À la mémoire des 130 victimes des attentats terroristes survenus à Paris le 13 novembre 2015, à leurs familles, à leurs proches, leurs amis, leurs voisins, leurs collègues et tous ceux auxquels elles vont manquer. Aux blessés aussi auxquels vont manquer bien des choses.

Pour mes enfants, Julien, Clémence, Madeleine, Nathan et Adèle, Marco et Henriette.

Pour ma petite-fille, Sara.

Pour mon amie Laurence

 

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Cher Georges Didi-Huberman,

Je l'ai échappée belle.

D'ailleurs ce n'est pas la première fois, en septembre 1986, déjà, j'étais passé tout près d'une des explosions. Il y en avait une tous les deux jours dans les rues de Paris. J'en garde un souvenir imprécis, un souvenir qui ne correspond à aucune de toutes les informations et des archives que j'ai lues depuis à propos de cet attentat à la Défense. Dans la galerie marchande dite des Quatre temps. Qui ne devait pas exister depuis des lustres à cette époque-là, le milieu des années 80 donc. Et aujourd'hui encore, au lendemain d'être passé si près d'une de ces actions terroristes en pleine ville, où la mort frappe de façon aléatoire, tout ce que je lis et tout ce que j'entends ne correspond pas du tout à mon souvenir d'hier soir. Je m'interroge à propos de ce hiatus.

Hier en fin d'après-midi, je suis allé voir le Fils de Saul de László Nemes, film qu'a priori je n'avais pas envie de voir et cela dès que j'en avais entendu parler, au printemps il me semble, au moment du festival de Cannes, le disqualifiant d'office selon une manière de réflexe un peu personnel: on ne fait pas de fiction autour des chambres à gaz. Et là il semblait bien que le film était à la limite de l'infranchissable et même au-delà de cette limite. Puis j'ai lu çà et là une manière d'unanimité à propos de ce film, j'ai entendu Lanzmann en dire du bien, je me suis dit qu'il filait un mauvais coton le vieux, mais n'avait-il pas déjà fait l'éloge des Bienveillantes de Jonathan Littell?, et plus surprenant, vous, George Didi-Huberman qui, sur le sujet, avez justement écrit l'admirable Images malgré tout, vous aliénant durablement les Temps modernes présidés par Lanzman, bref, je fonçais à la librairie, achetais votre Sortir du noir, le lisais en hâte la veille d'aller voir le film, et allais donc voir le film. Pour y découvrir un film que je trouve abject et dont je me suis fait, hier soir, la promesse d'aller le revoir le lendemain et de relire une nouvelle fois votre texte, imaginant que j'ai manqué je ne sais quoi dans ce film. C'est exactement cela que je me suis dit, je me suis demandé qu'est-ce que vous aviez vu dans ce film que je n'ai pas vu et au contraire qu'est-ce vous n'aviez pas vu et que moi j'avais vu ? Et autant vous dire, cher Georges Didi-Huberman, que j'étais tout à fait disposé à penser que face à vous je devais me tromper. D'ailleurs, comme je me promettais de faire tout cela le lendemain, je n'ai pas pris le temps du tout de prendre quelques notes à propos de certains éléments du film, faisant confiance au fait que tout ceci me reviendrait bien assez vite en tête le lendemain. J'étais d'ailleurs assez amusé à l'idée que je pourrais écrire un texte qui serait comme une réponse à votre lettre, qui ne m'était pas adressée, reprendre le principe de votre texte, et commencer à la façon de cette fausse correspondance, Cher Georges Didi-Huberman. Et c'est peut-être ce que je vais faire malgré tout.

Sortant de la projection du film, vous ai-je dit que je n'avais pas du tout aimé ce film ?, je pars chez mon amie Laurence que je dois retrouver pour aller dîner avant qu'elle ne reparte en Australie, comme chaque hiver. Comme souvent pour aller chez Laurence je prends la voiture dans l'idée qu'au premier ralentissement à partir de la porte de Bagnolet, je prendrais le métropolitain jusqu'à République, et comme c'est déjà arrivé une fois, une circulation, étonnamment fluide un vendredi soir, m'amène absolument sans heurt jusqu'aux bords du quai de Jemmapes, où habite Laurence et en face de son immeuble se trouve une place libre. Une conjonction heureuse mais surtout invraisemblable. Un vendredi soir.

Tenez, je viens de penser à commencer à enregistrer le fichier que je viens d'entamer et je n'ai aucune idée du nom que je peux donner à ce fichier. J'opte comme souvent en pareil cas pour la date, non pas du jour, mais celle de la veille, 20151113.rtf. Le 13 novembre 2015. Rich Text Format.

Chez Laurence nous prenons un verre d'une de ses très étonnantes décoctions, je crois qu'hier soir, Laurence avait mixé et broyé de la betterave, du céleri, de la pomme et du citron avec un peu de gingembre, c'est ma façon à moi de vous expliquer que Laurence et moi ne suivons pas du tout le même mode d'alimentation, d'ailleurs c'est une source intarissable d'étonnement pour ma fille Madeleine qui sait les liens vivaces d'amitié entre Laurence et moi et qui s'amuse souvent d'à quel point nous pouvons être dissemblables. Et, de fait, le mois dernier quand j'étais venu dîner avec Laurence, elle m'avait emmené dans un restaurant absolument improbable pour moi, une sorte de cantine pour personnes qui font à peine cuire leurs aliments à l'irréprochable fraîcheur, et nous avions beaucoup ri du fait que je devais non seulement être la plus grosse personne qui n'ait jamais franchi le seuil d'un tel restaurant et qu'en plus il devait être assez comique de me voir me faufiler entre les convives pour arriver sur une mezzanine au plafond bien trop bas pour moi et d'avoir eu tant de mal à m'asseoir à même le sol, certes moyennant quelques coussins, mais autant vous dire qu'une fois que j'avais plus ou moins calé ma carcasse j'avais trouvé un certain inconfort à dîner de légumes presque crus et très finement émincés, assaisonnés avec goût je n'en disconviens pas, et accompagnés de quelques morceaux de maquereaux fondants tellement ils étaient à peine cuits, mais pas vraiment l'idée que je me fais d'un dîner au restaurant.

Hier soir mon arthrose du genou était en pleine forme aussi quand la question du choix du restaurant où nous dînerions s'est posée, j'ai ironisé auprès de Laurence à propos du fait que s'agissant du menu je n'avais aucune demande, aucune exigence, que des racines crues feraient parfaitement l'affaire, mais qu'en revanche je ne bouderais pas que nous soyons correctement assis. Laurence avait éclaté de ce rire dont je me félicite de savoir beaucoup le déclencher, précisément quand je fais jouer à fond les ressorts comiques de nos divergences, quand Laurence brandit son yoga et autres pratiques douces et psychocorporelles, je lui rappelle mon attachement au vieux jeu juif viennois, la psychanalyse, et cela nous fait toujours rire de bon cœur. Laurence faisait l'inventaire mental et oral de toutes les solutions qui s'offraient à nous, connaissant par ailleurs mon goût ultime pour les nourritures asiatiques, singulièrement de l'Asie du Sud-Est. Elle pensa au Petit Cambodge où nous avions dîné, était-ce là ?, je n'en suis plus très sûr, il y a quelques années en compagnie de Diketi, l'ancien compagnon de Laurence, mais réfuta ce qui me paraissait pourtant un choix idoine, au motif que nous ne serions pas très confortablement installés, nous étions un vendredi soir et au Petit Cambodge nous serions serrés comme des sardines et c'est donc dans un restaurant thaï du même quartier que nous avons fini par dîner, fort agréablement d'ailleurs. Je présume que je pourrais préciser quels furent les mets que nous avons dégustés, ce serait d'autant plus facile qu'ils figurent dans le détail sur la facturette dont je me suis acquitté, en invitant Laurence, pour un total de 53 euros et quarante cents, la facturette de carte de crédit indique par ailleurs qu'il était 22 heures pile au moment du paiement.

En fait, au moment de l'addition, de façon inexplicable, le service qui, jusque-là, avait été d'une célérité irréprochable sans être pressante, a ralenti et quand finalement le serveur est venu nous encaisser il s'est excusé de cette lenteur en nous expliquant que ses collègues et lui-même venaient d'apprendre qu'une fusillade avait eu lieu du côté du faubourg Saint-Antoine. Qu'il y avait une dizaine de morts. Dans la salle de restaurant, il y avait bien quelques personnes qui consultaient les différentes applications de leurs téléphones de poche intelligents, aucune qui paraissait connectée à un service d'informations générales, je me souviens avoir vu un couple montrer à un autre couple d'amis des photographies d'un appartement qu'ils venaient de visiter et pour lequel ils étaient diversement enthousiastes. Mais l'information dramatique ne semblait pas avoir quitté les cuisines. Quelques sirènes de police et d'ambulances, lorsque nous sommes sortis, semblaient cependant attester qu'effectivement un incident d'ampleur venait de se produire et de fait les véhicules de secours divers convergeaient vers Bastille. Notre serveur avait de fait parlé de la rue de Charonne et de la rue d'Alibert ou d'Aligre, il ne savait plus. Rue d'Aligre je voyais bien où cela pouvait être, dans le douzième arrondissement, j'y avais d'ailleurs vécu une nuit au récit impossible à faire tant elle avait été décousue — à l'image du film Extérieur, nuit de Jacques Bral —, en compagnie d'une jeune femme qui s'appelait Sandrine, cela je m'en souviens, mais bon ce n'est peut-être pas trop le moment d'apporter une note d'érotisme au récit, rue d'Alibert en revanche je n'avais aucune idée de là où c'était. Rue d'Aligre c'était pas tout près non plus ai-je pensé. Si le serveur avait parlé de la rue Bichat, là, et Laurence et moi, on aurait capté, et d'ailleurs je ne sais pas ce que nous aurions fait. Sans compter que sachant tous les deux que c'était l'adresse du Petit Cambodge, nous aurions eu froid dans le dos.


Sortant du restaurant, faisant chemin, moi claudicant, Laurence prévenante, nous avons repris le cours aimable de notre conversation, nous avons retraversé le canal et nous sommes rentrés chez Lauence. J'ai dit à Laurence que les quelques sirènes que nous entendions et les moteurs des quelques voitures de police en surrégime me rappelaient vaguement celles que j'avais entendues il y a plus de vingt ans du temps où j'habitais avenue Daumesnil à Paris, un soir tard et dont j'avais appris, le lendemain, qu'elles avaient été motivées par la cavale meurtrière de Florence Rey et Audry Maupin du côté de Nation et de l'avenue du Trône. Samedi matin, le lendemain matin des attentats du 13 novembre 2015, je me dis que je devais vivre dans une dimension parallèle et dans une certaine déconnexion d'avec le monde réel pour n'avoir pas imaginé, un seul instant, que cette fusillade dont le serveur avait parlé et qui avait fait une dizaine de victimes ait pu être autre chose qu'un simple fait divers, quelque chose qui puisse être comparable effectivement avec la fusillade du douzième arrondissement, en 1994, le 4 octobre 1994, je viens de le vérifier sur internet, c'est quand même bien pratique internet. Et du coup de maintenir, en matière de faits divers, cette lecture très bourdieusienne, le fait divers fait diversion, et appliquant pareille grille de lecture, refuser à tout fait divers la moindre importance. Autant vous dire que lorsque le lendemain seulement on prend un peu la mesure de l'ampleur des événements dont on a été pareillement à la fois voisin et inconscient, on se sent d'une bêtise sans fond et désormais pas du tout protégé par les rayons garnis de sa bibliothèque et de ses lectures, fussent celles, surtout, de Pierre Bourdieu.

Un peu en aval du canal, nous avons aperçu une ambulance dont les gyrophares éclaboussaient les flots sombres du canal, je crois que c'est comme cela que l'on décrit les gyrophares des véhicules de secours dans les romans policiers quand les scènes sont mitoyennes de canaux, de rivières, de grands fleuves, voire dans les ports maritimes. Encore une fois, en dépit du fait que nous ayons appris, une dizaine de minutes auparavant, qu'il y avait eu une fusillade, que nous avions placée, à tort, du côté de la rue d'Aligre, nous continuions, Laurence et moi, d'être incapables de mettre en relation cette information, fut-elle mal géolocalisée, avec le spectacle de l'ambulance et l'arrière-plan sonore dans lequel on entendait bien quelques sirènes au loin, mais là encore, incapables d'imaginer que tout ceci puisse être autre chose qu'un fait divers, fut-il important, dix morts, tout de même, cela nous ne pouvions pas dire que nous le savions pas.

Laurence a composé le code d'entrée de son immeuble, le 43A31. Et nous sommes montés.

Ransley, le compagnon de Laurence, était rentré du travail et décompressait, nous nous sommes embrassés et avons décidé de prendre un thé. Et même d'entamer une partie d'échecs. J'ai reçu deux messages textuels de Madeleine sur mon téléphone de poche, un peu avant minuit, me demandant si tout allait bien ?, et je lui ai répondu un peu sur le ton de la plaisanterie qu'elle devait être de la police pour savoir qu'effectivement j'étais dans Paris, chez Laurence ai-je précisé. Et que tout allait bien et j'ai également ironisé qu'étant donné l'heure elle ferait bien d'aller se coucher et qu'elle avait cours le lendemain. Madeleine était insistante et je lui répondais que oui, oui tout allait bien et j'ai mis cette insistance sous le coup d'une exagération juvénile et d'un manque de recul de la part de Madeleine, jeune fille à l'esprit un peu trop frappé par un fait divers, me promettant, une autre fois, de lui tenir quelque discours à propos des faits divers, ce qu'il faut en penser et combien il faut se méfier de leur diversion, père bourdieusien jusqu'au bout. Là aussi, l'après-coup dégrise salement. Madeleine m'enjoignait même de rester dormir chez Laurence. Tout ça pour une fusillade, un fait divers, qui ne s'était même pas passé si près que cela pensai-je. Non, vraiment elle aurait bientôt droit à son couplet sur les faits divers. Parce que nous étions toujours persuadés que cette fameuse fusillade avait eu lieu du côté de la rue d'Aligre. Par acquis de conscience Ransley a vérifié sur internet — je lui ai suggéré le site du Monde, ce qui, à la réflexion, et d'expérience, s'agissant de tenter d'apprendre des informations tout juste écloses, n'est pas le meilleur des conseils, il aurait sans doute mieux valu se tourner vers le site de ces chaînes d'informations en continu, ou même de mettre la radio, sur France Info, mais je ne sais pas si Laurence dispose d'une radio — je pense qu'elle doit disposer de plusieurs sortes de tapis de yoga différents, répondant à des usages et des pratiques différents, mais peut-être pas d'une radio —, tout du moins sur le site internet de France Info — sans doute à un moment où les informations n'étaient pas encore très avérées ni bien comprises, il a dit ah oui, en fait c'est la rue Alibert, c'est juste à côté, on en a déduit que l'ambulance que nous avions vue à deux cents mètres, et dont j'ai déjà décrit les gyrophares, cela devait être pour cette fusillade, dont nous continuions de penser qu'elle avait été unique et qu'elle n'avait fait « que » dix morts — l'expression est malheureuse — et surtout qu'elle avait les atours d'un règlement de compte ou de je ne sais quoi encore qui appartenait au domaine des faits divers qui font diversion. Avec le recul je me demande combien il faut qu'il y ait de morts pour qu'un Bourdieusien entêté commence à convenir que cela dépasse le stade de la diversion. En fait je dois avouer ici que c'est extrêmement difficile de décrire ce que nous pensions alors, ce que nous apprenions, ce que nous savions ou pas et de l'écrire le lendemain, de l'écrire, en sachant désormais quelle est la portée, au moins immédiate, des événements en question. En cela les quelques messages que j'ai échangés avec Madeleine, du fait qu'ils sont horodatés me permettent de comprendre à quel point nous avons mal interprété les bribes d'informations que nous avons malgré tout reçues du monde extérieur.

Mon amie Laurence habite un petit deux-pièces quai de Jemmapes qui a cette particularité d'être admirablement garanti des bruits de la ville, ses fenêtres donnent sur une cour intérieure elle-même assez recluse, la rumeur de la ville y est perçue avec une très étonnante et bienfaisante distance, au point que même le survol d'un hélicoptère que nous avons vaguement entendu, ne pouvait pas du tout nous mettre sur la voie de la moindre prise de conscience. Et puis Laurence comme moi nous ne sommes ni l'un ni l'autre très portés sur les téléphones de poche, Laurence n'en dispose pas et quant au mien, on peut dire que j'en fais un usage plus que modéré et que ce dernier ne comporte aucune fonction de connexion au réseau autre que téléphonique, autant l'avouer mon téléphone de poche n'est pas intelligent, certes je peux m'en servir aussi de réveil, en plus de recevoir et d'envoyer des messages textuels, notamment avec ma fille Madeleine, et même prendre des photographies, mais alors d'un tel manque de qualité que j'ai évidemment renoncé à toute utilisation de cette fonction, même pas en tant que prises de notes visuelles, on ne mégote pas avec la photographie. Je suis photographe.

Et puis il n'y a pas pire aveugle que celui qui ne veut pas entendre.

Je suis ressorti de chez Laurence vers minuit et demie et je suis monté dans ma voiture miraculeusement garée en face de chez elle. J'ai à peine eu le temps de remarquer que le quartier, habituellement très vivant le week-end, était fort calme. Oui, fort calme. Calme. C'est vraiment comme cela que j'ai perçu le désert relatif du quartier et la quasi absence de circulation. J'ai longé le canal Saint-Martin et je suis remonté sur le boulevard Jean Jaurès en direction de la porte de Pantin et la circulation un vendredi soir à minuit était, comme à l'aller, d'une fluidité inaccoutumée. Par ennui, mais aussi dans l'idée de vérifier ce dont Madeleine m'avait alerté, j'ai mis la radio, laquelle était réglée sur la fréquence de France Culture (premier canal présélectionné, celui que j'écoute le plus souvent, quasiment le seul en fait, je suis Bourdieusien), j'ai appuyé sur le bouton 3 (dont je me suis souvenu que je l'avais réglé, il y a deux ans, sur France info, en me disant que cela pourrait peut-être servir un jour, le canal 2 est lui dédié à Fip, non que j'en goûte particulièrement la programmation musicale mais cela peut dépanner quand on est en voiture prisonnier d'une circulation dense, n'allez pas promener votre voiture sur le quai de Jemmapes ou dans le quartier de République, fausse réprimande de l'une de ces voix mielleuses de cette station, le canal 4 doit être réglé sur France musique, Bourdieusien mélomane, et je crois que les quatre autres canaux ne sont pas réglés) et mon effarement, ayant appuyé sur le bouton 3, a été immédiat, d'autant que les premières paroles que j'ai entendues étaient des paroles de mises en garde, on parlait de sens commun, celui qui voulait que l'on reste chez soi et pour la bonne raison qu'une prise d'otages était toujours en cours au Bataclan, je me suis dit, le Bataclan mais c'est là où j'avais fini par écouter Patti Smith en concert en 2004, la dernière fois où je suis allé à un concert au Bataclan. Finalement je suis plus ou moins arrivé à la porte de Pantin dans cet état d'hébétude, je n'avais rien vu ni compris d'un événement à la fois majeur et effroyable qui s'était passé à deux maigres centaines de mètres, pour au moins une des fusillades, de là où j'étais, absolument inconscient à la fois des événements et du danger extraordinaire qu'ils représentaient.

J'imagine que je pourrais conduire le récit d'une toute autre façon, lui donner une épaisseur supplémentaire en extrapolant certains éléments. Je pourrais aussi tenter de mêler étroitement le récit de cette survie due à la chance insigne, et son aveuglement, qui auront été les nôtres hier soir avec Laurence et une manière de chronique que je m'étais promis d'écrire à propos du film le Fils de Saul de László Nemes, et je pourrais, par exemple, imaginer qu'une grande part de la discussion que nous avons eue avec Laurence et Ransley ce soir-là portait justement sur ce film-là. J'imagine que ce serait assez habile, enfin « habile ». En m'y prenant bien, je pourrais faire fonctionner la chose comme un ressort du récit. Sauf que ce ne serait pas du tout vrai, puisque nous n'avons pas du tout parlé de ce film. J'ai même pensé à un moment, j'ai commencé à le faire, à intercaler les deux textes, un paragraphe du récit de cette soirée, qui, d'un point de vue personnel, a été un non-événement par excellence, en dehors du fait que je pourrais m'en souvenir comme d'une de ces nombreuses agréables soirées en compagnie de Laurence, mon amie depuis si longtemps, 1984, mais dont les répercussions psychologiques pour moi sont loin d'être aussi simples — ce n'est pas tout à fait comme de manquer le décollage d'un avion en arrivant en retard à l'aéroport et d'apprendre le lendemain que ce dernier s'est abîmé en plein océan, quand bien même je serais arrivé en retard à l'aéroport parce que je ne parvenais pas à marcher plus vite que cela du fait de mon arthrose au genou. Tiens arthrose, est-ce que ce ne serait pas le bon titre de ce récit, le nom idoine de fichier — arthrose.rtf — Enregistrer sous. Et puis un autre paragraphe pris à la critique que je voudrais écrire à propos du film de László Nemes, le Fils de Saul. Et ainsi de suite un paragraphe à propos d'hier soir et de ses attentats, et puis un paragraphe de chronique à propos du Fils de Saul, puis paragraphe suivant, hier soir, les attentats, saut de paragraphe, Fils de Saul et ainsi de suite, mais vous aviez parfaitement compris, surtout vous avez déjà lu W, ou le souvenir de l'enfance de Georges Perec. Et donc voilà bien une raison de ne pas conduire le récit de cette manière, puisque l'idée n'est pas de moi.

