant qu'appareil-photo et il couplait également de faire caméra selon un fonctionnement hérité du D90 que je connaissais bien. Et la chose est à peine croyable, mais rentrant à la maison, j'ai rangé l'appareil dans ma besace et je ne l'ai pas ressorti avant une bonne semaine, peut-être deux.

Je me suis beaucoup demandé quel genre de photographies je voudrais faire désormais. Je n'en avais aucune idée. En fait je savais quel genre de photographies je ne voulais plus faire. C'est-à-dire celles que j'avais produites jusqu'alors, cette manière de flux d'images qui me demandaient finalement tant de travail à organiser et dont je me demandais par ailleurs si je n'avais pas fait le tour de la démarche, je veux parler de mon tour à moi, pas nécessairement celui de toute la question, pitié ! Il m'arrive de pousser du col mais pas à ce point.

Une chose dont je ne voulais plus être le prisonnier, c'était cette forme d'astreinte que pour chaque jour de l'année il y ait, dans mes disques durs, un sous répertoire portant pour nom la date dite américaine du jour en question et que dans chacun de ces répertoires il y ait au moins un triptyque d'images voire bien davantage. Une autre chose dont je ne voulais plus être prisonnier non plus c'était cette autre forme d'astreinte qui voulait que si je devais passer devant tel arbre du bois de Vincennes, devant telle centrale nucléaire à Neuvy-sur-Loire, devant tel avion sur le bord de la route des Cévennes, devant tel immeuble de bureaux en construction dans le bas de Fontenay, devant tel autopont à Bondy, devant tel poteau électrique dans les Cévennes, je me sente contraint d'en enregistrer le passage, mais qu'en revanche si je pensais que, ce jour-là, ce passage-là avait quelques chances que ce soit d'être réussi, je ne m'empêche pas non plus de le photographier. Je me demande si tout bonnement je n'avais pas soif d'un peu de liberté.

Il y a trois ans j'avais mis un terme à une expérience de photographies vieille de dix ans qui consistait à produire, pour chaque jour, un collage de photographies, cela s'appelait la Vie. J'ai mis très longtemps à comprendre, dix ans, que si ce procédé, de temps en temps, produisait des collages heureux, il pouvait aussi produire une répétition lassante des mêmes collages qui n'étaient pas toujours des réussites — dix ans pour comprendre une telle évidence, c'est tout moi. Du coup j'ai pensé à une autre forme de collage, celle dans laquelle je laissais au hasard, à la fois le choix des images, leur placement dans la page et leur opacité, un procédé auquel j'ai donné, pour moi-même, le nom d'avalanche, qui me garantissait une plus grande réussite et sans doute aussi une plus grande richesse, le hasard décidait de beaucoup de choses et en plus les répertoires parmi lesquels je lui demandais de piocher étaient pléthoriques, et je m'amusais que je pouvais mener ce procédé sur une dizaine d'années ce qui lui donnerait sans doute une épaisseur hors du commun. Trois ans plus tard, non seulement j'ai épuisé l'appareil-photo qui devait sous-tendre l'alimentation de cette avalanche, mais aussi je me demande si je ne suis pas parvenu à une forme d'épuisement du procédé en lui-même dont une partie de l'originalité fût qu'il soit presque inépuisable, personne ne serait en effet assez patient pour aller jusqu'au bout de la page qui réunit toutes les images de ces trois années

C'était le signe, il me semble, que non seulement il était temps d'arrêter, que cela n'avait aucun sens de continuer en somme, mais d'autre part aussi qu'il était temps de trouver une forme plus simple, et peut-être même, plus modeste, à cette pratique photographique qui était la mienne, toute entière tendue vers cet enregistrement, imparfait et parcellaire, du réel dans ce qu'il a de plus immédiat.

J'ai donc fait simple, ce qui n'est pas dans ma nature, j'ai regroupé entre cinquante et cent images par mois — j'ai même eu du mal à en trouver une petite cinquantaine pour les trois premiers mois de l'année, puisque malgré tout même avec un appareil qui ne fonctionnait pas tès bien, je me suis quand même arrangé pour produire quelques images, tout ne change pas d'un seul coup —, je n'ai pas nécessairement respecté leur ordre chronologique, je me suis permis quelques modifications, je les ai inscrites dans une forme de défilement lent, qui d'ailleurs ne fonctionne pas toujours très bien, et je les ai associées à une bande sonore dont le montage n'exigeait pas nécessairement de moi d'y passer des heures dans le garage.

C'est vous dire si la vie a changé.


Ci-dessous, D300, la première et la dernière photographies réalisées avec l'appareil Nikon D300 (par aileurs offret par cinquante sept visiteurs du site Désordre, en septembre 2008, Madeleine leur dit merci!)

Une autre série d'Amorces