J'ai pensé encore à une autre façon de faire. Écrire comment Laurence et moi, le samedi matin, nous nous sommes appelés au téléphone et que nous avons ensemble pris la mesure de notre chance. Mais aussi de notre aveuglement. Et de mettre cet aveuglement en relation avec toutes sortes de considérations toutes personnelles, notamment à propos des images, de leur fonction somme toute aveuglante, quand ce n'est pas anesthésiante, et d'enraciner cette réflexion dans la critique que je voudrais faire du film de László Nemes, le Fils de Saul. C'est peut-être cela que je vais faire.

Je n'écris pas de façon très linéaire, je pense que cela se voit sans que je le précise. Il m'arrive parfois, tandis que je suis en train de peiner sur un paragraphe, de penser à une idée que je voudrais absolument prendre en note et je le fais généralement sur le champ. À la hâte je saute quelques lignes depuis le paragraphe sur lequel je suis en train de peiner






et je prends en note ce dont je voudrais garder la trace. Et cela fonctionne souvent comme un excellent déboucheur de plomberie en souffrance, m'étant acquitté de cette prise de note rapide, je reviens plus alerte à l'endroit où j'en étais et je parviens sans mal à achever le passage qui me donnait tant de fil à retordre. Et même il m'arrive fréquemment d'enchaîner et de poursuivre pendant encore quelques paragraphes, l'explication, contenue dans un tel paragraphe, que je suis en train de vous donner ne dépareille pas de tels paragraphes. Et quand je fais cela, quand j'enchaîne, j'oublie, du tout au tout, que je suis passé par la rédaction de notes que je voulais absolument prendre. Je finis, malgré tout, par prendre une pause dans mon enchaînement de paragraphe, ne serait-ce que pour me refaire du café ou retourner le disque dont j'avais oublié, du tout au tout, que je l'avais mis et dont le bras est désormais prisonnier de la plage de fin, produisant un pocffffffpocffffffpocffffffpocffffffpocffffffpocffffffpoc infini que je n'entends pas pour finir par n'entendre que lui, et c'est à ce moment-là que je me rends compte que j'avais pris des notes entretemps. C'est le cas du paragraphe suivant, mais n'allez pas le lire tout de suite, vous n'y comprendriez rien, déjà que ce n'est pas facile, j'en ai bien conscience. Mais alors je dois avouer que je ne sais plus nécessairement très bien pourquoi j'ai pris de telles notes, même en quoi je les trouvais tellement importantes au moment où je les ai prises, alors ne sachant plus très bien quoi en faire, je reprends alors le cours de ce que je suis en train d'écrire, en sautant ce paragraphe de notes, me promettant qu'à la prochaine relecture, une promesse pas toujours tenue, je retrouverais sans mal l'endroit où je pensais insérer cette prise de notes, endroit que je ne retrouve pas toujours et ce sont alors des notes, sous la forme de paragraphes entiers, que je finis par supprimer, parfois à regret, parfois sans. Aussi invraisemblable que cela puisse paraître, c'est effectivement le cas du paragraphe suivant — mais n'y allez pas tout de suite, attendez que je vous explique bien de quoi il retourne — sur lequel je bute à chaque relecture de ce texte et dont j'ai oublié du tout au tout ce qu'il faisait là, les raisons qui ont pu me pousser à cette prise de notes et en quoi cela concerne, même d'assez loin, ce que j'étais en train d'écrire. D'ailleurs j'ai matérialisé la chose d'une ligne de "Z" les uns à la suite des autres avant et après ce fameux paragraphe qui est une indication toute personnelle pour mes relectures et qui doit me permettre de le retrouver en un clin d'œil, Ctrl + f "zzzzzzz" + entrée et je retombe tout de suite dessus, ce qui serait bien pratique si je parvenais à retrouver, lors d'une relecture, l'endroit où je pourrais faire un couper-coller de ce paragraphe, mais las, deux mois plus tard et je ne sais plus du tout à quel passage de ce récit je me promettais de le rattacher, quant aux "Z" zalignés, depuis quelques relectures, ils me servent surtout à sauter le paragraphe en question pour poursuivre ma relecture sans perdre le fil de ce que j'étais en train d'écrire, puis de relire. Du coup je me demande si je ne vais pas les laisser en place, comme une aide au lecteur, une invitation presque à sauter ce paragraphe que pourtant je ne me résous pas à supprimer à cause de toute la tendresse que j'éprouve pour ce qui y est narré et son bon souvenir partagé avec Laurence, sans compter que ce seul paragraphe compte trois notes d'annexe à lui seul, aucune que je ne voudrais supprimer et aucune que je ne saurais, d'une manière ou d'une autre, rattacher à un autre endroit du récit, c'est vous dire mon embarras.

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D'ailleurs en téléphonant à Laurence ce matin, je m'étais fait cette réflexion que Laurence ne déméritait pas ce surnom que je lui avais récemment trouvé, l'Insubmersible. Nous avions ri de concert, il y avait deux semaines, revenant justement de ce restaurant où nous avions dîné d'aliments à peine cuits et à peine cuisinés, en étant si mal assis, remontant justement la rue Bichat en direction du canal, j'avais ri avec Laurence que j'avais déjà partagé l'ironie de ce surnom avec sa cousine, qui se trouve être mon avocate et que Laurence et moi surnommons Cousine Strychnine — elle se prénomme en fait Christine, et quand je la vois, je ne fais pas trop le malin et je lui donne du Maître long comme le bras et Cousine Strychnine, outre l'homophonie, ça lui va bien tant elle est intraitable et tant certaines de ses morsures sont empoisonnées. Oui, Laurence c'est l'Insubmersible. Nous en avions bien ri elle et moi, surtout quand je lui avais demandé si elle ne m'en voulait pas de trop, elle, si féminine, de l'appeler du même nom qu'un sous-marin nucléaire ?

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Toute la journée ma sidération face aux attentats et ma détestation du Fils de Saul de László Nemes m'ont paru liées. Je ne savais pas encore comment, mais dans mon esprit il ne faisait aucun doute qu'il y avait un lien de sens entre cette idée de passer complètement à côté d'un événement, finalement historique, alors que je me trouvais à deux cents mètres de la plus proche des fusillades, celle de la rue Bichat, aux terrasses du café le Carillon et donc du restaurant le Petit Cambodge, et ma lecture critique du film le Fils de Saul. Et ce n'était pas simplement cette idée pourtant voisine, mais obscène, que les membres des Sonderkommandos au camp de Birkenau s'étaient trouvé à l'épicentre de la catastrophe, tout comme Primo Lévi, s'était trouvé, lui, dans son voisinage direct et que par exemple, Primo Levi s'était trompé entièrement au sujet des Sonderkommandos dont il pensait, à tort donc, que ces hommes avaient cessé d'être des hommes, qu'on leur avait retiré cette nature humaine, et pareillement les Sonderkommandos avaient manqué de la vision d'ensemble que finalement, on retrouve seulement, mais tellement sèche, dans la Destruction des Juifs d'Europe de Raul Hilberg, et comment j'aurais pu comparer, ce que je ne fais pas, ce que je ne pourrais jamais faire, mon point de vue voisin d'un massacre dont j'avais été tellement inconscient, non, évidemment pas, il n'est évidemment pas question de cela, il n'en sera jamais question, pas avec moi, pas de cela Lisette Model, puisque cela partagerait précisément avec le Fils de Saul d'être spectaculaire ce qui à mon sens rend ce film épouvantable et condamnable.

Je me suis demandé, est-ce que je ne devrais pas, finalement, au contraire, tout faire pour maintenir étanches ce que m'inspire après-coup mon sentiment de survie et la critique que je voudrais faire du film ? Mais alors la raison me commande d'emblée de n'en rien faire, je sais pertinemment que tout ceci se mélange, que rien de ce que nous vivons n'est étanche du reste, singulièrement les œuvres de fiction que nous recevons et la perception que nous avons de la réalité. Et la façon dont nous superposons l'une à l'autre à la manière de calques aux opacités variables. Qu'il suffit par exemple d'imaginer quelle serait ma lecture des faits épouvantables de cette nuit du vendredi 13 novembre 2015 si au lieu du Fils de Saul j'étais allé voir je ne sais quel autre film que je suis allé voir récemment, parmi lesquels, Fatima de Philippe Faucon, dont je pensais le plus grand mal, pareillement une Histoire de fou de Robert Guédiguian, là aussi le plus grand mal — je crois que le plan qui voit le personnage de Gilles tombant à terre parmi tous ses livres fraîchement lus et épars, tous à propos de l'Arménie et de son génocide, est un des plans les plus nuls de toute l'histoire du cinéma — mais aussi Les Deux Amis de Louis Garrel qui m'avait enthousiasmé ou encore The lobster de Yorgos Lanthimos, de même, adoré, et, mais ne prenons pas ce film-là en exemple parce que justement il est trop proche du sujet du terrorisme, une Jeunesse allemande de Jean-Gabriel Périot, oui, est-ce que cela aurait changé quelque chose ? Est-ce que cela aurait changé quelque chose que ce soit plutôt en sortant d'être allé voir Les Deux Amis de Louis Garrel que je sois allé dîné, non pas au Petit Cambodge, comme y avait d'abord pensé mon amie Laurence, mais chez Madame Schawn, cuisine thaïlandaise plutôt que cambodgienne, et que j'ai survécu par chance, une chance insigne, à l'une des fusillades des attentats du 13 novembre 2015 où je n'étais pas, mais pas très loin, alors que j'aurais dû y être ? Oui, je pense que cela a changé quelque chose. Inversement, si après être allé voir le Fils de Saul, j'étais rentré chez moi — ce que j'ai manqué de faire, j'avais vraiment très mal au genou ce soir-là, mais alors je m'en voulais de ne pas prendre le temps d'en passer avec Laurence avant son départ après ce printemps et cet été qui ne lui furent pas doux —, je m'étais fait une petite soupe, fut-elle asiatique, comme il m'arrive souvent de faire, et que je sois descendu dans mon garage, cela aurait changé beaucoup de choses : j'aurais passé l'essentiel de ma soirée à rédiger une chronique à propos du Fils de Saul de tout ce que je trouve passablement rebutant dans ce film, son esthétique, sa recherche formelle, les approximations de sa fiction, l'idée même de la fiction sur le sujet de la destruction des Juifs d'Europe et plus spécifiquement encore la réalité des Sonderkommandos, bref j'aurais torché la chose en une paire d'heures, je l'aurais mise en ligne, ça commencerait par Cher Georges Didi-Huberman et j'irais jusqu'à me demander, Georges, vous permettez que je vous appelle Georges ?, si vous et moi avions vu le même film ?, et cela aurait aussi un peu chauffé pour votre matricule Georges, cher Georges. Après avoir mis ma petite chronique assassine en ligne, je serais passé par mon compte seenthis pour reprendre un fil déjà ouvert sur le sujet et c'est sans doute à cette occasion que j'aurais appris à propos des attentats de ce vendredi soir, que cela m'aurait profondément attristé mais que cela ne m'aurait pas départi d'une certaine violence verbale à propos des hommes politiques qui nous gouvernent et qui entendent nous mener en guerre et fédérer notre sentiment national, parfaitement inexistant chez moi, je ne sais pas vous Georges, non pas que j'aurais beaucoup vitupéré, pas plus, pas moins que de coutume, je crois surtout que je serais allé me coucher en lisant la fin de Requin de Bertrand Belin, dont effectivement il me restait une trentaine de pages à lire, voyez un peu le vitupérateur couche-tôt que je suis.

De même, si au lieu d'aller dîner chez Madame Shawn, nous étions allés au Petit Cambodge et là bien sûr cela aurait modifié beaucoup de choses mais il est hors de question que je spécule sur ce sujet, je dois un indéfectible respect à toutes ces personnes essentiellement jeunes, mais pas seulement, qui ont été fauchées par les armes automatiques et les explosifs des terroristes.

Non, ce qui a changé les choses, dans le fait que ce soit le Fils de Saul et non les Deux Amis ou the Lobster que je sois allé voir avant de retrouver Laurence pour dîner, c'est la nature même des images. Les images du Fils de Saul, et sa fameuse bande-son dont toute la critique s'extasie, au point qu'on a le sentiment que c'est comme si beaucoup découvrait que le montage sonore est un travail d'orfèvrerie sans lequel de nombreux films s'écrouleraient tant leurs images seraient insuffisamment soutenues, ces images, la bande-son, le film, m'ont anesthésié.

Je ne sors jamais sans mon appareil-photo. Que je trimballe, non pas en bandoulière, la dragonne à l'épaule ou autour du cou, mais dans une besace qui contient une foule d'autres choses, parmi lesquelles, parfois un autre appareil-photo, j'en ai deux, j'en avais deux. Un enregistreur sonore aussi et puis quelques autres effets personnels parmi lesquels mes papiers, un canif suisse, un ou deux livres, ces derniers temps, Requin donc de Bertrand Belin et votre Sortir du noir, cher Georges. Mais voilà hier soir, au moment de sortir avec Laurence pour aller dîner, j'ai fait ce que je ne fais jamais, je suis sorti sans prendre ma besace, qui du fait de tout ce qu'elle contient finit par être fort lourde et, de fait, accentue la douleur de mon genou quand je suis en crise et j'étais effectivement en crise d'arthrose hier soir. D'ailleurs Laurence m'a presque félicité de ce mouvement de raison inhabituel et je lui ai répondu en ironisant que de toute manière je n'étais pas, que je n'avais jamais été, et que je ne serai jamais ce genre de photographe qui ne voudrait pas manquer un scoop. J'ai vraiment dit une chose pareille. En fait je suis tout à fait ce genre de photographe, je suis vraiment un photographe qui ne voudrait pas manquer le moindre scoop mais je dois dire que mon entendement du scoop comprend surtout toutes ces vues que je prends des effets de lumière que je trouve heureux, ou même encore de trouvailles à même le sol, et la nuit, puisque nous étions déjà la nuit, c'est souvent que je prends ces trouvailles au sol au flash avec un fort effet de vignette que j'accentue encore dans le logiciel de retouche d'image numérique. Les minuscules accidents visuels du quotidien sont mes scoops, de même j'ai fait mienne cette formule, que je cite toujours approximativement et que j'attribue, tout aussi approximativement, à Éric Chevillard dans son Autofictif, — ça pourrait tout aussi bien être une citation de Jean-Philippe Toussaint dans la Salle de bain, c'est vous dire si c'est précis — que la grande supériorité en photographie des photographes vis-à-vis des non-photographes est qu'ils ont toujours à portée de main un appareil-photo pour (et cela devient de plus en plus approximatif comme citation et de plus en plus personnel comme réappropriation) saisir toutes ces petites choses que la vie de tous les jours offre à notre regard. Mais voilà ces derniers temps, j'ai le sentiment que je suis peut-être arrivé au bout de cette démarche, je me pose vraiment la question, aidé en cela par le matériel lui-même qui bat des ailes, le petit appareil-photo qui fait aussi fonction de caméra a rendu l'âme, tandis que l'appareil-photo principal, celui que j'appelle le gros, quand je demande à un des enfants de m'apporter l'appareil-photo, je précise le gros, qu'ils vont chercher dans ma besace. Et pour tout dire, il m'est déjà arrivé une fois ou l'autre de m'être trouvé en situation que de vrais photographes appelleraient des scoops mais il ne m'est pas venu à l'esprit de prendre la moindre photographie de la scène. Et je ne doute pas une seule seconde que si je m'étais trouvé plus proche, plus relié à ces terribles attentats d'hier soir, et que j'avais emporté avec moi mon appareil-photo, je n'aurais pris aucune photographie.

En fait je crois qu'hier soir, j'en avais tout bonnement soupé des images. Et je pense sincèrement que le fait d'être allé voir le Fils de Saul au cinéma avant de venir dîner avec Laurence a joué son rôle dans ce ras-le-bol des images. Mentalement je me disais, je me disais vraiment cette chose-là, que je venais de voir une heure et quarante-quatre minutes d'images animées, soit 104x60x24 images, soit 149760 images, ça allait comme ça merci.

Et puis je voyais bien que j'avais du mal à les digérer tout à fait. A tout hasard j'avais demandé à Laurence si elle était allée voir ce film, tout en sachant qu'en matière de cinéma Laurence et moi avions des goûts également dissemblables à nos modes d'alimentation, et de fait Laurence n'était pas allée voir le Fils de Saul, je n'avais pas développé mais je lui expliquais rapidement que je venais de le voir avant de la retrouver et que je n'avais pas pensé que du bien de ce film. Mais la discussion s'agissant du Fils de Saul, avec Laurence, en resta là.

Et c'est là que Laurence et moi avons eu cette discussion sur le quai de Jemmapes, en face de chez elle, mais c'est ta voiture non ?, oui, j'ai eu vraiment beaucoup de chance quand je suis arrivé tout à l'heure il y avait cette place en face de chez toi qui m'attendait, discussion dont il ressortait que je voulais bien dîner de n'importe quoi, y compris des racines crues, mais que je souhaitais être correctement assis parce que là vraiment ce soir j'avais mal aux genoux. J'ai bien fait d'appeler mon fichier arthrose.rtf, ça revient quand même souvent dans le récit cette histoire de genou douloureux. Et puis la fausse homophonie avec l'adjectif atroce est finalement congruente, pas pour dire, c'est même sacrément bien trouvé, je dis ça parce que pour tout vous dire, pour ainsi dire, j'ai toujours du mal avec les titres, je n'en suis jamais satisfait, c'est rien de le dire.

Partis que nous étions pour aller dîner au Petit Cambodge, Laurence s'est ravisée, a décrété, voyant bien que j'avais descendu l'escalier de chez elle avec peine, que le Petit Cambodge serait insuffisamment confortable pour mes vieux os arthritiques, elle ne l'a évidemment pas dit comme ça, mais elle raisonnait de la sorte, et cela ce n'est pas la moins agréable des marques d'une aussi longue amitié, le jeune homme athlétique qu'elle a connu n'est plus du tout cet athlète fringant et elle lui manifeste des égards — et cela attendrit souvent ma fille Madeleine de voir Laurence et moi veiller l'un sur l'autre de la sorte, je ne le lui dis pas, mais je crois qu'elle l'a déjà deviné, il se pourrait très bien que prochainement elle rencontre au lycée des personnes avec lesquelles elle aura plus tard de telles relations —, bref nous avons décidé de traverser le canal et d'aller chez Madame Shawn où nous avions nos habitudes il y a quelques années du temps où justement je tâchais d'entourer mon amie Laurence, alors c'était à mon tour de veiller sur elle, qui, alors, se débattait contre une maladie orpheline qui avait longtemps confondu les médecins et dont les symptômes étaient très voisins et semblables à ceux de la polyarthrite, et c'était de temps en temps que nous allions déjeuner dans ce restaurant de cuisine thaïlandaise. Je gardais également un très beau souvenir d'y avoir emmené Madeleine et Nathan en préambule d'un spectacle concert de la Quincaille, le groupe des Rogers, parmi lesquels mon ami Hanno, parrain de Madeleine, spectacle dont je garde un souvenir ému, d'autant plus ému que la Quincaille est dissoute depuis, emportée par le décès d'un de ses membres.

Tandis que nous traversions le canal au milieu d'une jeunesse festive, c'est curieux comment un jour on prend conscience que les quartiers que l'on fréquente encore, le sont désormais par une foule de jeunes gens au milieu desquels quelques signes corporels, l'obésité, les cheveux blancs ou encore le port de lunettes à verres progressifs, indiquent assez clairement que nous ne faisons plus partie de la vie du quartier, plus partie de cette vie-là, de ces rires-là, de ces échouages en fins de soirées, parmi lesquels on compte parfois des éplorés, des malades d'avoir trop bu, des blessés légers auxquels on propose éventuellement de les emmener aux urgences les plus proches, des désespérés, des amoureux transis qui ne disposent apparemment pas de solution de repli, et, donc, vieux, en tout cas plus vieux, on finirait presque par trouver un désagrément, notamment sonore, à ces conduites outrées, ayant oublié soi-même s'être déjà retrouvé dans des situations analogues, tellement honteuses finalement que même des années plus tard on ne parvient toujours pas à en rire vraiment, oui, c'est cela, cela vient d'un coup, tout d'un coup, on soupire à ce vacarme auquel on ne participe plus en fait depuis longtemps, tout d'un coup on est vieux, on développe une certaine intolérance au bruit et à ce que la musique populaire du moment produit, tout en étant pas dupe que ce que l'on écoutait au même âge et dont on faisait grand cas n'était ni meilleur ni pire, bref vieux. Et je parle surtout pour moi-même, un peu jaloux que je suis de l'étonnante jeunesse de mon amie Laurence dont je sais pourtant qu'elle a traversé bien des passes qui toutes ont parfois un peu insulté sa beauté, mais aucune qui soit parvenue à l'effacer. Donc vieux. Mais telle n'était pas ma réflexion avec Laurence tandis que nous traversions le canal, mais bien davantage une théorie que je tentais de développer avec elle à propos des événements récents, récents pas encore concernés par les attentats qui ne s'étaient pas encore produits, qui n'allaient pas tarder à se produire, le soir-même, ici-même, parmi lesquels l'arrivée de plus en plus massive de réfugiés qui parvenaient à traverser la mer Méditerranée avec un courage dont je me disais que je n'en serais jamais capable. Je développais une sorte de double argumentation, l'une qui tendait à dire, et j'avais récemment eu cette explication avec ma fille Madeleine sur ce sujet, et notamment l'importance de la géographie comme bagage culturel indispensable, que deux milliards de personnes vivant très essentiellement dans des conditions indignes de pauvreté, mais aussi d'accablement politique, en Afrique, ne pouvaient pas rester invisibles indéfiniment aux yeux des cinq cents millions d'Européens, certes pas tous nantis, loin s'en faut, mais a priori mieux garantis de conditions de vie aussi drastiques, et la prise de conscience de ces derniers de l'importance grandissante des afflux des premiers marquait le début de ce que je n'hésitais pas à qualifier de troisième conflit mondial, lequel se passait fort bien du protocole des déclarations officielles et était de fait déporté dans des territoires que les gouvernements occidentaux avaient tout intérêt à maintenir éloignés de leurs immédiates frontières. Sortez avec moi un vendredi soir et ne vous attendez pas à ce que je développe des conversations plus légères que celle de cette troisième guerre mondiale dont je suis seul conscient.

C'était vraiment de cela dont nous parlions tandis que nous traversions le canal Saint-Martin et je ne cherche évidemment pas à me prévaloir de quelque préscience que ce soit encore moins de clairvoyance, il n'y avait qu'à relire mes échanges de messages textuels de téléphones de poche avec ma fille Madeleine pour bien comprendre que je n'étais certainement pas doué de telles facultés, tout au plus j'extrapolais à partir de quelques lectures que j'avais eues récemment, notamment parmi celles qui étaient recommandées par quelques personnes dont je suivais les fils dans seenthis, parmi lesquelles une certaine @cdb77, mais aussi @reka, @fil, tout un groupe de cartographes et de géographes dont je suivais au début le travail avec intérêt pour sa partie graphique mais dont désormais je m'intéressais surtout à sa portée géographique, aidé également en cela par le suivi d'autres profils du même réseau social, seenthis.net, parmi lesquels @alaingresch, @nidal, @kassem, @george, @orientxxi, @zalameh et quelques autres encore. Et c'était typiquement le genre de conversations que j'aime bien avoir avec Laurence qui ne manque jamais de les enrichir de son point de vue de juriste en droit environnemental, spécialiste de la question des fonds marins du pacifique Sud, région dont j'ignore tout et que je me représente assez mal, à part, bien sûr, une constellation de points noirs éparpillés sur une vaste étendue azur, c'est un peu cela non la carte du Pacifique sud, je veux dire, visuellement — @reka?

C'était évidemment une bonne chose que Laurence parvienne, si facilement en fait, à me dévier de ces quelques marottes hâtives qui étaient les miennes en ce moment, et dont je ne pouvais pas me cacher qu'une part de ces constructions, parfois chimériques, devait permettre de faire écran, voire diversion, et cacher ce qui chez moi relevait de la paresse intellectuelle crasse, ainsi je n'étais jamais tout à fait l'ennemi de certaines simplifications pourvu que celles-ci aillent dans le sens d'une argumentation qu'il ne fallait pas trop justifier ou encore me dispensant de véritablement documenter ce qui finalement n'était qu'une opinion. L'esprit scientifique de Laurence permettait de canaliser aimablement la conversation vers des sujets peut-être moins raides, disons plus propices à égayer la conversation d'une dernière soirée de deux amis qui allaient être séparés pendant six mois. Un vendredi soir. Un vendredi soir il vaut mieux sortir avec Laurence qu'avec moi.

Et de fait, quand nous sommes rentrés chez Laurence, à la façon d'une conteuse, Laurence tira un livre magnifique de sa bibliothèque, l'Atlas des îles perdues de Judith Schalansky, et nous en lut quelques-unes de ses descriptions dans lesquelles la géographie, mêlée d'un peu d'histoire confinait à une poésie, pacifiée seulement en apparences, puisque certaines îles avaient tout de même connu des histoires d'une grande rudesse, il n'empêche de tels moments obscurs de l'histoire peu connue du pacifique Sud ne parvenaient cependant pas à assombrir cette soirée chaleureuse entre amis tout à fait indoctes des menaces qui pesaient sur la ville.

C'est ainsi, un peu au-delà de minuit, après avoir joué aux échecs contre Laurence puis Ransley, avoir bu un thé délicieux, d'abord brûlant puis tiédissant, avoir lu des descriptions d'îles perdues et leurs étranges histoires, quasiment des légendes, après avoir embrassé Ransley, avoir pris dans mes bras la silhouette menue de Laurence, avoir écouté son rire bienfaisant dans le creux de mon oreille droite, les avoir vus tous les deux me surplombant dans la cage d'escalier, grimaçant en me voyant peiner avec les marches, j'ai finalement traversé les deux cours intérieures de l'immeuble de chez Laurence, traversé le porche sans allumer, par jeu, ouvert le portail en actionnant moi-même le mécanisme et non en me servant du bouton portant l'indication porte, toujours par jeu, je suis sorti, j'ai trouvé, légèrement sur ma droite, vers le Nord, ma voiture, que j'ai ouverte et dans laquelle je me suis installé, j'ai démarré et je suis reparti, absolument inconscient de cette folie terrible qui frappait la ville au même moment, puisque ce devait être l'heure exacte de l'assaut du Bataclan.

Longeant le canal en direction de la Rotonde au bas du boulevard Jean-Jaurès et de son écluse, j'étais frappé de la fluidité de la circulation, un vendredi soir, à croire que tout le monde avait eu peur de cette fusillade du côté de la rue d'Aligre, dont je continuais de penser, à tort, qu'il se fut agi d'un fait divers, certes sanglant, mais certains règlements de compte pouvaient d'une part viser de nombreuses personnes et d'autres part leurs commanditaires, de même que leurs exécutants, ne devaient pas beaucoup s'embarrasser des dommages collatéraux.

Par acquis de conscience, comme on dit, et on peut dire qu'il était temps que j'acquière effectivement une conscience de ce qu'il se passait autour de moi, j'ai donc mis la radio, vous connaissez la suite, cette histoire de bouton-sélecteur de mon poste d'autoradio, c'est comme si votre monde et le mien se touchaient enfin et faisaient de nouveau un seul et même monde.

Bref, j'ai essayé de raconter la même chose légèrement différemment, dans l'espoir ténu et déçu, mais je m'y attendais, que j'atteindrai un éclairage différent, plus incident, un de ceux qui relèvent le relief, l'accentue, mais non, décidément non, je ne parvenais pas du tout à donner un peu d'épaisseur au fait qu'il ne se soit rien passé pour moi le soir même où j'aurais tout aussi bien pu y laisser la vie justement, ce qui revenait plus ou moins à dire que si cela avait été mon dernier soir, il ne s'y serait rien passé. Parce que je ne doutais pas que cette soirée du 13 novembre 2015 irait rejoindre la cohorte de ces faits majeurs, la mort de Kennedy, la mort de John Lennon, les attentats du 11 septembre 2001, autant d'occasions de tenter de se rappeler où l'on était, ce qu'on a vu, ce que l'on entendu et ce que l'on a pensé. Récemment j'avais tâché de penser à une cinquantaine de ces événements qui nous font nous demander où nous étions, ce que nous faisions, et ce que nous en avons pensé, j'avais appelé cela le Jour des innocents, je ne peux pas tous les mettre en annexe, mais en voici la liste. Mai 1968, Neil Armstrong a marché sur la Lune (1969), Septembre noir (1972), l'accident du Tupolev 144 au Salon du Bourget (1973), la chute de Saïgon (1975), la mort de Franco (1975), la canicule de l'été 1976, la mort de Mao (1976), la finale de Wimbledon entre Borg et Mc Enroe (celle de 1980), la révolution iranienne (1979), l'invasion de l'Afghanistan par les troupes soviétiques (1980), la mort de John Lennon (1980), l'élection de François Mitterrand (1981), la tentative d'assassinat de Ronald Reagan (1981), La demi-finale de la coupe du monde des manchots (1982), l'attentat de la rue des Rosiers (1982), 1984, l'affaire Gregory (1985), les grandes manifestations étudiantes de Décembre 1986, La prise d'otages des Kanaks et son bain de sang final (1988), l'attentat du Lockerbie (1988), la chute du mur de Berlin (1989), la mort de Samuel Beckett (1989), le début de la première guerre du Golfe, celle du père (1991), l'interview truquée de Fidel Castro (1991), la naissance d'Arte (1992), le suicide de Pierre Bérégovoy (1993), la poignée de main d' Issak Rabin et Yasser Arafat à Oslo (1993), les massacres de Srbrénica (1995), les grandes grèves de 1995, la mort de François Mitterrand (1996), la mort de la princesse blonde (1997), l'éclipse solaire (1999), la demi-finale de la coupe du monde de rugby (1999), la tempête de fin de siècle (1999), le bug de l'an 2000 (1999-2000), le 11 septembre 2001, le 21 avril 2002, la canicule de 2003, le raz-de-marée en Thaïlande (2004), le référendum à propos du traité constitutionnel (2005), la Finale de la Coupe du monde des manchots (2006), l'élection de Sarkozy (2007), le krach boursier (2008), l'élection de Barak Obama (2008), le départ de Ben Ali (2011), l'élection de François Hollande (2012), la mort de Lou Reed (2013), la mort de Nelson Mandela (2013), la mort du Général Jaruzelski (2014), ce qui, je rassure tout le monde, était surtout pour moi l'occasion d'évoquer l'été meurtrier de Gaza en 2014.

Il y avait tant et tant d'événements historiques que j'avais l'impression d'avoir vécus comme si j'y étais, au point même de me demander si je n'y avais pas été, comme la catastrophe du Tupoleev 144 au Salon du Bourget en 1973, des événements au milieu desquels je m'étais retrouvé, comme les grandes manifestations étudiantes de décembre 1986 contre les lois Devaquet-Monory, ou encore aux premières loges, dans le meilleur fauteuil qui soit pour un total non-événement, le bug de l'an 2000, des événements qui m'avaient touché personnellement, comme la chute de Saïgon en 1975, ou simplement frôlé, comme la prise d'otages d'Ouvéa ou l'attentat du Lockerbie, des événements que j'avais vécus de façon comique, comme les attentats du 11 septembre ou la mort de la princesse peroxydée, mais il manquait finalement à cet inventaire l'événement qui se produisait juste à côté de moi sans que je n'en sois du tout touché, ce qui valait mieux, et même que je ne m'en sois pas du tout aperçu.

Et j'en venais à me demander si ce n'était pas ce frôlement, ce fameux frôlement, que l'on pourrait qualifier de vent du boulet, qui était ce qui laissait la plus profonde des traces, le plus pénétrant des sillons.

Mais comment décrire un frôlement?

Le surlendemain, les journaux Libération et le Monde allaient avoir cette idée touchante de dresser le portrait de chaque victime. À la lecture de cette première tentative sur le site de Libération, j'avais été frappé par le côté inventaire à la Prévert des professions, moins des âges, il y avait un informaticien, des graphistes, un photographe, des musiciens, un fleuriste, un carreleur, des cadres d'entreprises différentes, un avocat, des juristes, des étudiants, plein, des journalistes, au moins une monteuse, un commercial de je ne sais plus quel boîte, un barman, un serveur, un maître d'hôtel même, tué chez lui par une balle perdue, une toubib, une douanière, une vendeuse à la Fédération Nationale d'Achats des Cadres, une restauratrice, des employés, il y avait parmi ces gens de quoi faire un chouette petit monde, un village par exemple, je pensais à notre hameau cévenol dans lequel, vivaient une secrétaire de ministère, un architecte, une infirmière et son mari, infirmier psychiatrique, une principale de collège, un policier, un maçon, un pompier, une cheffe d'une petite entreprise de conseil, un psychiatre, deux experts-comptables, un restaurateur baroudeur, un ingénieur en aéronautique et une juriste. Cela c'était la bonne idée, celle de rendre à chacun un nom et un début de biographie, être un peu plus qu'une unité dans un dénombrement tellement macabre.

En revanche j'ai rapidement conçu un malaise, un agacement, à la lecture de ces portraits. Toutes ces personnes ne pouvaient pas de la sorte être résumées en si peu de lignes. Ce serait un peu comme ce sketch des Monty Pyhton, le concours de résumé de Proust, dont le but du jeu était de résumer la Recherche en moins de quinze secondes, our first contestant this evening... Pour moi cela ne fonctionnait pas avec des inconnus, oui, on pouvait écrire la nécrologie d'une personne connue, de celles qui sont souvent écrites à l'avance pour certaines personnes déjà fort âgées (pourquoi ne m'a-t-on pas confié la nécrologie anticipée de Charles Pasqua? Et est-ce que je peux avoir celle de Jacques Chirac à faire ?, et si je devais hériter d'un tel exercice, nul doute que je ne manquerais pas de lui inventer une mort effroyable, voire humiliante), parce que de tels textes s'appuyaient sur ce que l'on connaissait déjà de ces personnes connues et pour celles qui laissaient derrière eux une œuvre, cette dernière faisait admirablement office de note de bas de page. Mais des inconnus. Des gens comme vous et moi.

Et puis ces biographies avaient un immense défaut, l'absence de recul critique, parant les défunts de qualités dont ils n'étaient peut-être pas étrangers, mais était-il possible, dans de telles proportions, que les victimes fussent à ce point solaires, la moitié des victimes étaient des personnes solaires — n'en connaissant pas tant que cela dans mon entourage, des personnes solaires, je m'étonne d'une telle proportion —, et par ailleurs absolument dénuées du moindre accroc dans de tels portraits ou alors il aurait fallu lire entre les lignes, telle personne décrite comme rabelaisienne était en fait un alcoolique notoire au vin triste et amer, telle autre dont on disait le caractère entier était en fait d'une psychorigidité qui rendait la vie impossible à tous ces collègues de bureau. Les terroristes en ayant à ce point tiré au hasard ne pouvaient pas n'avoir tué que des personnes solaires. C'était mathématiquement impossible. Toutes encombrées de tant de vertus, il se pouvait malgré tout que parmi ces victimes se soient glissés des cons, des alcooliques violents, des gens de droite, des publicitaires, que sais-je encore ? Si on considérait qu'une personne sur deux dans l'existence était un fâcheux, la probabilité pour que les terroristes n'aient tué que des personnes solaires était très faible, elle était de 1 divisé par 2 à la puissance 128, pour 129 victimes. C'était bien là toute la limite de l'exercice, s'agissant d'une célébrité, la nécrologie pouvait envisager les versants les plus sombres de tout un chacun, ses faiblesses, ses mensonges, ses passages à vide — vraiment je regrette que l'on ne m'ait pas confié la nécrologie de Pasqua —, ses violences, ses lâchetés, mais s'agissant de personnes qui auraient dû rester des anonymes toutes leurs vies, et il n'y avait rien d'infâmant à cela bien au contraire, les porter pareillement à la lumière n'était sans doute pas la plus réaliste des démarches, ni, finalement, le meilleur des hommages.

Et je n'avais aucune difficulté à me faire l'application d'un tel raisonnement. Et, de fait, je ne pouvais m'empêcher de vivre en effroi la pensée qu'il aurait fallu à des journalistes d'enquêter sur Laurence et moi. Avec une morbidité qui ne m'était pas inhabituelle, je pouvais concevoir un peu d'amusement à cette idée s'agissant de moi et j'imaginais d'ailleurs qu'à moi on aurait refilé un journaliste paresseux qui serait tombé sur ma biographie soit disant officielle sur internet, c'est quand même bien pratique internet, ce serait dit ce journaliste velléitaire, et qui l'aurait reprise comme telle sans savoir que c'était globalement une fiction, mais je ne parvenais, évidemment pas, à envisager la même chose aussi plaisamment avec Laurence. Et comme ce serait au contraire très important de le faire, de rendre justice à une vie dont j'admire certains épisodes, il faudrait envoyer des enquêteurs au bout du monde, dans des coins reculés du Pacifique Sud, jusqu'en Antarctique, et cette pensée d'ailleurs m'a fait trembler rétrospectivement, puisqu'une partie de notre conversation pendant le dîner avait été pour moi l'occasion de questionner Laurence à propos d'une partie de son parcours que je connaissais pas si bien finalement, comment elle était devenue juriste, puisque pendant cette partie de ses études, je vivais moi-même aux Etats-Unis et que nous nous voyions peu alors, le côté pratique d'internet n'existait pas encore pour ces relations d'amitié à longue distance, n'avais-je pas couru le risque, de la sorte, de lui porter malheur et de me retrouver dans cette position impossible qu'il me faudrait rendre compte du parcours à la fois hors-normes et finalement peu connu dans cet hémisphère et d'ailleurs j'en avais appris de belles hier soir, des que justement je ne pourrais jamais révéler, et dont nos voisins de table espagnols s'ils avaient compris le Français auraient été édifiés, notamment sur certains aspects pas très reluisants de la politique étrangère française. Mais j'en dis sans doute déjà de trop.

Hier soir quand je suis rentré à la maison, après avoir donc écouté la radio dans la voiture, la sidération de ce que j'entendais m'a conduit à me comporter tel Saint Thomas, j'avais besoin de voir pour croire et j'ai fait la chose la plus illogique qui soit, pour moi, je me suis connecté à la télévision. Je n'ai pas la télévision. Je sais cependant que l'on peut se connecter dessus par internet, quand on y pense c'est quand même bien pratique internet, oui, il m'arrive encore de temps en temps, même si cela devient rare de suivre des matchs de rugby à la télévision, et là où j'aurais dû prendre mes informations à mes sources habituelles, celles dont je sais que l'on a déjà passé un vernis d'intelligence dessus et le plus souvent un vernis d'intelligence collective, celle de mes réseaux habituels, rezo.net, seenthis, je me suis connecté à la télévision, pour voir. Et toucher.

J'ai rapidement compris mon erreur. La télévision ne voit rien, elle ne peut rien voir, donc elle ne montre rien, elle dit. Elle dit beaucoup plus qu'elle ne montre, j'en viens même à me demander si la télévision n'est pas davantage un véhicule de la parole que des images. C'est d'ailleurs un des trucs de la télévision, truc au sens de la prestidigitation, elle annonce montrer des images quand elle envoie surtout du son et des paroles, elle aveugle avec des images pour nous détourner du commentaire, mais c'est finalement le commentaire que nous entendons et que nous retenons. Elle dit il se passe ceci, quand à l'image il ne se passe rien, il se passe ceci mais on est trop loin, on ne peut pas montrer plus mais vous devez nous croire, de toute façon nous sommes la télévision, ce que vous entendez nous ne sommes pas sûrs de ce que c'est mais c'est sûrement l'assaut final, on ne peut pas encore se renseigner mais c'est sûrement ça, ah non on me dit qu'il y a d'autres détonations, on parle d'un premier bilan de 150 morts, sans doute même 200, mais on pense qu'il y avait 1500 personnes dans le Bataclan, croyez-nous, puisque nous la télévision sommes là, c'est que c'est sûrement plus grave que même nous ce que l'on vous dit, de toute manière on va refaire un bilan, Machin est-ce que vous m'entendez ?, où êtes-vous à l'heure actuelle ?, ah vous non plus vous ne pouvez rien voir, de toute façon on est en direct, donc on a les caméras braquées sur les véhicules de secours, de temps en temps, vous pouvez voir des policiers qui courent, on sent qu'il y a de la tension, tant qu'il y aura de la tension on ne pourra rien vous montrer, pour le moment nous n'avons pas d'autres images, mais on nous dit que c'est terrible, oui, Machin vous nous dites que vous êtes avec un voisin qui lui non plus n'a rien vu, oui dites-nous Monsieur ce que vous n'avez pas vu, oui, cela concorde tout à fait avec ce nous n'avons pas vu non plus, de toute manière on va refaire un bilan, j'ai en ligne telle personne qui a longtemps travaillé auprès des forces de la B.R.A.I.D.G.N., lui nous dit que les rafales que nous entendons sont probablement le fait des terroristes présumés, ses anciens collègues présumés à lui tirent balle à balle, mais nous allons revenir à Machin qui est posté en face de l'Elysée d'où on ne peut rien voir, d'ailleurs on sent bien que la tension monte d'ailleurs on a vu des gens présumés qui n'étaient pas encore au courant, les cons, qui se sont vite faits reprendre par les forces de l'ordre présumé dont on a pu voir qu'elles étaient nerveuses d'ailleurs on a pu filmer une telle scène, on va essayer de vous la remontrer, effectivement on voit bien le cycliste présumé qui ne se rend pas compte, le con, qu'il est en train de franchir une ligne que même nous à la télévision qui ne voyons rien on n'a pas le droit de traverser, il est immédiatement repris par des policiers, je crois que ce sont des policiers de quartier présumés, oui, on vous remontre le ralenti d'un truc qui a vraiment eu lieu et qui illustre bien la tension, voyez comme le cycliste présumé a manqué de tomber, plus de peur que de mal dirons-nous, mais on sent qu'il y a de la tension, on va revenir vers vous Machin quand nous en saurons davantage parce que là en fait on ne sait pas grand-chose de ce qu'il se passe, mais on sent qu'il y a de la tension, on me dit qu'il y a déjà des réactions sur twitter, mais on ne voudrait pas gêner le travail des forces de l'ordre, mais on sent qu'il y a de la tension et qu'il va falloir faire un nouveau bilan, bilan qui finalement fait état de 150 victimes présumées, mais on ne sait pas encore tout, on ne sait pas encore combien de personnes présumées sont encore retenues au Bataclan cette scène bien connue des Parisiens présumés qui compte, me dit-on, 1500 places, oui, une jauge de 1500 personnes, oui c'est comme ça qu'on dit dans le métier, me dit-on dans le casque, mais revenons à l'Elysée où je crois qu'il ne se passe toujours rien, c'est bien ça Machin? De toute façon on va vous tenir informés. On nous rapporte qu'il pourrait y avoir aussi une attaque sur la centrale nucléaire à Neuvy-sur-Loire, c'est donc une attaque de grande ampleur mais on va quand même vérifier. Du nouveau à l'Elysée, est-ce que vous pensez que le Président va confirmer ce que nous venons d'entendre à propos de la centrale nucléaire de Neuvy-sur-Loire? De toute façon on est en train de dépêcher une équipe de nos collègues de l'antenne de Bourgogne, ils ne devraient pas tarder à se rendre sur place, mais place au direct, il semble que le gyrophare de l'ambulance immatriculée CR-028-LL est H.S. comme on dit dans le métier, mais qu'il y a tellement de tension qu'on sent que les pompiers ne vont pas changer l'ampoule tout de suite, c'est dire si on sent la tension, est-ce qu'on peut avancer un premier bilan même s'il est trop tôt pour dire quoi que ce soit?

Je suis allé me coucher, j'ai lu un peu et j'ai fini par trouver le sommeil. Mon inconscience faisant parfaitement office d'édredon. Quel bonnet de nuit je fais parfois !

Le lendemain matin, je me suis levé fort tard, enfin tard pour moi, vers huit heures, il commençait à y avoir assez de lumière pour que je puisse regarder, comme j'aime tant le faire, le tableau de mon amie Valérie que j'ai accroché au mur en face de mon lit, à vrai dire cet été j'ai entièrement réaménagé ma chambre dont j'avais du renouveler une partie du mobilier suite à un invasion de punaises de lit et le tableau de Valérie était le premier élément que j'ai installé dans la chambre et il ne serait pas faux de dire que tout le reste de la chambre a été installé autour de ce tableau. Pour moi Valérie est la peintre du bonheur, mais d'un bonheur simple et ouvert sur le quotidien, un bonheur réaliste. Valérie semble douée à mes yeux du pouvoir de maintenir le malheur, la douleur, la tristesse, à distance par la puissance de sa peinture. Je comparerais volontiers Valérie à la banquière voyageuse de la Perte de l'image de Peter Handke, capable de projeter assaillants et soucis à distance par l'interjection d'images. Valérie m'a déjà demandé à plusieurs reprises d'écrire un petit texte à propos de son travail de peintre et ce pouvoir de maintenir ce qui fait souffrir à distance est le point que j'aimerais développer dans un tel texte ce que je ne suis jamais tout à fait parvenu à décrire, à théoriser presque. Pourtant c'est pour moi une évidence. Mais c'est une évidence fragile, une évidence dont je me doute que si je parvenais à la nommer, à la décrire, pire à l'expliquer, elle pourrait tout à fait s'évanouir et disparaître, or ce serait pour moi un très grand malheur.

Le tableau qui me fait face dans la chambre représente une rue, dont j'ai appris par la suite que c'était une rue en Grèce, mais je ne sais pas où en Grèce. Rien ne signale vraiment que cette rue, cette portion de rue, se trouve en Grèce. C'est manifestement la vue d'une fenêtre d'une maison qui regarde de l'autre côté de la rue. Et de l'autre côté de la rue, il n'y a pas grand-chose, une Coccinelle qui est garée en face, deux maisons et devant ces deux maisons un cèdre, c'est une vue matinale, le ciel est d'un bleu éclatant, très soutenu ce qui pourrait mettre en péril l'équilibre chromatique du tableau, mais en fait non, tant le travail sur les couleurs qui dessinent les éléments de cette scène de rue maintient au contraire tout le tableau dans une manière de plénitude chromatique. La lumière est légèrement rasante c'est cela qui fait dire que c'est une lumière du matin, une lumière d'un jour d'été qui vient de commencer, en fait cette lumière contient toute la promesse d'un jour d'été, il fera sans doute chaud, pour le moment rien n'indique cette chaleur.

Ce qui signale le plus cet éclairage rasant matinal, et matinal plutôt que du soir, parce que les couleurs ne sont pas réchauffées comme elles le seraient en fin de journée, c'est l'ombre portée des branches du cèdre sur une portion de mur blanc de la maison en face. Et il y a dans cette ombre une parcelle de magie dont je plaisante souvent avec Valérie, depuis que je lui ai acheté ce tableau, que cette ombre portée c'est mon petit pan de mur jaune sur une Vue de Delft par Veermer tel que le décrit Marcel Proust dans la Recherche. Mais cela va sans doute au-delà. La première fois que j'ai vu ce tableau il était accroché dans le salon-atelier de Valérie chez elle à Saint-Ambroix dans les Cévennes et j'ai tout de suite été interloqué par ce tableau. C'était d'abord la Coccinelle blanche. Et puis la première fois, j'ai été idiot, j'ai commencé par intellectualiser la chose, enfin intellectualiser, je me comprends, j'ai dit à Valérie, tu es bien une artiste qui a étudié la peinture à la fin des années 80, une artiste de la figuration libre, c'est un peu ma manière à moi de maintenir mes émotions à distance, trouver dans les œuvres d'art des rattachements, des appartenances, préférablement à des œuvres et à des courants que je connais bien. Valérie n'a pas relevé. Je n'ai pas insisté.

Je connais mieux Valérie maintenant. Je connais sa pudeur. Sa façon aussi. Et, par-dessus tout, sa détermination. Valérie est une peintre. C'est sa vie. Sa vie par ailleurs est obstruée, comme celle de tout un chacun, de nécessités qui peuvent parfois l'éloigner de sa peinture, mais elle parvient toujours à trouver des interstices dans lesquels elle accomplit ce qui lui est vital, peindre.

Et ce que Valérie peint pourrait faire douter que ce soit acquis finalement de haute lutte, parce que justement ce que Valérie peint, est une peinture du bonheur. Non d'ailleurs que ce soit un bonheur mièvre, un bonheur de pots de fleurs, de corps jeunes, de paysages à la beauté facile, immédiate, ou même encore d'allégories, non c'est un bonheur de la réconciliation, de la réparation, un bonheur qui parvient à se remémorer des instants qui ont été doux au milieu de contrées qui ne le furent pas nécessairement. C'est un bonheur qui n'oublie pas que sa beauté existe par intermittence dans une réalité qui n'est pas forcément heureuse.

La puissance du tableau de Valérie est cela. C'est la puissance d'une parenthèse. D'une parenthèse étanche dont les courbes aux deux extrémités sont de véritables remparts. Et c'est cela que je retrouve chaque matin, quand il fait assez jour pour cela et que la première chose que je regarde depuis mon lit, pas encore levé, c'est ce tableau grec, cette rue en Grèce, quelque part en Grèce et l'ombre portée du cèdre sur le mur d'en face, quelque part en Grèce, la Grèce où je ne suis jamais allé.

C'est curieux parce que ce matin, je me suis demandé, en le regardant, si le tableau de Valérie allait parvenir à impulser à cette journée qui commençait un peu de cette beauté que j'y puise le matin.

Je me suis levé. En ouvrant la fenêtre pour aérer la chambre et ma couette que j'ai jetée sur la rambarde, j'ai regardé aussi la maison d'en face. Dehors il y avait une lumière un peu comme sur le tableau de Valérie ou était-ce mon imagination, cette façon à moi d'embellir les choses avec exagération ? Pas d'arbre qui serait venu projeter une ombre portée sur la maison d'en face, celle de mes voisins, Nicolas et Catherine et leurs trois jeunes enfants, maison en deux parties, l'une meulière typique, l'autre au contraire architecture contemporaine audacieuse, surtout dans son association avec la meulière et, à la fenêtre de ce que je sais être leur cuisine, j'ai aperçu ma voisine Catherine qui buvait une tasse de thé ou de café en regardant de biais par la fenêtre, peut-être écoutait-elle les informations, peut-être était-elle la première levée dans la maison et profitait-elle de ce répit, mais cela m'a rassuré de la voir ainsi, elle m'a fait l'impression d'une sentinelle de douceur. Toute douceur n'avait pas déserté le monde cette nuit, puisque ma voisine Catherine regardait pensivement par la fenêtre de sa cuisine son mug de café aux lèvres.
Passant de la vue de ma fenêtre au tableau de Valérie, je me suis rendu compte à quel point ces deux vues matinales étaient semblables, il y avait entre ces deux vues, celle réelle et celle peinte un partage de la beauté, mais aussi des éléments communs, un poteau électrique ne supportant qu'un seul fil, un mur blanc moderne sur lequel étaient projeté des ombres, un point de vue comparable légèrement en hauteur une voiture blanche garée sur la droite, mais pas dans le même sens. Dans un sens le tableau de Valérie me donnait à voir la beauté pas évidente du paysage urbain vu de la fenêtre de ma chambre, que j'avais d'ailleurs tenté de photographier plusieurs fois sans parvenir à quoi que ce soit de très réussi, de l'autre cette vue de ma fenêtre me donnait à comprendre quelque chose qui m'avait toujours échappé jusque-là, et qui pourtant devait être la clef de mon amour pour ce tableau, le tableau était une fiction de la fenêtre de ma chambre, une manière de recomposition de cette vue, un réarrangement, et chaque matin je reproduisais le même rituel de me jeter dans la fiction, la contemplation du tableau, plutôt que de regarder par la fenêtre, pour y voir sensiblement la même chose, fusse la vue d'une fenêtre de Fontenay-sous-Bois plutôt qu'une vue de Grèce tout en pensant à une vue de Delft, et une telle plongée dans la fiction, dans la beauté puissante du tableau était assurément émolliente.

J'ai un peu combattu contre moi-même pour résister à l'idée de mettre la radio, non, j'ai d'abord pris le temps de me faire un café que j'ai bu, comme ma voisine Catherine faisait il y a cinq minutes, les fesses appuyées sur l'angle du plan de travail de la cuisine regardant de biais par la fenêtre de ma cuisine. Ce faisant il n'était pas exclu que je donne pareillement aux piétons peu nombreux de notre rue, une image, à défaut de douceur, d'immuabilité rassurante ? Et ne devenait-il pas important que nous procédions, tous autant que nous étions, de la sorte, en nous renvoyant les uns aux autres l'image d'une certaine constance ?

Et puis j'ai mis la radio.

France Info, plutôt que France Culture. Je ne sais pas pourquoi j'ai fait cela. Ce choix. Qui n'en est pas un. En fait je crois que j'ai redouté, pour savoir que la plupart des émissions de France Culture du week-end sont préenregistrées de tomber sur une émission dont le contenu, nécessairement culturel, ses voix feutrées, encore que celle de Finkielkraut, qui n'allait pas tarder à monopoliser les ondes, ne soit ni très douce ni très feutrée, à mes oreilles qui ne pouvaient pas le voir en peinture, ce protocole caractéristique des émissions de France Culture, les présentations, longues comme des curriculum vitae, des identités des invités, tout cela ne cadrait pas du tout avec ce que j'avais finalement appris hier soir des attentats de la veille. Le lendemain matin, je ne voulais pas de recul, je voulais du direct, je voulais pouvoir mettre les deux doigts dans la prise. Je voulais pouvoir me faire confirmer toutes ces choses que je n'avais pas vues, que je n'avais pas entendues ou si mal, que je n'avais surtout pas voulu entendre, je commençais à en acquérir la certitude.

On était loin de ma petite vue de Delft.

Et c'est là que j'ai entendu parler pour la première fois du Petit Cambodge, je veux dire dans le fil de l'actualité. J'ai appelé Laurence immédiatement.

Laurence aussi venait de comprendre ce que je venais de comprendre : elle et moi étions passés à deux doigts d'y passer. Laurence a dit, on ne devrait même plus être là pour en parler. Ce qui ne veut rien dire. On est là ou on n'est pas là. On parle ou on ne parle pas. Nous nous sommes congratulés, nous nous sommes félicités de mon insistance hier soir à vouloir être correctement assis, de mon désir de confort, je devrais avoir honte. J'ai ironisé sur le fait que nous avions été sauvés par ma maladie de vieux et que c'était là quelque chose que nous n'avions pas pu anticiper quand nous nous sommes rencontrés il y a trente-deux ans, au mois de mai 1984, assis à terre au soleil de mai le dos contre le mur du lycée, comme les jeunes alors faisaient, le font-ils encore aujourd'hui ? Et je m'étais assis à côté de Laurence que je trouvais jolie, d'ailleurs il aurait fallu être aveugle pour ne pas remarquer cette très jolie blonde assise au soleil. Et qu'est-ce que tu écoutes toi comme musique ? J'avais dû demander un truc de ce genre, Cat Stevens, j'aurais tellement préféré qu'elle réponde Yes et Genesis, voire Weather Report dont je venais de découvrir l'album au chapeau, Heavy Weather, ou encore Pat Metheny, même les Beatles cela aurait été mieux. T'es en première c'est ça ? Et toi en Terminale ? Ces deux jeunes adolescents qui étaient devenus l'une, une juriste spécialisée en droit environnemental, l'autre un informaticien, qui tentait, de plus en plus vainement, de poursuivre un travail de photographe, et qui avaient dîné la veille dans un restaurant un peu plus chic que ce qui avait été initialement prévu, Chez Madame Schawn plutôt que le Petit Cambodge, où aurait pu s'interrompre définitivement cette conversation, cette amitié, quasi fraternité, qui avaient donc commencé par se demander ce que nous écoutions, des trucs pas terribles d'ailleurs, quand on y pense, surtout Pat Metheny.

Mais nous n'avons pas du tout abordé la question au téléphone, le lendemain matin, pourtant évidente, de comment nous avions pu manquer à ce point de remarquer ce qu'il se passait autour de nous hier au soir et notre absence totale de conscience de ce qui se jouait dans les rues environnantes jusqu'à République, jusqu'au boulevard Voltaire, jusqu'au Bataclan.

Après avoir raccroché, je me suis dit que ce serait sans doute bien aussi d'appeler mes parents, les rassurer, eux allaient dire, de toute façon tu n'étais pas dans le quartier ?, ben si justement. Mais vous inquiétez pas, je n'ai rien. D'ailleurs je ne me suis aperçu de rien. M'est revenue la réponse de mon père au moment de la prise d'otages du supermarché kasher de la porte de Vincennes en janvier dernier, là aussi j'avais pris la précaution de les appeler pour leur dire que les enfants et moi étions hors de danger, mon père avait dit, oui, je n'étais pas très inquiet je me suis dit que la probabilité pour qu'un des enfants ou toi soyez à 13 heures dans une épicerie kasher était extrêmement faible, je n'avais pas voulu décevoir ses calculs en lui expliquant qu'en fait l'épicerie en question se trouvait à une centaine de mètres du collège de Nathan, et que précisément à cette heure-là, le vendredi, Nathan sortait du collège pour prendre le bus 325 jusqu'au château de Vincennes, puis le 114 pour se rendre chez son orthophoniste, et que travaillant moi-même à la porte de Montreuil, je m'étais rendu en toute hâte au collège en utilisant un enchevêtrement de petites rues et décrire un immense détour pour rejoindre le petit étang de Saint-Mandé, m'y garer et aller chercher Nathan, dont, au collège, on avait eu la bonne idée de le confiner, de même que les autres enfants de ce collège.

Alors je n'ai pas précisé à mes parents qu'il s'en était fallu d'epsilon, comme dit souvent mon père, pour que j'aille dîner avec mon amie Laurence au Petit Cambodge, mais j'ai tout de même précisé que je m'étais trouvé pas très loin, mais qu'en fait je ne m'étais rendu compte de rien, ce qui a eu l'air de rassurer mes parents. Oui, et tu n'étais pas au Bataclan non plus ?, m'a demandé ma mère — que c'était étrange d'entendre le mot Bataclan dans la bouche de ma mère, tout comme finalement d'entendre le Ministre de l'Intérieur dire À la bonne bière pour désigner un des lieux de tuerie —, non, Maman j'ai un peu passé l'âge d'aller au Bataclan, en revanche oui, j'y suis allé tout de même quelques fois, je n'allais pas préciser à ma mère que certains de ces concerts au Bataclan avaient été rejoints en utilisant mille subterfuges, comme d'aller dormir chez un copain, pour y aller à l'insu de mes parents — une fois avec un camarade de classe nous avions eu le culot de faire croire à mes parents que je dormais chez cet ami dont les parents étaient persuadés que nous étions chez moi, cette drôle de vie en cachette quand j'en parle à mes enfants est à peine compréhensible —, ou encore que le dernier concert au Bataclan où je m'étais rendu avait été un concert de Patti Smith ce qui n'aurait pas dit grand-chose à ma mère, sauf à lui rappeler que Patti Smith était cette musicienne enragée dont le poster avait longtemps orné le plafond de ma chambre, au-dessus de mon lit et qu'elle s'était arrangée, ma mère, pour l'escamoter, ce qu'elle n'a jamais reconnu, je dirais que des deux côtés il y a prescription, à la fois d'assister aux concerts à l'insu de mes parents, notamment une fois au concert de Frank Zappa, à l'époque de Joe's Garage, lequel avait été couvert par la mère d'un copain qui avait menti à mes parents, consciente de l'importance de voir Zappa en concert, mais inconsciente de sa faute morale vis-à-vis de mes parents, et à la fois d'avoir jeté à la poubelle mon poster de Patti Smith — et de comprendre en ayant pris cette note que ma mère et Patti Smith ont, en fait, à peu de choses près, le même âge, impression étrange d'imaginer ma mère sur scène au Bataclan, en 2004, se roulant parterre en hurlant les derniers couplets de 25th floor !

Mon téléphone de poche a alors vibré une première fois, il s'agissait de mon amie Lola qui manifestement s'inquiétait pour ses amis parisiens.

Je l'ai appelée immédiatement et j'ai échangé avec elle à propos du fait que me concernant finalement ce n'était pas passé très loin. Je lui ai même précisé que j'étais accompagné de Laurence dont Lola avait déjà entendu parler par un biais inattendu l'année dernière puisque Laurence avait été la petite amie de Vincent qui était désormais le mari de Barbara une amie d'enfance de Lola. Le monde est petit et toutes ces sortes de choses.

En fin de matinée, j'ai reçu un message textuel de téléphone de poche de Clémence qui s'empressait de vérifier que son ex-beau-père, comme Clémence et Julien aiment bien m'appeler, était encore en vie. Non que Clémence, pourtant psychologue, soit douée d'une manière de clairvoyance qui aurait pu lui faire entrevoir que la veille au soir j'avais frôlé de me trouver au mauvais endroit au mauvais moment. Clémence ironisait qu'elle imaginait bien que je ne sois pas allé au concert des Eagles of Death Metal, dont je dois dire que j'ignorais tout jusqu'à ce matin, mais que quand même, une petite vérification. Clémence avait vu juste, je continue de m'entêter à préférer les Concertos Brandebourgeois aux groupes du genre d'Eagles of Death Metal, quel entêtement de ma part quand on y pense !, mais qu'en revanche elle connaissait ma gourmandise pour les nourritures asiatiques. Et dès que j'ai vu, sur le petit écran de contrôle de mon téléphone de poche, la mention que le message avait bien été envoyé à Clémence, j'ai su que j'avais fait une connerie, depuis la veille au soir je peux dire que je les accumulais et je ne pouvais tout de même pas tout mettre sur le dos du Fils de Saul de László Nemes, tout de même pas, alors j'ai composé en hâte le numéro de Clémence que j'ai naturellement trouvée au bord des larmes et je lui ai alors dit que non, tout allait bien et que j'arrivais, que je partais tout de suite la voir et la rassurer. Quel con je fais des fois ! A-t-on idée d'être aussi stupide et brutal avec une toute jeune maman ? J'arrivais chez Clémence en moins de deux et je la prenais dans mes bras manière de lui faire sentir que le gros type qui lui faisait office d'ex-beau-père était encore bien là dans toute sa pesanteur, au propre comme au figuré. Et quand enfin je la sentis un peu moins tremblante, je lui demandais si la petite Sara était là ?, question pas très pertinente tant on pouvait penser à son âge qu'elle avait encore besoin de la permission de ses parents pour s'absenter. Elle finissait sa sieste et de fait nous sommes allés la trouver dans la pénombre de sa chambre, toujours aussi souriante et je m'empressais de la prendre dans mes bras et de la débarrasser de sa gigoteuse.

Cela va paraître très tarte si j'avoue me demander si ce n'est pas à ce moment, ce moment de tendresse grand-paternelle, que j'ai réalisé, pour de bon, qu'en fait j'étais passé tout près de mon heure hier au soir. Et que si tel n'avait pas été le cas finalement, Sara plus tard se serait demandée qui pouvait bien être ce type dont elle était à peine contemporaine et dont pourtant elle savait que j'avais fait un tout petit film d'un peu plus de deux minutes qui s'ouvrait sur deux cartons expliquant que lorsque Clémence, sa mère, nous avait envoyé un message textuel de téléphone de poche en partant à la maternité, alors qu'elle venait de perdre les eaux, j'ai installé mon appareil-photo sur un trépied et paramétré une séquence d'intervallomètre qui filmerait le ciel au-dessus du Mont-Lozère séquence que j'interromprais à l'heure exacte de sa naissance, un carton en fin de séquence indiquait qu'elle était née au bout de 1471 photographies et derrière ce carton j'avais monté une séquence très courte des toutes premières photographies que j'avais prises de Sara, qui gigotait drôlement des pieds et des jambes.

Oui, qui pouvait bien être cet homme dont lui aurait parlé sa mère surtout, peut-être aussi son père, Marco, ses oncles et tantes et qui aurait été mort trois mois après sa naissance ce qui était attesté par quelques photographies que j'avais prises d'elle et que d'ailleurs j'avais envoyé à cette adresse de mèl, quasi fictive, que Clémence avait créée pour que nous y déposions justement toutes ces photographies que nous prenions d'elle, Clémence nous flattant tous que nous étions plutôt de bons photographes dans cette famille qui en comptait plusieurs.

En rentrant à la maison j'ai trouvé des mèls d'amis américains, notamment les deux Greg qui, comme chaque fois qu'il se produisait quelque chose de notable en France, notamment un attentat terroriste ou même un accident d'avion, bref une catastrophe dont l'écho lointain parvenait jusqu'à eux par le biais d'informations dont je savais pourtant qu'elles étaient terriblement autocentrées non seulement sur les Etats-Unis mais sur Chicago et ses environs, m'envoyaient un mèl pour s'assurer que tout allait bien. Généralement je leur rappelais que la France n'était pas un pays tellement minuscule ou encore que Paris, certes n'était pas aussi étendu que Chicago, que je puisse être systématiquement éclaboussé par de telles catastrophes. Autant dire que cette fois je n'allais pas faire mon malin et répondre sur ce même mode.

Je suis resté seul tout le week-end. Par bribes j'ai pris quelques informations pour m'assurer que la situation ne connaissait pas d'évolution imprévisible. Mais j'ai rapidement été nauséeux devant à la fois la répétition des faits de quart d'heure en quart d'heure et aussi une sorte de surenchère journalistique, ayant finalement intégré le fait que j'avais été un survivant (si inconscient soit-il) des événements tragiques de la veille, ces derniers ne connaissant apparemment pas de développements trop drastiques, si ce n'était ce qui était d'emblée appelée la réaction de la classe politique, comme on disait, parmi laquelle j'étais à peu près sûr que j'allais être confronté, dans son discours, à un véritable concours d'énoncés sécuritaires et donc réactionnaires, sans compter, inévitablement cette autre pratique journalistique déplorable, cathartique, qui consistait à tendre des microphones à des témoins encore sous le choc de ce qu'ils avaient perçu et donc en proie à leurs intenses émotions, bref je me suis coupé de cela, et j'ai eu une sorte de réflexe de survie. Et par survie je n'entends pas d'avoir réchappé à quelque chose d'affreux, ce qui était le cas malgré tout, mais de vivre au-delà, de m'engager de plain-pied dans une manière d'après.

Et dans quelle direction-après devais-je m'engager, d'après moi ?

C'est curieux parce que je me suis souvenu d'une leçon extrêmement lointaine de catéchisme, non pour la mystique de cet enseignement mais pour la problématique sur laquelle l'abbé, le père Baverey, Jean de son prénom, je n'invente rien, un homme qui était fort bon avec les jeunes gens que nous étions, et qui, un jour, nous avait fait réfléchir à ce que devraient être nos attitudes de fidèles si nous devions apprendre que nous serions rejoints par une sorte d'apocalypse, de fin des temps, je continue de ne rien inventer. Et j'avais en quelque sorte obtenu une très bonne appréciation de la part du Père Baverey, puisqu'à la différence de mes camarades je ne parlais pas d'aller retrouver mes parents, ou, pire encore, il y avait de ces fayots dans ce cours de catéchisme, de m'abîmer en prière pour demander miséricorde au Seigneur, mais j'avais dit que sans doute je poursuivrais ce que j'étais en train de faire au moment-même où j'apprendrais l'arrivée de cette nuit des temps et que si cela avait été pendant que j'étais en train de construire une maquette d'avion en m'appliquant sur la pose des décalcomanies des cocardes de cet avion et bien je continuerais ce que j'étais en train de faire. Les choses auxquelles on pense en éteignant la radio en prise directe avec les informations tragiques de la veille au soir. Je me suis dit que j'allais commencer tout de suite à écrire un texte à propos de cette impression étrange qui était désormais la mienne d'être passé à côté de mon heure, qui plus est avec une amie tellement chère, Laurence. D'entamer une sorte de récit, je venais justement d'en achever un que j'avais intitulé Raffut et qui évoquait les quatre journées qui avaient eu lieu en février 2014, l'année dernière, quatre jours qui avaient commencé par l'agression de Nathan en pleine rue, à un arrêt de bus, et qui avaient pris fin avec la comparution immédiate de son agresseur au tribunal de Grande Instance de Créteil, sa condamnation à du sursis seulement, quatre jours pendant lesquels j'avais été balloté par mes propres pensées, d'ailleurs dans la foulée j'en avais entamé un autre que j'avais tout de suite intitulé Punaise ! et qui, lui, entendait évoquer cette drôle de vie qui avait été la mienne pendant les trois mois d'été aux prises avec un ennemi quasi invisible, la punaise de lit, les punaises de lit, j'étais donc lancé, je pouvais tout aussi bien entamer un autre de ces récits, pour lequel je n'avais pas encore d'idée de titre, au point, dans un premier temps d'enregistrer le fichier dans lequel je jetais les premières lignes de ce récit sous le nom de la date dite au format américain, 20151113.rtf. Ce sont quelques pages plus tard de cette prise de notes en tous sens, en ayant, dans un premier temps, recours aux notes de bas de page pour canaliser les méandres du récit, que j'ai fini par trouver le titre de ce texte et donc son nom de fichier arthrose.rtf, pour finalement rejeter les notes de pages, bien trop nombreuses et foisonnantes, en annexe, abondance de notes, d'anecdotes dont on peut se demander à quel point elles ne sont pas destinées surtout à masquer le peu que contient véritablement le récit, en dépit que ce soient là les récits que je préfère, ceux dans lesquels il ne se passe pas grand-chose, au point d'en être presque une spécialité.

Mais cela m'a paru trop téléphoné et puis surtout si j'éteignais la radio est-ce que ce n'était pas justement pour tenter de passer à autre chose, de m'engager dans une continuité de l'existence qui n'avait justement pas été interrompue hier soir ? Et puis surtout je trouvais qu'il y avait une manière d'indécence à la chose, on continuait apparemment de dénombrer des victimes des attentats, d'identifier les victimes de les rendre à leurs proches, de soigner les blessés et moi, je me connaissais un peu, j'allais ratiociner en tous sens à propos des aléas du hasard, de ces caprices, on voit bien comment j'allais finir par écrire des obscénités et je n'osais imaginer comment réagiraient un ou une proche d'un des disparus si par le plus grand des hasards il ou elle tombaient sur un texte de ce calibre que nécessairement je mettrais en ligne, à la place de ce lecteur putatif, je crois que je serais pris d'une envie d'une violence assez légitime à mon égard.

Il y avait encore sur ma table de travail votre petit livre, cher Georges, Sortir du noir, écrit à propos du film le Fils de Saul de László Nemes, film et livre dont je m'étais promis que j'écrirai la chronique, une chronique dans laquelle j'allais m'employer à démolir ce film abject et votre livre extrêmement complaisant, de vous, Georges, un penseur pour lequel j'ai pourtant une admiration sans borne, en grande partie pour votre liberté de parole et votre courage intellectuel, sans parler de votre érudition très étendue, dans un domaine, l'histoire de l'art et celle des images, qui ne comptait pas tant que cela de penseurs, et très peu qui avaient effectivement votre culture visuelle. Autant que la tâche ne s'annonçait pas facile, ce qui ne me rebutait pas, mais surtout qu'elle allait me demander quelques raisonnements un peu argumentés et je me demandais si mes forces en présence seraient à la hauteur de cet exercice. Sans compter que je commençais à me demander sérieusement quelle pouvait être la part d'indémêlable dans mon esprit entre ma réception de ce film hier soir, juste avant de rejoindre mon amie Laurence et que nous passions à deux doigts de la mort ou même d'être sévèrement blessés, ou même simplement témoins des atrocités qui avaient meurtri la ville entière et au-delà d'elle. Quant à l'idée, une fois la tâche de réflexion et de rédaction accomplies, de publier cette chronique dans cet espace mien, le Bloc-notes du Désordre, et même de le signaler sur mon réseau social bio, seenthis, je me demandais ce que mes lecteurs et les personnes abonnées à mon fil rss allaient bien pouvoir en penser. Et ben @philippe_de_jonckheere, il ne change pas, il y a d'immenses tueries dans Paris et il continue son petit bonhomme de chemin et nous gratifie d'une de ses chroniques fielleuses de redresseur de tort professionnel, de Don Quichotte du Val-de-Marne, oui, à bien y réfléchir je devais pouvoir trouver d'autres façons de m'occuper, et, me suis-je dit, de mettre à profit le début de cette existence qui avait été épargnée.

La veille au soir j'entendais encore mes pleurnicheries à propos de l'existence dont je trouvais qu'elle ne m'était pas rose, au point, finalement, de m'atteindre au cœur, jusqu'à une certaine lassitude vis-à-vis de mon travail d'artiste. Je me suis souvenu d'une discussion que j'avais eue avec mon ami Martin qui avait connu une période difficile ces derniers temps, il était par ailleurs tombé d'une échelle, en avait réchappé de justesse, certes dans la douleur, mais sans conséquence immédiate grave, Martin connaissait par ailleurs une période très creuse d'un point de vue tout personnel comme il nous arrive à tous de traverser et il m'expliquait qu'il avait fini par s'en remettre à sa peinture pour qu'elle lui indique quel devait être le chemin à suivre, les voies vers lesquelles il devait s'engager. J'avais été admiratif de cette façon courageuse d'envisager la vie, singulièrement la vie d'artiste. Et que justement, en d'autres occasions, sa peinture avait toujours été là pour lui donner la direction à suivre.

N'était-ce pas ce qu'il importait que je fasse. D'une part arrêter de geindre, d'autre part reprendre d'urgence goût à mon travail et remettre sur le métier ce qui précisément commençait à prendre la poussière à force de rester en plan sur l'établi.

Et c'est ce que j'ai fait.

Ces derniers temps j'avais laissé en jachère une expérience tentée et entamée au début de l'année, un journal proliférant et ouvert sur la fiction qui avait pour contrainte de contenir, chaque jour, un texte, même court, façon génie ou pas vingt lignes par jour, selon l'exhortation stendhalienne, un extrait sonore, si possible un enregistrement de quelque son prélevé à la journée tout juste écoulée, une séquence vidéographique, un triptyque photographique, d'autres photographies du même jour et enfin de choisir une page de mon site internet, Désordre, qui aurait un lien de sens, même assez lâche, avec un des autres éléments de cette page, le tout jeté pêle-mêle de façon aléatoire sur une page, tous les éléments restant d'ailleurs déplaçables par le lecteur. J'avais intitulé ce journal Février, nous étions en janvier. Dans ce journal, nous sommes toujours en février, le 181 février. Je décidais de reprendre la rédaction de ce journal et c'est ce que j'ai fait pendant tout le week-end.

Et cela m'a fait du bien. Vraiment. Cela m'a dérouté, détourné. Et comme dans la leçon existentielle et apocalyptique du Père Baverey, j'avais fait ce que je devais faire, continuer, être qui j'étais, faire ce que je savais faire, ne pas me l'interdire, et au nom de quoi me le serais-je interdit ? Je ne retirais rien à personne. En étais-je sûr ? Il me semblait, mais je continue de ne pas en être si sûr, que si d'aventure une personne qui aurait eu à souffrir directement des attentats, qui y aurait perdu un proche, un ami, un collègue, un voisin, qui aurait été soi-même atteint dans sa chair, si une telle personne tombait sur ces pages, parmi lesquelles il fallait reconnaître que certaines images du bonheur des vacances de cet été dans les Cévennes tenaient la première place, il n'y avait rien d'incompréhensible. Mais, encore une fois, je n'en étais pas certain. Je pensais comme cela, mais est-ce que mon prochain, surtout celui dans la peine et la douleur, verrait les choses de cette manière ? Je fouillais honnêtement dans ma conscience, mais je ne trouvais aucune réponse satisfaisante. Il y avait aussi dans mon idée que cette poursuite de qui j'étais, de ce que je savais faire, était une réponse, celle de la vie même, non pas à ceux dont le parti était celui de la mort, dont je me doutais bien que mes menues actions depuis le fond de mon garage ne seraient jamais perceptibles, d'une manière ou d'une autre, mais bien pour ceux, le reste de la communauté finalement, qui étaient du parti de la vie.

Je dansais sur des œufs, je m'en rendais bien compte. Vous avez déjà vu un type de 120 kilos danser sur des œufs ?

Mais cette histoire du parti de la vie paraissait tenir la route quand même, alors je me suis décidé à tout mettre en ligne et à le signaler. Et signalant cette mise à jour aux visiteurs de mon site, j'écrivis une sorte de préambule dans le Bloc-notes du Désordre qui devait indiquer qu'une bonne partie de ce qu'ils allaient découvrir avait été construit dans l'influence spécieuse du climat des récents attentats terroristes à Paris, le 13 novembre 2015.

Et je suis parti respirer un autre air que celui de mon garage, profitant qu'il faisait un temps radieux dehors, je suis allé me promener dans le Bois de Vincennes, j'ai fait le tour du lac des Minimes, claudicant.

Le soir mes enfants sont rentrés de chez leur mère. Je n'ai pas trop développé sur le fait que j'étais passé tout proche de la mort, encore que Madeleine l'avait compris à demi-mots. J'ai échangé un peu avec elle sur le sujet, ne serait-ce que pour lui expliquer à quel point j'avais mal compris les messages qu'elle m'avait envoyés vendredi soir, à quel point j'avais été déconnecté de la réalité et d'ailleurs comme je m'en sentais honteux. Elle a souri en me disant qu'effectivement sur le coup elle m'avait trouvé têtu.

Avant d'aller me coucher je me suis connecté au site internet du Monde, j'ai pris connaissance de quelques-uns des discours politiques du moment en réponse à ces attentats, j'en ai soupiré de dépit, anticipant à quel point le point de vue de l'intelligence, de la distance réfléchie, allait devenir inaudible et que les loups allaient hurler avec les loups en enjoignant aux moutons d'hurler avec eux. Je me suis déconnecté. Et autant je ne pouvais pas me prévaloir d'avoir été bien malin le soir-même des attentats, c'était même tout le contraire, tant j'avais été inconscient du danger effroyable qui était tout juste voisin, autant je peux dire que le surlendemain, et tous les jours allaient désormais être des surlendemains, je faisais montre d'une certaine clairvoyance puisque je prévoyais déjà que le discours politique ambiant, celui de la fameuse unité nationale, au sein de laquelle tous ne se valent pas, serait une véritable foire aux idées stupides qui toutes, absolument toutes, équivaudraient, peu ou prou, à jeter de l'essence sur un foyer dont on avait déjà perdu le contrôle. Armer la police municipale, autoriser les personnels de la police nationale ou de la gendarmerie d'emmener leurs armes de service quand ils rentrent chez eux, sans oublier, bien sûr, quelques bombardements saupoudrés rapidement, les coups de bâtons à la mer du Roi Xérès pour la punir d'avoir noyé son fils n'étaient pas de pires aveux d'impuissance que ces bombardements, dont le seul résultat réellement prévisible serait d'enrager encore un peu plus, si une telle chose était possible, des ennemis infiniment plus déterminés que l'étaient, en réalité, les Occidentaux, là franchement on peut clairement dire que les hommes politiques de ce pays ont perdu toute raison, tout sens commun, mais était-ce si difficile à prévoir ? Je n'avais aucun mérite. J'aurais également un haut-le-cœur en apprenant que le chef du gouvernement — un homme de petite taille dont j'avais le sentiment que les yeux s'enfonçaient de plus en plus dans son visage au point de disparaître — allait négocier auprès de Brüssels que les engagements budgétaires de la France ne seraient pas tenus, ces mêmes engagements dont on nous avait rebattu les oreilles ces dernières années qu'ils justifiaient finalement toute impossibilité de dialogue social, ces engagements n'en étaient pas, ils n'avaient jamais été inflexibles, ce que je savais au plus profond de moi, non que je sois très savant en économie, mais en mensonge, en propagande et en fiction finalement, j'ai le sentiment d'en connaître un rayon, non, décidément non, je devais m'imposer des limites, pas plus d'un quart d'heure quotidien de connexion au fil de l'actualité concernant l'après des attentats du 13 novembre 2015. Mais comme j'aurais voulu avoir le pouvoir, ne serait-ce qu'un seul jour, celui de décider que ce qui était négocié à Brüssels, et sans doute approuvé, au motif de la sécurité intérieure de notre pays déclinant et surtout malade, perclus, puisse en fait être dépensé à gommer, même juste un peu, certaines des injustices sociales et des déshérences urbaines, dont il était par ailleurs avéré qu'elles fussent le bouillon de culture de la radicalisation des terroristes en devenir, à mes yeux inexperts, cela aurait été tellement plus efficace que d'encourager une certaine forme de prolifération des armes dans le pays et des fonctionnaires les portant, pansement sur une tumeur, pansement par ailleurs contaminé, quand il aurait fallu, au contraire, s'inquiéter de la bonne alimentation du patient.

Le surlendemain, parce que tous les jours d'après ne peuvent pas être le lendemain, mon fils regardait l'un de ses films préférés, le Cinquième élément d'un réalisateur français, Luc Besson, qui, jeune, paraissait prometteur, de fait, le Dernier combat est un film dont je ne couperais pas tout au montage — je pense que je garderais toutes les scènes avec Jean Bouise —, et j'avais complétement oublié du Cinquième élément, film dont je me demande si je ne l'ai même pas vu à sa sortie, une scène dans laquelle des envahisseurs extra-terrestres en bande organisée attaquent une salle de concert à bord d'un immense vaisseau spatial et tirent dans la foule à l'arme automatique du XXVIIème siècle, et naturellement la question enfantine de mon fils légèrement handicapé mental, Papa c'est cela qu'il s'est passé vendredi soir à Paris ?, m'a curieusement interrogé, d'autant que chez Nathan la vraie question derrière cette question revenait à demander est-ce que les terroristes des attentats de Paris le 13 novembre 2015 ressemblaient, même de loin, à ces monstres extraterrestres tout droits sortis de comic books des années septante ? J'ai rassuré Nathan sur ce point, ce qui équivalait à le rassurer sur la non-existence des extra-terrestres, mais en revanche j'ai dû admettre que oui, cette scène à laquelle je n'aurais jamais repensé, dont j'aurais, au contraire, jusqu'à avant-hier, avant que je ne manque de dîner au Petit Cambodge, pensé qu'elle était anodine, une scène parmi tant d'autres dans cette frange du cinéma d'action, de divertissement grand public, voire de ce que les Américains appellent les teen movies, c'est-à-dire le cinéma formaté pour les adolescents. Or cette scène est tout sauf anodine, un nombre très important de personnages joués par de simples figurants y trouvent la mort en quelques plans, dans des effets graphiques outrés mais tellement habituels de ce cinéma grand public. C'est une scène dans laquelle la mort frappe aléatoirement des personnages qui sont secondaires et dont on ne peut pas douter qu'ils soient joués par une armée de figurants auxquels on a donné quelques consignes sommaires, quand les premiers coups de feu éclatent, vous criez tous comme si vous aviez très peur, ceux qui sont dans les derniers rangs, puisque dans le Cinquième élément aussi, c'est par l'arrière de la salle de concert qu'arrivent les envahisseurs, vous faites semblant de tomber sous les balles, ce serait mal dire étant donné les armes de ces envahisseurs de quelques siècles futurs, mais vous m'avez compris. C'est littéralement un attentat terroriste où la mort frappe aléatoirement. Des personnes qui sont sans importance, les noms de leurs figurants figureront ils même au générique de cette énorme production ? Et le cinéma grand public compte un nombre effarant de personnages à l'importance négligeable joués par des figurants et qui sont ce que j'appelle habituellement les poursuivants de James Bond. Le poursuivant de James Bond est un personnage qui, en plus de tirer comme une buse, quelle que soit son arme, n'a d'autre fonction finalement que de mourir sous les balles, au contraire d'une précision chirurgicale, de James Bond, si possible en passant par-dessus un des bastingages de l'installation industrielle démentielle, construite sans compter les dépenses, par quelque maniaque dont le but est, plus ou moins, d'anéantir l'humanité et dont James Bond finit toujours par nous sauver dans les ultimes secondes avant la catastrophe complète. Quand je pense que j'ai une véritable prédilection pour les films de James Bond dans lesquels, avec une régularité métronomique, un seul individu, surpuissant, sauve une humanité entière de moutons, et quel symbole individualiste, quel apanage de l'homme providentiel que celui-là, et, a contrario, quelle négation a priori de tout concept de solution collective, de celles que j'appelle de tous mes vœux dans toutes les discussions politiques, les seules raisonnables et les seules qui auraient d'infimes chances de sauver une humanité qui ne le mérite sans doute pas, justement pour ce travers d'espérer sans cesse que le salut descende, deus ex machina, de je ne sais quelle figure de pouvoir et de puissance, il n'y a pas de film plus dextrogène qu'un film de James Bond et pourtant chaque fois je m'y vautre le jour de la sortie du dernier opus, plus souvent qu'à mon tour. Je me dégoûte, comme sans doute se dégoûtent d'eux-mêmes les alcooliques ou les toxicomanes. Et c'est tout juste si ces personnages, ces poursuivants de James Bond, interprétés par des figurants donc, ont un visage. D'ailleurs je ne serais même pas étonné d'apprendre que de tels figurants aient pu jouer, et feindre de mourir, dans plusieurs films de James Bond, si ce n'est plusieurs fois dans le même film de James Bond, ce qui ferait d'eux de véritables immortels du cinéma. Ce doit être un très étrange curriculum vitae celui d'un tel figurant, avec un paragraphe long comme le bras intitulé, films dans lesquels j'ai fait le mort. Une vie professionnelle entière passée à faire le mort. De tels figurants, n'en doutons pas, coulent des retraites paisibles et meurent dans leur lit, bien sagement, c'est, après tout, ce qu'on peut leur souhaiter après une carrière aussi exténuante.

Et très franchement, je ne voudrais pas être vieux jeu, en plus d'être arthritique, mais à combien de ces morts insignifiantes est-ce qu'un adolescent est exposé par jour, par semaine, par mois, par année, puis devenu homme, homme d'âge mûr, jeune grand-père encore vert, pas encore entièrement andropausé, bien qu'arthritique ?

J'ai le vague souvenir d'une polémique qui a eu lieu au milieu des années nonante aux États-Unis au sujet d'un film, Money train de Joseph Ruben, dans lequel un guichetier du métropolitain de New York était attaqué par un malfaiteur interprété par Chris Cooper qui, dans un premier temps, inonde d'essence le guichet, et une bonne partie de la chemise du guichetier, grâce à un tuyau en plastique qu'il fait passer dans la cuvette en inox du guichet dans laquelle les utilisateurs glissent leur monnaie pour obtenir des jetons (l'équivalent de nos tickets de métropolitain parisien), lequel tuyau est relié à une petite pompe conciliée dans le manteau de l'agresseur, qui, tenant un briquet-tempête allumé dans la main, fait alors chanter le guichetier en lui expliquant que s'il ne lui remet pas son fond de caisse il va brûler à l'essence et, si mon souvenir, très lointain, de ce film est vrai, en dépit du fait que le préposé aux jetons obtempère, le malfaiteur met tout de même le feu au guichet et à son employé, l'embrasement du guichet est immédiat et spectaculaire, à l'image du reste de ce film d'action, dont je ne me souviens de rien d'autre si ce n'est que les dialogues y sont peu nombreux, au contraire des scènes d'action et des coups de feu. Le film avait donc fait polémique, non pour la tension psychologique, ou politique, de ses dialogues, mais tout simplement parce que peu de temps après sa sortie sur les écrans, un guichetier avait été attaqué dans le métropolitain new-yorkais, à Brooklyn je crois, en utilisant la même tactique dont il était manifeste qu'elle avait été suggérée à son auteur par cette scène de film fictionnel. L'affaire avait, dans un premier temps, fait grand bruit, le sénateur républicain Bob Dole, un abruti fini dont plus personne ne se souviendra si ce n'est au travers de la chanson de Lou Reed, Sex with your parents, alors en lice pour les élections présidentielles de 1996, qu'il a perdues devant Bill Clinton qui briguait son second mandat, plus ou moins à l'époque de sa romance avec une stagiaire prénommée Monica, Bob Dole s'étant fait le moraliste de service contre la perversion des scénaristes d'Hollywood, on imagine facilement le niveau du débat, lequel avait finalement été étouffé, l'enquête policière découvrant, dans un premier temps, que le guichetier s'était sans doute rendu coupable d'avoir neutralisé l'alarme et le dispositif de douche anti-incendie pour pouvoir fumer tranquillement alors qu'il était en poste, accusation qui elle-même fut également rapidement étouffée, les syndicats des employés du métropolitain ayant suggéré que le détecteur et le dispositif de ce guichet, comme la plupart des détecteurs des guichets du reste du réseau métropolitain, était probablement hors-service de toute manière. H.S., comme on dit à la télévision.

Et ce surlendemain, tandis que Nathan regarde cette scène assez pitoyable du Cinquième élément, je ne sais pourquoi j'associe donc à cette scène peu crédible, pensez !, de la science-fiction grand public réalisée par Luc Besson, cette polémique, à propos de Money train, dont je me souviens vaguement au travers de la lecture d'articles de la presse britannique, puisqu'à l'époque je vivais à Portsmouth dans le Sud de l'Angleterre, si ce n'est pour me demander, parce que la chose est mathématiquement possible, je viens de le vérifier sur internet, le Cinquième élément de Luc Besson est sorti en 1997, si le film de Besson a pu être vu par les auteurs des attentats du 13 novembre 2015 tandis que ces derniers approchaient de l'adolescence, ainsi Ismaël Omar Mostefaï, le premier auteur identifié de l'attentant du Bataclan devait avoir une dizaine d'années quand le Cinquième élément est sorti en France, je viens aussi de le vérifier sur internet.

Cette drôle de pensée, imaginer le jeune Ismaël Omar Mostefaï, encore âgé de dix ans, ne découvrant peut-être pas le Cinquième élément au moment de sa sortie, mais un ou deux ans plus tard quand ce dernier a nécessairement dû passer à la télévision française, tiens cela aussi je dois pouvoir le vérifier sur internet, c'est quand même incroyable, vérification faite, "cinquième élément" + "première diffusion à la télévision", je sais ce que faisait Ismaël Omar Mostefaï le 14 mai 2000 vers 21 heures, âgé de 13 ou 14 ans, il regardait le Cinquième élément sur TF1, imaginer donc ce gamin, qui peut-être donnait déjà quelques difficultés à ses parents, 13 ans chez les garçons ce n'est pas une sinécure pour les parents, voir un film, le Cinquième élément, dans lequel est préfiguré, ce qui relève de la forme même de la science-fiction, ce qu'il finirait par faire plus tard, à l'âge de 29 ans, l'attaque à l'arme automatique d'une salle de concert en tirant au jugé sur le public, cette pensée étrange, quand on y pense, tisse un lien auquel je n'aurais jamais songé autrement, je partage quelque chose avec Ismaël Omar Mostefaï : nous avons vu le même film, le Cinquième élément de Luc Besson et si cela se trouve ce n'est pas le seul des films que nous ayons en partage si j'ose dire, peut-être a-t-il vu également Money train de Joseph Ruben, et rien n'indique, ces choses-là demeurent impossibles à tracer, et il faut même espérer qu'elles le restent longtemps, qu'Ismaël Omar Mostefaï et moi, nous ne nous soyons pas déjà croisés, je dis déjà, et je le dis littéralement, parce depuis avant-hier soir, je reste dominé par cette pensée que j'ai été frôlé par ce destin commun et que j'aurais pu, dû ?, partager avec ces 129 victimes et les si nombreux blessés dont on ignore pour nombreux d'entre eux quelle est la part d'eux-mêmes qu'ils laissent dans ces attentats, ceux qui ne pourront plus marcher, plus voir, plus écrire de la main droite, plus s'alimenter, plus déféquer ou uriner sans toutes sortes de subterfuges médicaux, plus conduire, plus dormir, plus rêver sans être rejoints par des cauchemars terriblement angoissants, plus faire l'amour.

Lorsque les premières informations me sont parvenues à propos des victimes des attentats du 13 novembre 2015, j'ai immédiatement remarqué ce que je soupçonnais déjà, leur jeune âge pour la plupart. Ce n'est plus à mon âge, cinquante ans et arthritique, et justement pour cette raison, que l'on va au Bataclan, et ce que je sais de la fréquentation du quartier, chaque fois que je rends visite à Laurence, c'est que sa population est essentiellement jeune, nul doute qu'un vendredi soir au bar du Carillon ou au Petit Cambodge les cinquantenaires arthritiques soient minoritaires. Et prenant conjointement conscience de cette jeunesse et de l'incroyable chance qui avait été la mienne, la nôtre, à Laurence et moi, de ne pas faire partie des victimes, j'ai conçu une manière de honte et surtout de culpabilité : je voyais de l'injustice à ce que ces jeunes personnes n'aient pas encore véritablement construit le récit d'existences parmi lesquelles il devait y en avoir de prometteuses, pas toutes solaires mais prometteuses, tandis que moi, peut-être que je n'en avais pas tout à fait fini avec la vie, mais j'en avais déjà fait quelque chose. « Ecrire un livre, planter un arbre et faire un enfant », je m'étais acquitté de ces trois tâches, j'avais écrit un livre Robert Frank, dans les lignes de sa main, j'avais, il y a quelques années, planté un châtaignier dans les Cévennes, plus exactement j'avais greffé une branche de comballe sur un châtaignier commun près de la maison, je n'ai pas encore tiré les fruits de cette opération, mais elle est viable apparemment, et puis, les enfants. Il y avait bien un sentiment de honte à avoir déjà beaucoup obtenu de la vie, devant une foule de jeunes gens auxquels tout ceci resterait inaccessible, comme confisqué.

Mais cette honte, sincère, est peu de chose en comparaison de mon sentiment de culpabilité : comme je l'ai expliqué, alors que j'étais sur les lieux, vraiment tout proche, je ne me suis aperçu de rien, c'est même bien pire que cela, si cette dernière soirée passée avec Laurence, avant qu'elle ne reparte en Australie, ne s'était pas passée ce fameux 13 novembre 2015, il est manifeste que j'en aurais gardé un bon souvenir, parce que oui, c'est épouvantable d'y penser de cette façon, mais nous avons passé une bonne soirée, chaleureuse, pleine de nos rires, de notre complicité, de cette autodérision et de la tendresse que Laurence et moi nourrissons l'un pour l'autre depuis plus de trente ans désormais.

Au restaurant nous avons parlé de justice, de droit. Laurence est juriste de formation. Spécialisée dans le droit environnemental, sans doute une pionnière dans ce domaine encore neuf quand elle s'y est engagée, mais avant-hier soir, nous avons surtout parlé de droit civil et Laurence s'en amusait d'autant que cela n'avait jamais été sa matière forte, au contraire, finalement, de sa cousine, mon avocate. Il me coûte beaucoup de devoir évoquer le reste de notre conversation. La raison pour laquelle nous parlions de justice, de droit, et cela non sans rapport avec la cousine de Laurence, Cousine Strychnine, Maître B., Maître, comme je l'appelle quand je vais à son étude ou que je lui téléphone, ou encore quand elle vient m'accompagner dans les palais de justice me défendre, c'est que je fais justement l'objet d'une nouvelle procédure juridique intentée par la mère de mes enfants, dont je suis séparé depuis plus de six ans, bientôt sept, maintenant et qui donc continue de me poursuive de ses assiduités juridiques, ce qui n'est pas sans me donner du souci, mais à vrai dire ce n'est pas la seule de mes préoccupations du moment qui cumule de contenir aussi des soucis quant à l'orientation scolaire prochaine de Nathan, des soucis de santé, de l'arthrose au genou, vendredi soir cette arthrose était encore comptabilisée dans la colonne des soucis, nous venions de nous séparer avec B., ma nouvelle compagne, comme on disait souvent d'elle et dont j'allais devoir commencer à apprendre à penser à elle comme mon ancienne compagne et puis il y avait eu aussi cet incident à mon travail, une vive altercation, deux collègues ivres avaient eu le vin mauvais et triste, un vendredi après-midi, et s'en étaient injustement pris à moi, sur le coup j'étais resté calme, mais les répercussions de ce que j'avais dû intérioriser au moment de l'altercation, devant le public un peu particulier d'un open space d'une centaine d'âmes, avaient creusé des tranchées amères et cette amertume était venue s'amalgamer au reste de mes soucis, parmi lesquels j'étais également contraint de recenser que mon travail artistique était dans une sorte d'impasse, tout du moins dans le creux d'une vague qui ne semblait pas vouloir remonter de sitôt, le cumul de ces préoccupations, aucune qui, prise isolément, n'était suffisante pour me déstabiliser, mais ajoutées les unes aux autres, avait fini par me faire trébucher : j'entamais une dépression nerveuse.

Oui, c'est petit.

D'ailleurs c'est ce que j'ai répondu le surlendemain à Laurence qui me demandait au téléphone comment cela allait, je lui répondais qu'alors que la France était en guerre, la question qui se posait vraiment pour moi, sur le moment, était de me rappeler si, oui ou non, j'avais bien avalé mon antidépresseur ce matin, ce dont je ne parvenais pas du tout à me souvenir, décidément ces attentats m'avaient complétement chamboulé.

Je veux dire, qui pourrait aujourd'hui, décemment, au surlendemain de ces attentats du 13 novembre 2015, vouloir tenter d'attirer l'attention, même d'amis proches, sur sa petite dépression nerveuse ? Mais je dois être juste, le 13 novembre avant 22 heures, à la table d'un restaurant asiatique qui ne fut pas le Petit Cambodge, on pouvait encore geindre auprès d'une amie de longue date et lui avouer et bien qu'en ce moment cela n'allait pas très fort.

Maintenant bien sûr, ce n'est plus possible.

A moins d'avoir été a fortiori la victime des tirs non létaux des terroristes, ou même témoin au premier degré des atrocités qui ont été perpétrées par ces fanatiques décervelés, parmi lesquels Ismaël Omar Mostefaï, 29 ans, né quand je venais tout juste de rentrer aux Arts Déco, en 1986. Quand je dis fanatiques décervelés, je l'entends presque comme s'ils faisaient partie des victimes. Je m'entends. Des victimes des têtes pensantes de cette guerre sans déclaration, ce fameux concept de guerre asymétrique, et dont on était parvenu à laver le cerveau avec de tels détergents qu'ils en étaient devenus des pantins sans vraie vie, des armes téléguidées, le suicidaire fanatique est l'arme téléguidée, la smart bomb des faibles au même titre que le terrorisme est l'arme des faibles face aux forts ou réputés tels. Et dans mon esprit, Ismaël Omar Mostefaï ne m'est pas entièrement étranger, il est né en France l'année même où je suis rentré aux Arts Déco — et que je travaillais sur mes premiers exercices d'appréhension d'espace vécu parmi lesquels le relevé du quadrillage policier dans Paris suite aux attentats à la bombe en septembre 1986—, il a été élevé en France, il a vu le Cinquième élément à la télévision française, il est possible que nous nous soyons croisés dans une foule, si cela se trouve Ismaël Omar Mostefaï a joué au rugby, s'est passionné pour ce sport et nous avons assisté ensemble à des rencontres internationales au Stade de France, il a peut-être même joué contre une équipe de jeunes gens que j'ai entraînée au rugby, il est possible que nous ayons été brièvement voisins dans un embouteillage sur le boulevard périphérique, il n'est pas inenvisageable qu'il soit le petit neveu éloigné d'une famille de cafetiers chez lesquels j'avais, à un moment ou à un autre, mes habitudes de petit noir au zinc, il est même parfaitement raisonnable de penser que nous fréquentions la même ligne de transports en commun aux mêmes heures pendant une période ou l'autre de nos existences communes, bref Ismaël Omar Mostefaï a grandi pendant que j'ai vieilli et nous aurions pu partager la même date de décès, le 13 novembre 2015, il aurait été mon assassin et le sien.

Mais il est également possible qu'Ismaël Omar Mostefaï et moi nous ne nous soyons jamais croisés, qu'il n'ait jamais joué au rugby, qu'il préférait les pousseurs de citrouille, et là aucun risque que nous nous soyons trouvés coude à coude dans les tribunes d'un stade, que nous n'ayons jamais emprunté le boulevard périphérique le même jour, et sans doute pas dans le même sens, qu'il ne soit absolument pas relié, par aucun lien familial, aux différents cafetiers magrébins chez lesquels j'ai pu avoir mes habitudes et que nous n'ayons jamais pris la même ligne de métropolitain ou de bus, et il est donc avéré que je n'ai pas croisé, ce dont je ne peux que me féliciter, Ismaël Omar Mostefaï le 13 novembre 2015. Et quand bien même le plus minuscule croisement qui soit ne s'est jamais produit entre nous, Ismaël Omar Mostefaï et moi sommes des semblables.

Et nous avons également en commun de ne pas du tout goûter la musique des Eagles of Death Metal. Ce que nous n'exprimons pas de la même manière.

Un semblable dont j'ai été, jusqu'au bout, aveugle.

Comme souvent quand j'écris un texte comme celui-ci, quand je suis sur le point de parvenir à le boucler, que je commence déjà à le relire sans ordre, un peu au hasard, complétant telle pensée ou au contraire, en biffant des passages entiers, les jugeant après coup bien trop capillo-tractés, je suis surpris du nombre de noms propres qui émaillent le récit et du fait que ces juxtapositions sont en soi des récits — je me fais souvent la promesse qu'il faudra, à la fin du texte, faire une liste alphabétique de tous ces noms de personnes, en écrire le poème —, ainsi combien d'autres récits que le mien mettent en présence Ismaël Omar Mostefaï et, par exemple, Robert Heinecken?

Mais pour que je puisse être témoin de quoi que ce soit de traumatisant il aurait fallu pour cela que je vois quelque chose. Or je n'ai rien vu. Oui, il faut que j'arrête de tourner en rond, autour de cette notion que je n'ai rien vu. Et dire simplement que je n'ai rien vu.

Et c'est ce qui me fait le plus honte.

Je n'ai rien vu. Et d'ailleurs je ne cesse de me dire cette chose stupide tu n'as rien vu à Paris, sur le même ton que ce dialogue de Marguerite Duras dans Hiroshima mon amour d'Alain Resnais, tu n'as rien vu à Hiroshima. Hiroshima mon amour de Resnais, dont je ne suis pas sûr qu'Ismaël Omar Mostefaï l'ait vu, celui-là. Le Cinquième élément, sûrement, Money train, peut-être, Hiroshima mon amour, sûrement pas.

C'est là que le lien se fait avec le Fils de Saul. Enfin, je crois.

Il y a de nombreux films dont on ne sort pas indemne. C'est même plus ou moins, depuis qu'il existe, le but déclaré du cinéma, nous faire passer par un sas d'obscurité et de nous stupéfier par une cascade constante d'images fixes qui mises bout à bout nous font croire à un mouvement, un mouvement qui correspondrait à un récit, celui même de la vie en somme. Qu'on pense aux premiers spectateurs du cinémascope, non pas tant ceux qui ont vu Sortie d'usine des frères Lumière, encore que la chose a dû être stupéfiante, mais l'Arrivée du train à la Ciotat des mêmes, tout noir et blanc qu'il fut, les récits concordent pour dire que les spectateurs qui se trouvaient à jardin se sont levés pour quitter précipitamment leurs sièges pour ne pas être écrasés par le train entrant en gare.

Par la suite le cinémascope est devenu autre chose qu'un numéro de music-hall, comme il pouvait être intégré justement au spectacle à la façon dont Winsor Mac Cay procédait avec son Gertie le Dinosaure. Le cinémascope s'est détaché du théâtre et est devenu le cinéma par excellence. Et dans cette émancipation et le fait au contraire d'enfermer ses spectateurs dans le noir seulement troué par le projecteur, le cinéma est devenu ce medium de la projection pour ne pas dire de la stupéfaction ou de l'hallucination. Qu'on pense par exemple à Alien de Ridley Scott et comment ce dernier nous enferme dans un vaisseau spatial, nous procurant mille frayeurs, nous ayant installés dans des habits de cosmonautes poursuivis par une créature parfaitement imaginaire et personne dans l'obscurité d'une salle de cinéma en 1979 pour douter de l'existence de cette créature au point de la redouter jusqu'au-dessous de son siège de cinéma et plus tard chez soi dans un placard ou un recoin sombre de la chambre. Au cinéma, on ne fait pas que voir des images montées dans le sens d'une fiction, d'une histoire conçue pour générer une identification au personnage principal, fut-il James Bond, mais là où les lecteurs de Flaubert s'identifient au personnage d'Emma dans Madame Bovary dans une introspection morale finalement, ce qui lui coûte une manière d'effort intellectuel, le spectateur de cinéma reçoit en lui le récit sans aucun effort de décryptage, il regarde où on lui dit de regarder, pour preuve il a le sentiment que le son, singulièrement les paroles de personnages, viennent de la direction de l'écran, quand la plupart du temps ce même son vient en bonne partie des côtés de la salle. Le cinéma relève de la prestidigitation, non seulement le prestidigitateur est rapide de ses doigts, mais dans son boniment, il ne cesse de forcer notre regard dans des directions dans lesquelles nous ne risquons pas de remarquer permutations, escamotages et autres manipulations, sans compter qu'il s'appuie également sur notre désir de se faire berner, et de voir un tour fonctionner pour mieux s'en étonner, le spectateur est le plus grand complice qui soit du prestidigitateur. Il ne va de même du spectateur de cinéma.

Sans compter qu'au cinéma, lorsque vous y pénétrez, vous ne savez pas toujours que l'heure et demie durant, vous allez être tour à tour James Bond, Elliot Ness, Ripley même (Alien de Ridley Scott), le Pape (Michel Piccoli dans Habemus Papam de Nanni Moretti), la Reine d'Angleterre (The Queen de Stephen Frears), ou encore le Commandant Von Rauffenstein (Erik von Stroheim dans la Grande Illusion de Jean Renoir), Alex (Orange Mécanique de Stanley Kubrick), George W. Bush (W d'Oliver Stone), Adolf Hitler (Bruno Ganz dans La Chute d'Oliver Hirschbiegel) ou encore Anna (Funny games de Michael Haneke), ou bien encore Saul Ausländer (le Fils de Saul de László Nemes). Autant d'expériences qui ne sont pas toutes du même tonneau et il est étonnant de voir que de s'imaginer en James Bond semant des centaines de poursuivants qui tirent comme leurs pieds est bien plus facile (et infiniment moins inconfortable) que de se couler dans les traits de Susanne Lothar (Anna dans Funny games), madame tout le monde aux prises avec deux agresseurs sans pitié, et le tour de force de mise en scène de Michael Hanecke dans Funny games étant de rendre absolument impossible toute identification aux deux agresseurs, mais bien d'installer son spectateur dans la peau d'une femme qui voit son mari, puis son enfant, sans parler du chien, mourir et savoir, sans pouvoir en douter, qu'elle-même ne devrait pas tarder à périr, mais seulement au moment où ses deux agresseurs ne s'amuseront plus de ses pleurs, de ses frayeurs et de son immense douleur, d'ailleurs le geste qui finit par la tuer est un geste d'agacement et d'ennui de la part d'un des sadiques, elle est passée par-dessus bord d'un voilier, pieds et mains liées d'une simple poussée d'un geste qui serait le même pour éloigner un insecte.

Donc on peut aussi être Saul Ausländer, membre d'un des Sonderkommandos de Birkenau à l'été 1944, c'est-à-dire, très précisément à l'épicentre de la fin de l'humanité.

Le Fils de Saul de László Nemes commence par un carton qui décrit en quelques lignes ce qu'était un Sonderkommando dans un camp d'extermination. En plus d'être succincte l'explication donne une impression assez fausse, insistant sur le fait que les Sonderkommandos participaient à l'extermination de leurs semblables, tout en précisant que par ailleurs leur espérance de vie était assez courte puisque leurs effectifs étaient régulièrement renouvelés. Je m'interroge d'entrée à propos de cette approximation.

Imaginons un spectateur lambda qui n'aurait pas lu, par exemple la Destruction des Juifs d'Europe de Raul Hilberg, les Années d'extermination de Saul Friedlander ou même encore les Manuscrits sous la cendre, ces témoignages écrits, la plupart du temps en yiddish, par des membres des Sonderkommandos, écrits qu'ils cachèrent au péril pas tellement de leur vie, mais d'une mort atroce : dans Shoah de Claude Lanzmann, l'ancien détenu membre des Sonderkommandos, Filip Müller, parle d'un camarade tchèque qui avait renseigné subrepticement des déportés tout juste arrivés à propos de leur sort imminent entraînant un vent de panique parmi ces déportés et un grand désordre dans leur exécution, ce Sonderkommando avait dû se dénoncer pour être exécuté de cette façon terrifiante qui consistait à le plonger vivant dans le crématoire en flammes ce qui naturellement avait le chic pour décourager toute velléités des autres membres des Sonderkommandos — aussi considérés comme des porteurs de secret, du terrible secret du processus d'extermination — pour toute action de résistance si infime soit-elle. Un spectateur qui n'aurait pas eu au moins une de ces lectures, s'il prend connaissance de ce seul cartel et qui ensuite voit le film le Fils de Saul, ce spectateur va se faire une idée très étrange, et surtout très fausse, de ce qu'était un Sonderkommando, une réalité très particulière de la vie d'un camp d'extermination dont on a longtemps ignoré l'essentiel. Je prends souvent l'exemple de Primo Levi qui dans son très remarquable Si c'est un homme, de même que dans nombreux de ses entretiens, alors qu'il avait été lui-même un détenu du camp de Birkenau, a souvent dit ou écrit des choses fausses à propos des Sonderkommandos, pour d'ailleurs le comprendre et l'admettre sur le tard, sur la fin de sa vie, en cela même Primo Levi a été victime d'un des buts de la mise en scène nazie qui visait entre autres choses à faire passer les membres des Sonderkommandos pour les exterminateurs de leur propre peuple quand l'action de ces derniers n'était évidemment pas choisie par eux et que leurs actions étaient étroitement surveillées d'une part par les Kapos mais aussi par les SS eux-mêmes. Parmi les éléments trompeurs de cette supercherie nazie, les Sonderkommandos étaient à la fois correctement nourris et vêtus à la différence des autres détenus du camp, ils pouvaient notamment se servir dans les dernières provisions que les déportés avaient apportées avec eux, même l'alcool dont la consommation était autorisée pour eux, tout ceci par pur pragmatisme de la part des SS, d'une part leur travail était physiquement éprouvant et il était important qu'ils soient en santé pour le faire, par ailleurs l'alcool permettait l'absence de révolte devant une condition favorable seulement en apparence et dont tous savaient qu'elle ne durerait qu'un temps, les effectifs des Sonderkommandos étant renouvelés environ tous les trois mois et la première tâche d'une nouvelle équipe consistait souvent à disposer des cadavres de l'équipe précédente, incidemment un tel traitement de faveur vu par les autres détenus du camp achevaient de les décrédibiliser, les faisant passer pour des assassins de leur propre peuple, des vautours, des bêtes immondes, des hommes ayant perdu leur humanité. Et pour cause, ils étaient soupçonnés de tuer leurs semblables contre des rétributions alimentaires. En fait lorsqu'ils menaient leurs semblables vers les chambres à gaz, leur seul mensonge par omission était celui d'un silence qui leur était imposé, et détail qui a une importance cruciale, une fois que les déportés avaient été déshabillés et enfermés dans les chambres à gaz, il a toujours relevé de la responsabilité des soi-disant « docteurs » du camp, des SS en blouses blanches donc, de briser, depuis l'extérieur, depuis les toits des premières chambres à gaz avant que ces dernières, celles de Birkenau, soient partiellement souterraines, les opercules des boîtes contenant les cristaux de Zyklon B qui étaient déversés dans des conduits tout exprès. Ce fait obéit à une dissociation de logique typique dans la doctrine nazie, d'un côté les SS ont fait leur possible pour cacher leurs exactions dans les camps d'extermination de l'autre ils n'auraient laissé à personne le soin du dernier geste, dont ils se faisaient par ailleurs un devoir moral. Moral, c'est mal dit.

Pour augmenter la complexité de la réalité des Sonderkommandos, il faut garder en mémoire que quelques-uns parmi ces damnés ont eu le courage et la lucidité extrêmes de témoigner de ce dont ils étaient les témoins maudits, tandis qu'ils se savaient condamnés et la beauté de leurs écrits, dans de telles conditions, laissent songeur quant à la très grande valeur de certains de ces hommes, parmi lesquels Zalmen Gradowski.

Ce ne sera même pas la plus grande des fautes du Fils de Saul d'être passé très en deçà d'une telle complexité, et ce faisant d'avoir insulté la mémoire d'hommes dont la fin a été infernale et qui pour certains d'entre eux, alors qu'ils tombaient dans le précipice qui s'ouvrait sous leurs pieds, ont réuni leurs dernières forces et courage, non pas pour se sauver eux-mêmes, mais tenter de sauver d'autres personnes, en essayant de détruire au moins un des crématoires, et pour Zalmen Gradowski, tenter de racheter l'humanité toute entière de ses plus épouvantables pulsions et logiques par ses écrits enterrés parmi la cendre des siens. On note par ailleurs que la vision donnée par le film du soulèvement du 7 octobre 1944 laisse à penser qu'il s'agissait d'une tentative d'évasion massive, quand c'était un tout autre enjeu qui était poursuivi par les Sonderkommandos résistants, celui d'un véritable soulèvement et même la destruction par les explosifs de la machine d'extermination ce qu'ils parvinrent à faire pour au moins un crématoire, les buts poursuivis par cette tentative de soulèvement n'étaient pas strictement personnels, loin s'en faut, et les écrits de Zalmen Grandowski témoignant des discussions houleuses à propos de la planification du soulèvement en donnent une indication très claire.

Bref ce premier carton pour les spectateurs mal renseignés est déjà très médiocre. Et moralement fautif.

Ce qui fait directement suite au carton est un effet esthétique assez pénible en comparaison duquel un certain travelling dans Kapo de Gillo Pontecorvo tel qu'il a été descendu en flammes par Jacques Rivette dans les Cahiers du cinéma est presque une fadaise, non que je tienne à racheter le fameux travelling, ni même à contredire Jacques Rivette sur ce sujet sur lequel il fut non seulement brillant — en dehors de son propre aveuglement pour le Nuit et Brouillard d'Alain Resnais, à peine moins problématique dans son commentaire, dans son texte de Jean Cayrol et surtout le ton sur lequel ce texte est lu — mais surtout terriblement vigilant et il me semble que le cinéma a besoin de telles sentinelles. En effet les premières images du Fils de Saulsont floues, entièrement floues, quelques mouvements dans ce flou sont perceptibles que la bande-son assez paisible, bucolique, nous donne à lire comme un paysage, stridence d'un coup de sifflet et on entre de plain-pied dans le principe formel du film, nous ne percevrons avec netteté que le personnage principal, Saul Ausländer, tout le reste sera perdu dans une très étroite profondeur de champ et dans le format également rétréci d'une homothétie de 4X3 ou 5X4, je ne suis pas allé vérifier, en fait je viens de le faire sur internet, c'est quand même bien pratique internet, 1,33, donc 4X3, et on comprend bien ce qui est entendu ici, nous ne quitterons pas la petite lorgnette du Sonderkommando Saul Ausländer, son prisme, étriqué donc, ce qui permet au cinéaste de s'approcher de l'interdiction morale de filmer la mort des déportés, juifs notamment, dans les chambres à gaz, avec des prudences de fauve qui s'approche centimètre à centimètre de sa proie, et qui finit par l'atteindre. On pourrait rapidement, trop rapidement, juger ce flou éthique, jamais un cadavre net. Alors c'est très ennuyeux, je trouve, qu'accidentellement il y ait un plan, un plan, qui n'est pas primordial à la construction du récit, qui pourrait être remplacé par n'importe lequel des autres plans similaires du film, dans lequel un cadavre est net, c'est un cadavre de femme, et la partie de ce cadavre qui est nette, ce sont ses seins, des seins qui, naturellement, sont jeunes, fermes, généreux, beaux.

Parce que c'est cela l'esthétique de la profondeur de champ du Fils de Saul, ce n'est pas une pudeur, c'est exactement le contraire, c'est du voyeurisme de la pire espèce, quand ce n'est pas une forme de pornographie. J'utilise ici le mot de pornographie non à la vue de ces seins, façon cachez ce sein que je ne saurais voir, encore que dans le cas de cet unique plan de netteté je m'interroge à propos de cette obscénité, mais bien davantage pour une manière de graduation dans ce qui est montré. Historiquement ce que les pornographes — je parle de ce qui ne circule pas sous le manteau — se sont permis de montrer a commencé du côté de la suggestion pour graduellement parvenir à la représentation de la pénétration non dissimulée pour employer le vocabulaire des envers de jaquettes des vidéos des années 80-90. Or ce que fait le Fils de Saul c'est exactement ce premier pas sur le chemin de la suggestion, et cela agit à la façon d'une sonde, le film se risque sur ce chemin sinueux en direction de l'irreprésentable, tel qu'il a été sévèrement cadré par le Claude Lanzmann du milieu des années nonante. Le flou de la faible profondeur de champ est une première tentative, la suivante aura le diaphragme un peu moins ouvert, la profondeur de champ sera un peu plus étendue et davantage d'éléments seront nets, au point, comme le veut l'expression technique. C'est, en quelque sorte, la première étape qui va mener, doucement mais sûrement, vers des scènes d'exécution dans des chambres à gaz qui seront filmées avec des caméras aux infrarouges — Spielberg dans la Liste de Schindler n'en est pas loin, avec la caméra qui regarde au travers de cet oeilleton purement inventé.

Lorsque l'on visite les camps d'Auschwitz et de Birkenau, demeurent le premier crématoire et la première chambre à gaz du vieux camp, c'est-à-dire celui d'Auschwitz. La chose paraît incroyable mais les visiteurs du camp peuvent pénétrer dans cette chambre à gaz en revanche il est clairement stipulé que toute photographie, toute représentation est absolument interdite et c'est peut-être là le seul endroit où il y a effectivement une personne pour faire respecter cette interdiction qui existe à d'autres endroits du camp, mais alors personne pour la faire respecter, et nombreuses sont les personnes pour l'enfreindre, et comment s'en étonner, habituées que sont ces personnes à tenter vainement de gober le monde à l'aide de leurs appareils-photos et de leur caméra, un jour la Ronde de nuit à Amsterdam, le lendemain les Menines de Velazquez au Prado à Madrid, le surlendemain, La Joconde au Louvre, la semaine suivante, le baldaquin de Saint-Pierre de Rome, alors pourquoi pas un petit selfie devant l'entrée de d'Auschwitz et son célèbre portail portant l'inscription Arbeit macht frei, le travail rend libre, et la perche à selfies maintient le monde à cette distance commode et confortable. Un jour une perche à selfie percera le Saint-Sébastien du Perugin au Louvre d'irréparable façon. La dernière fois que j'ai visité ces deux camps, en juin 2007, la pratique de la perche dite à selfies n'existait pas encore, mais je ne doute pas un seul instant que ce soit désormais une pratique courante à Auschwitz. Or c'est ce que nous montre le film le Fils de Saul, l'intérieur même de la chambre à gaz — attention j'ai bien compris qu'il s'agissait d'un décor de film et que ces scènes n'ont pas été tournées sur les lieux mêmes, lesquels, à l'exception du premier crématoire d'Auschwitz, ont été détruits — juste après que des victimes ont été gazées, les corps sont traînés vers le monte-charge et les membres des Sonderkommandos nettoient les parois et le sol de la chambre à gaz. N'y a-t-il pas là un accroc entre l'interdiction de représenter le lieu de la dernière chambre à gaz existante, en fait la première construite à Auschwitz, et cette représentation fut-ce sous la forme d'un décor ?

László Nemes a franchi le seuil des chambres à gaz avec l'aplomb d'un adolescent gâté qui ne comprend pas qu'il n'ait pas le droit de faire certaines choses.

Donc le film accompagne les victimes jusqu'aux ultimes scènes de leur déshabillage dans les vestiaires, mémorisez bien votre numéro de porte-manteau, et dépêchez-vous la soupe va refroidir, on distingue, floues, certes floues, mais pour combien de temps encore floues, les silhouettes serrées de personnes déjà massées dans la chambre à gaz, de nouvelles victimes les rejoignent, on ferme les portes, Tür zu, la porte est fermée, et c'est la bande-son qui prend le relai, les cris de frayeur, de douleur et d'agonie qui diminuent progressivement, si la caméra n'a pas franchi le seuil de la chambre à gaz pendant l'exécution, les microphones eux nous y emmènent sans ménagement. Or, de toute manière, si la caméra avait voulu y aller, l'image serait restée noire. Les victimes des chambres à gaz mourraient dans l'obscurité absolue, dès que la porte était fermée, la lumière était éteinte, un signal était donné à l'extérieur, le fameux Tür zu, les cristaux de Zyklon B déversés dans les puits, en plus de l'asphyxie, les victimes tentaient d'échapper aux gaz dont ils pouvaient sentir que le pouvoir était d'autant plus fort vers le bas, vers le sol et au contraire que l'air était moins nocif, à peine, vers le haut, l'était-il vraiment ?, aussi les victimes finissaient par se marcher les unes sur les autres ou encore à se masser vers la porte, qui aurait résisté à la poussée d'un véhicule blindé, alors que dans les cas les plus courants elles avaient été déjà massées les unes contre les autres et quand l'espace manquait les enfants étaient même jetés par-dessus le premier rang, les victimes périssaient donc dans des conditions cauchemardesques, qui duraient en moyenne une dizaine de minutes, dans l'obscurité et naturellement, dans l'extrême majorité des cas, dans l'incompréhension totale de ce qui leur arrivait, sans aucune connaissance de ce qu'était un camp d'extermination. Et j'en viens à me demander si justement cet irreprésentable n'est pas précisément ici représenté au-delà-même de la bande-son et même de son impossibilité, filmer du noir, par les très nombreux fondus au noir dans le montage justement pour lier les scènes filmées aux abords des chambres à gaz.

Le Fils de Saul défie la règle tacite, mais ne se pose pas la véritable question : est-il vraiment interdit de représenter l'extermination des Juifs, mais aussi des Tziganes, des prisonniers politiques, des soldats russes et des autres détenus des camps d'extermination ? Le Fils de Saul défie la règle, mais la questionne-t-il vraiment ?

Cette règle est tacite, c'est un entendement, elle est morale. On pourrait dire qu'elle n'est écrite nulle part, elle ne l'est effectivement dans aucun code légal, en revanche elle est théorisée, et amplement, du fameux texte extrêmement critique, et même méprisant, de Jacques Rivette à propos du fameux travelling de Kapo, jusqu'aux déclarations de Claude Lanzman au moment de la sortie de la Liste de Schindler de Steven Spielberg qui est effectivement une abjection. Elle l'est pour des raisons qui sont à la fois morales, historiques et philosophiques.

Morales, parce qu'il n'est évidemment pas souhaitable de représenter un traumatisme dont de nombreuses personnes de par le monde ont encore à souffrir, au premier rang desquels les survivants des camps, mais aussi de celles et ceux qui ont perdu un membre de leur famille dans les camps d'extermination, or il existe encore de telles personnes de par le monde, nous en connaissons tous au moins une. Et il y a également une spécificité philosophique qui rejoint en partie cette raison morale, je vais y revenir. Il est patent que certains cinéastes, écrivains contemporains, encore jeunes, ne prennent pas la mesure de cette nécessité, un Yannick Haenel par exemple déclare clairement son désir d'approcher le sujet par la fiction pour la simple et bonne raison que les survivants sont de moins en moins nombreux, on y verrait presque de l'impatience. Jonathan Littell tient comparable discours. László Nemes fait apparemment partie de cette génération pressée. Pressée de voir les derniers survivants des camps disparaître, et tellement impatients finalement que cette clique n'attende même pas cette disparition.

Historiques, parce qu'il y a un enjeu de véracité autour de la question de la destruction des Juifs d'Europe, l'enjeu d'une Histoire honnête. Si la vérité et l'Histoire sont asymptotiques, l'Histoire ne rejoint jamais tout à fait la vérité, mais elle a le devoir de s'en approcher au plus près, si tant est par ailleurs que la vérité existe, concept pour le moins faillible. Or, pour des enjeux politiques évidents et foncièrement antisémites, souvent sous couvert d'antisionisme — comme s'il était possible de départir les deux sentiments —, une frange de pseudo historiens exercent, depuis les années 60, une pression exemplaire pour nier la réalité de l'extermination des Juifs par les Nazis ou tout du moins d'en minorer la portée. Et parmi les nombreuses techniques de cette fourberie intellectuelle il y a l'exacerbation des exceptions, pour grossir le trait, qu'il existe un témoignage qu'un SS ait aidé poliment une vielle dame à descendre du train à son arrivée à Birkenau et c'est tout le processus de la déportation et de l'extermination des Juifs qui est remis en question, des gens aussi civiques, comment serait-ce possible ? Une autre des techniques de ces historiens auto proclamés, mais souvent vierges de tout diplôme dans la matière qu'ils entendent enseigner, consiste également à piocher dans les inexactitudes des fictions pour précisément démontrer qu'une telle imprécision de la fiction entache le récit historique communément admis. La Liste de Schindler fournit un très bon exemple de cela. Lorsqu'un convoi des ouvrières de Schindler arrive à Birkenau, elles sont promises à cette fameuse fausse douche, déshabillées, les voilà massées dans la chambre à gaz maquillée en douches collectives de désinfection, la lumière s'éteint, cris de panique, suspense, quelle élégance de la part de Spielberg !, la lumière revient et ce sont finalement des trombes d'eau qui tombent sur les femmes effrayées qui tout d'un coup ne cachent pas leur soulagement, ce Spielberg et ces Nazis quelle bande de coquins farceurs ! Et que c'est bon de prendre une douche ! Les chambres à gaz si elles étaient effectivement équipées de pommeaux de douche et de ce qui semblait être de la tuyauterie pour les alimenter, il s'agissait là d'un leurre, cette fausse plomberie n'ayant jamais été reliée à aucun réseau d'eau. Autant vous dire que c'est là un pain béni pour les révisionnistes. Lorsque l'on s'attaque à l'Histoire, il n'est peut-être pas inutile de se déterminer pour savoir dans quelle équipe on veut jouer, si c'est celle des révisionnistes et des négationnistes, alors, messieurs Haenel, Litell, Nemes, pas de problème, les portes de la fiction vous sont grand ouvertes. Quelques scènes du Fils de Saul à cet égard historique sont problématiques. Le soulèvement dont il est question qui donnera lieu à la destruction partielle d'un des crématoires, à la mort de quelques dizaines de soldats SS, mais aussi à une évasion massive de prisonniers, hélas pour une très écrasante majorité ce jour-là repris, a eu lieu le 7 octobre 1944, ce soulèvement est mis en parallèle, et en équilibre du récit — on fait d'abord les photos dit l'oberkapo à ses camarades qui le pressent de mettre en action le projet de soulèvement — avec les fameuses photographies qui ont été prises par des membres des Sonderkommandos au péril de leur vie grâce à une fin de pellicule qui se trouvait dans un appareil-photo, vraisemblablement escamoté au Kanada par la résistance et les photographies faites, quatre d'entre elles, transmises à la résistance polonaise, or ces quatre photographies datent d'août 1944 — Georges, vous me suivez? On peut également s'interroger sur le fait que les arbres alentour portent une canopée aussi fournie en octobre en Pologne, on peut également s'interroger sur l'incohérence entre le fait que les Sonderkommandos redoutent d'être parmi les prochaines victimes des chambres à gaz selon le principe de roulement de leurs effectifs à un moment où le camp d'extermination semble précisément connaître un des engorgements de victimes qui donnaient tant de souci aux SS, puisque les roulements des effectifs des Sonderkommandos étaient généralement organisés pendant les moments de moindre activité — pour des raisons évidentes de gains de productivité —, on peut enfin s'interroger sur les errances remarquables du Sonderkommando Saul Ausländer qui semble jouir d'une liberté de mouvement, même à l'intérieur du camp, qui laisse songeur, passant très librement d'une tâche à l'autre sans éveiller les soupçons et sans contrarier plus que cela les si nombreux appels que les SS menaient de leurs effectifs de détenus. Non, les détenus n'avaient pas le choix des tâches qu'on leur assignait, ils ne se baladaient pas d'un atelier à l'autre, façon tiens aujourd'hui je crois que je vais plutôt choisir l'atelier crématoire. Pitié, un peu de rigueur historique ne nuirait pas ! Et Pardon pour cette ironie déplacée.

Philosophiques. Parce qu'il y a une véritable spécificité dans la destruction des Juifs d'Europe, c'est, au-delà même de son intention génocidaire, sa dimension industrielle. Il n'est pas question de ranger les victimes des camps d'extermination nazis à un niveau supérieur sur une échelle de la douleur qui n'aurait aucun sens. En revanche dans l'histoire des génocides celui-ci a la particularité d'une organisation de très grande ampleur avec la déportation des victimes vers des lieux névralgiques pour leur exécution et cela pour plusieurs millions de personnes qui ont été victimes d'une organisation d'une ampleur immense, surtout pour l'époque, non informatisée, il n'est peut-être pas sot de le rappeler, dont la conception et l'entretien dans son fonctionnement ont nécessité l'implication de milliers d'agents à des niveaux de responsabilité allant de l'infime, jusque, au contraire, des responsabilités massives au point d'être maladives, celles des plus hautes sphères de la machine nazie. Les rouages d'une telle industrie étaient extrêmement nombreux et tous ont été huilés de façon constante, ce qui a nécessité une énergie, qui, du strict point de vue des Nazis, était un gâchis pur puisqu'elle ne fut pas dépensée aux faits de guerre à proprement parler et pas davantage à l'effort industriel exigé par les nombreux fronts du conflit armé. En cela il n'est pas faux de penser que cette mécanique a même agi comme une maladie dans la hiérarchie nazie, que c'est une mécanique qui a connu des emballements et même des déraillements, au point que son fonctionnement est pour ainsi dire devenu un automatisme, dans lequel il est inutile de rappeler que la notion de libre arbitre a été réduite à la portion congrue, notamment par la dilution des responsabilités. Quant à la représentation de cette folie, toute polémique du documentaire versus la fiction mise de côté, pour le moment, s'attacher à montrer les stades ultimes de cette mécanique c'est nourrir une certaine fascination pour sa partie spectaculaire qui, en fait, à l'image des quelques paragraphes les décrivant dans la Destruction des Juifs d'Europe de Raul Hilberg, en comparaison des nombreuses centaines de pages qui s'attachent à décrire le cheminement qui mène à cela, ce dernier geste dans l'extermination est l'aboutissement d'une mécanique infiniment plus folle encore, si une telle chose est possible.

Cette fascination est coupable.

Et, dans le Fils de Saul, elle est d'autant plus coupable qu'elle se sert d'un support de stupéfaction, les images, le cinéma, et pas non plus n'importe quelles images, des images qui ont une esthétique, qui nourrissent et se nourrissent de l'esthétique même des nombreuses mises en scène terrifiantes des Nazis. A ce titre la bande-son du film qui est tellement travaillée qu'on ne peut pas penser un seul instant qu'elle soit en prise de son directe lors du tournage, bande-son qui rôde jusque dans les chambres à gaz en action (voir plus haut), cette bande-son est un fantasme fabriqué, un fantasme qui fait la part belle, avec des effets de plans sonores savamment travaillés, à cette esthétique nazie, les scènes nocturnes qui avaient leur prédilection, la vocifération omniprésente, le surcroît de violence, ce que Primo Levi dans Rescapés et naufragés, nomme la violence inutile. Et lorsque la bande-son a besoin d'une ambiance de conspiration, celle des résistants échangeant à propos du complot qu'ils fomentent, ou encore des photographies qu'ils tentent de prendre, la bande-son est admirablement servile pour s'estomper et permettre les chuchotements, la bande-son est donc à géométrie variable, tantôt elle entend nous plonger dans le vacarme et nous dire que ce dernier est omniprésent, à d'autres elle rompt l'omniprésence. Cette bande-son est une fabrication nocive qui confine au fantasme un peu court.

Dans votre livre, Georges, dont j'ai découvert par la suite sur internet, c'est fou ce que l'on peut trouver sur internet, même sans beaucoup chercher, qu'il avait servi d'objet promotionnel lors du festival de Cannes, la classe !, Sortir du noir, vous évoquez à propos de la lumière du film une lumière et des couleurs sales, je crois même que vous parlez de couleurs crasseuses, d'ailleurs sur le sujet des couleurs vous vous emportez un peu leur conférant des significations pour le moins douteuses, l'argument est curieux de votre part, penseur autrement plus précis dans vos autres livres singulièrement à propos des images. De même, Georges, je me dis que vous devez ignorer que le grain est un effet que l'on peut rechercher autant qu'on peut désirer le fuir, mais qu'une telle production cinématographique n'a pas pu être une victime de l'arrivée du grain sur le film, mais bien plutôt une victime consentante et là il ne peut être question que de décoration.

Cet effet décoratif est d'autant plus fautif que c'est un effet qui est à la mode, ce qui n'a rien d'étonnant avec l'arrivée du numérique, notamment dans le cinéma, les images atteignent un niveau de qualité qui les objective et qui les lisse. Il n'y a qu'à voir le côté tranchant des typographies dans les films désormais sur support numérique. Or là où la précision est désormais permise, une manière de nostalgie de l'argentique voit le jour et tente par des moyens, qui sont tout ce qu'il y a d'artificiel, de singer l'argentique, l'analogique, et ses défauts. Comme toutes les modes, elle passera. Dans le cas de László Nemes cet entichement décoratif va jusqu'à l'entêtement d'un véritable retour à l'argentique dont la qualité est par ailleurs telle qu'on ne comprend pas très bien la nature du défi ainsi relevé.

Egalement décorative, spectaculaire, il y a la question du point de vue quasi unique, on ne voit, et mal, que ce ne peut voir et entendre, et bien, Saul Ausländer, encore que ce dernier ne peut pas voir son propre dos, pas davantage lui-même de face, puisque les effets de caméra subjective incluent souvent le dos et la face de Saul Ausländer. En soi ce n'est pas très constant dans le sens où le point de vue qui se voudrait unique de façon dogmatique ne l'est pas tant que cela, après tout si László Nemes veut s'affranchir de ses contraintes, c'est seulement lui que cela regarde. En revanche dans la bonne moitié des images mouvantes qui suivent les déplacements de son personnage, façon Rosetta des frères Dardenne, il y a un effet qui n'est pas neutre, pour renvoyer à un type bien précis d'images, celles des jeux-vidéos. Ce qui équivaut à dire qu'une des intentions du réalisateur dépasse encore l'effet de sidération cinématographique et louche carrément du côté interactif. Auschwitz reloaded.

Et, qui, qui ne serait pas d'une perversité inouïe, pour désirer une telle expérience de re-vie ? Au point d'ailleurs que l'on peut se demander si un tel film ne risque pas d'attirer un public qui verrait ce film avec des pulsions comparables à celle du spectateur de la pornographie. Un public pour lequel la destruction des Juifs d'Europe ne serait pas la source d'un chagrin sans fond, mais bien davantage le lieu d'une perversion et d'un plaisir effroyables.

Je m'interroge beaucoup sur ce dernier point, celui de ce semblant d'interactivité, et de ses effets de caméra subjective. Non seulement je le trouve anti-éthique mais de surcroît je lui trouve un pouvoir déréalisant. Et c'est sur ce point que semble se fonder l'articulation de cette vision critique que je voulais faire de ce film et comment ce que je pensais seulement être de la stupéfaction, mais dont je m'aperçois, en poursuivant plus avant ma réflexion, que cela dépassait le cadre déjà délétère de la stupéfaction pour atteindre celui du conditionnement.

Ce conditionnement, en partie, fonctionne de par la fantaisie du scénario et le suspense qui est induit par le projet de Saul Ausländer, donner une sépulture individuelle à un jeune garçon, qui dans un premier temps — il semble que la chose se soit produite en de très rares exceptions, chaque fois sanctionnées par une réexécution de la victime, en général par balle — a survécu à un gazage — la chose pouvant arriver si une poche d'air se créait dans la masse désordre des cadavres, la chose était parfaitement exceptionnelle — puis l'enfant ayant été achevé par un des « médecins » SS du camp, Saul Ausländer se met en tête d'enterrer cet enfant et de trouver un rabbin pour dire le kaddish, la prière des morts dans la religion juive. C'est cette quête d'un rabbin, puis d'une manière d'enterrer ce garçon, dont il prétend désormais qu'il s'agisse de son fils — ce qui est mis en doute, si tant est que cela était nécessaire, par un autre détenu hongrois qui le connaissait avant leur déportation — qui tient lieu de fil narratif au film avec son lot d'anticipation de la part du spectateur, y parviendra-t-il ? Au passage on signalera à László Nemes que la récitation du kaddish n'a pas besoin d'un rabbin pour être faite, elle peut être faite par dix hommes, et dix est à entendre dans le sens biblique du terme, et que par ailleurs elle a besoin du nom de la personne qu'on porte en terre pour être insérée dans la prière même, nom dont ne dispose pas Saul Ausländer puisqu'à l'évidence il ignore tout de ce garçon dont il prétend être le père. Bref, non seulement nous sommes dans un film dont nous sommes le héros, du point de vue de la caméra subjective avec insertion de la silhouette de « notre » personnage dans l'image à la manière des jeux vidéo, mais en plus nous obéissons à une mission — impossible ? —, enterrer ce pauvre garçon, et le décor est hyper bien fait et très réaliste. Un film de James Bond, les gadgets de Q. en moins. À Auschwitz.

Une abjection. Pure et simple.

Georges, je m'étais enjoint de faire un peu plus court que l'éloge que vous avez fait de ce film et si possible de répondre sur tous les points évoqués dans votre livre Sortir du noir. C'est un projet chimérique, vous et moi n'avons pas pu voir le même film. Et je ne parle pas de Claude Lanzmann qui en dépit du fait qu'il ait manqué les vingt premières minutes du film au festival de Cannes, n'hésite pas, avec l'aplomb qu'on lui connaît, de qualifier le film de chef d'œuvre, et, en soi, de se renier entièrement sur la question centrale de sa propre œuvre, la question de la représentation de la destruction des Juifs d'Europe et in fine de celle des chambres à gaz (et si vous voulez le dire comme Claude Lanzmann il vous faudra faire la très belle liaison les chambres zagaz). Et on voulait bien reconnaître à Claude Lanzmann, réalisateur de Shoah, une vraie légitimité sur cette question de la représentation, tant son film, Shoah, ne cesse de poser la question de cette représentation et semble précisément donner une réponse, minimale certes, mais constante, et à laquelle la réalisation du film se tient elle-même, une manière de panoramique du décor dans lequel va se tenir l'entretien, le portrait d'abord silencieux du témoin, la parole de chaque témoin guidée par les questions de Lanzmann, l'entretien se poursuit en voix off, la caméra de nouveau s'aventure dans les environs de l'entretien puis elle revient toujours au témoin qui répond aux questions de Claude Lanzmann, lesquelles si elles sont parfois pressantes — comme il le fait avec Abraham Bomba, l'ancien coiffeur de Treblinka —, sont toujours bienveillantes à l'égard des victimes et fielleuses et hypocrites dans le cas des entretiens subreptices qu'il obtient d'anciens SS. Il s'agit là d'une stratégie du dévoilement et de la maïeutique qui est honnête et qui se sert admirablement du cinéma pour authentifier de tels témoignages, en montrant notamment toute la difficulté de véritablement les accoucher et de les enregistrer, ce qui fait de Shoah une pièce double, à la fois un document à la très grande valeur historique, mais aussi une œuvre d'art cinématographique qui brille par sa sobriété et son endurance. Quel dommage parfois que Claude Lanzmann ne s'en tienne pas à ce chef d'œuvre, dans lequel finalement tout est dit, mais auquel il lui arrive si souvent de retrancher de la valeur par des prises de position qui ne sont pas à la hauteur justement de son film. Notamment sur la question des fameuses quatre photographies qui ont été prises par des membres des Sonderkommandos question sur laquelle on pourra pudiquement trouver sa réflexion approximative et son acharnement contre vous, Georges, troublant.

Vous, les deux anciens ennemis, Claude Lanzmann et vous Georges, qui vous êtes étripés à propos des quatre photographies déjà mentionnées, il y a une douzaine d'années, vous entendez désormais à l'unisson pour décréter le génie d'un réalisateur médiocre, vulgaire et charognard, et ce faisant de participer à une opération de grande envergure de placement marketing de ce film, si vous voulez rejoindre en vulgarité le même László Nemes qui n'a pas hésité récemment à la radio de s'exclamer à propos de Hannah Arendt, Ah celle-là elle couchait avec les Nazis, grand bien vous fasse, mais vous devez savoir que ce qui ressemble fort à une manœuvre d'intimidation intellectuelle de la part de vos commanditaires jette un jour pénible sur le reste de votre œuvre, ce que je déplore pour la totalité de la vôtre, Georges, et une partie de celle, cinématographique, de Lanzmann.

Finalement je suis parvenu à écrire cette chronique dont je pensais que je ne réussirais pas à la démêler de l'écheveau de mes pensées qui sont depuis les deux mêmes jours, le lendemain et le surlendemain, tellement polluées par des faisceaux de pensées contradictoires, et je réalise qu'étant malgré tout parvenu à l'écrire, je retrouve la charnière qui depuis le début me pousse à écrire quelques pages à propos des attentats du 13 novembre 2015, tels que je ne les ai finalement pas vécus, quand, en fait, j'étais programmé, par le hasard, pour en être potentiellement une victime et, au-delà, le fait d'être passé entièrement à côté de toute perception de ses atrocités en me trouvant pour une bonne partie de la soirée dans un rayon de deux cents mètres des exactions.

Et je pense qu'il n'est pas faux, que j'ai fini par le démontrer, de dire que de voir le film le Fils de Saul, avant de rejoindre mon amie Laurence quai de Jemmapes, a contribué à mon incompréhension de la situation des attentats du 13 novembre 2015, par stupéfaction et par conditionnement. Ce dont je ne blame personne, pas même László Nemes, que je blâme cependant pour ce film, le Fils de Saul, dont je pense avoir expliqué, cher Georges, à quel point je ne lui trouve pas les qualités dont vous l'avez paré: aviez-vous pris des produits, Georges?

Je pense par exemple qu'on ne peut pas être stupéfait plus d'un certain nombre de fois dans la même journée. Qu'au bout d'un certain nombre de fois, qui n'est pas le même pour tout le monde, et dont j'espère que personne ne me demandera de donner une figure mathématique exacte, ou une formule qui permettrait d'obtenir ce nombre de fois, mais je reste absolument certain qu'effectivement on ne peut pas être stupéfait plus d'un certain nombre de fois dans la même journée ou dans une période de temps ramassée. Que des mécanismes opèrent en nous pour nous préserver de la stupéfaction trop nombreuse, trop forte. Qu'un de ces mécanismes porte le nom d'habitude ou de lassitude, qui conduisent à une forme d'hébétude.

Par exemple, j'ai vécu à Chicago de 1988 à 1991. Au tout début de ces trois années j'ai connu de très grandes stupéfactions, l'une des plus fortes fut la première fois que j'assistais au braquage à main armée d'un magasin de spiritueux pendant que moi-même j'étais entré dans ce commerce pour y acheter un pack de bières, c'était un vendredi soir, je m'en souviens très bien, j'étais invité à un barbecue organisé par nos voisins du rez-de-chaussée qui étaient aussi nos propriétaires, un homme en menaçait un autre d'un révolver j'étais pétrifié et je me souviens m'être caché immédiatement derrière un des rayonnages de ce petit magasin. Le braquage a eu lieu en très peu de temps, l'homme derrière le comptoir a intelligemment coopéré, vidé sa caisse en moins de deux, tout tendu à son voleur, scène que j'ai épiée depuis un de ces miroirs convexes et circulaires qui permettent aux magasiniers d'épier les petits voleurs — sans anticiper, tétanisé, que ce faisant je me mettais moi-même en position d'être vu, et donc pas du tout à l'abri de l'agresseur, les choses auxquelles on ne pense pas dans un magasin de spiritueux sur Howard Avenue à Chicago en septembre 1988 tandis que ce dernier est le théâtre d'un hold-up. L'agresseur est reparti en trombe depuis une voiture garée en face, je me suis relevé, je me suis porté au secours du type derrière sa caisse — quel courage, de ma part, quand on y pense ! — lui demandant si tout allait bien, il a haussé les épaules, voulait-il que je l'aide à quoi que ce soit ?, avait-il besoin de quoi que ce soit ?, voulait-il que j'attende l'arrivée de la police pour témoigner de ce qu'il venait de se passer — No, no and no — à la place de ce commerçant je crois même que j'aurais dit fuck, fuck and fuck ! J'ai réglé et je ne suis même pas sûr que le type ait appelé la police. La même scène, à peu de choses près, s'est reproduite six mois plus tard, dans le même commerce, j'ai attendu qu'elle se termine sans même me baisser et je suis allé à la caisse régler mes bières, certes en m'assurant auprès de l'employé qu'il était all right, mais cette scène ne pouvait plus me sidérer après six mois de vie dans la grande ville qui, à l'époque, était encore très sauvage, à l'image des grandes villes américaines à la fin des années 80.

L'une des premières Fêtes du cinéma, je me demande si d'ailleurs cela n'en avait pas été la première édition, mais je viens d'aller vérifier sur internet, c'est quand même bien pratique, la première Fête du cinéma a eu lieu en 1985, celle dont je vais parler était celle du printemps 1987, selon le principe d'alors, une place achetée, toutes les suivantes à un franc, je suis allé sept fois au cinéma dans la même journée. Avec Daphna nous avions patiemment préparé notre itinéraire la veille entre les différents cinémas de telle sorte que nous puissions enchaîner ces sept séances en commençant par une séance à 10 heures du matin, le Rayon vert d'Éric Rohmer, Le Locataire de Roman Polanski, Stranger than paradise de Jim Jarmush, Blue velvet de David Lynch, un western dont je ne me souviens plus, sauf à penser que ce soit le Vent de la plaine de John Huston que j'ai vu il y a quelques temps avec B. et ce sentiment curieux que je l'avais déjà vu, mais incapable de me rappeler grand-chose de ce film à part la scène de l'attaque de la maison par les Indiens, Pierrot le fou de Jean-Luc Godard et les Nuits de la pleine lune d'Éric Rohmer. Il est étonnant de voir, des années plus tard, à quel point ce jour-là, je pense même avoir vu un huitième film, un film imaginaire, un film hybride fait avec des séquences et des plans pris aux sept films en question, ma mémoire s'étant chargée, avec les années de fondre ces sept films en un seul au point que je pense volontiers à des répliques d'un de ces films quand je revois un des six autres, I am ze winner de la tante de Cleveland dans Stranger than paradise, Je m'appelle Ferdinand dans Pierrot le fou ou l'épouvantable Daddy's coming dans Blue Velvet. Un effet de synthèse tout ce qu'il y a d'escomptable en mélangeant d'aussi puissantes drogues (encore que Rohmer…). Dites cher Georges, vous n'avez pas vu le Fils de Saul à la fête du cinéma tout de même? En plus de prendre des produits.

Or je ne pense pas, pour ces raisons du nombre de fois que l'on est stupéfait dans une même journée, que l'on puisse raisonner intelligemment ou même être observateur le même jour que l'on reçoit un film, le Fils de Saul, qui est formaté pour provoquer justement cet effet de sidération. Et par formaté on aura compris que j'y trouve à redire, pas tellement, quand même pas, parce que je tiens son effet de sidération pour responsable d'une certaine forme d'anesthésie visuelle dont je m'estime avoir été frappé au soir du 13 novembre 2015 et de ses attentats qui ont fait 129 morts, mais pour le fait que cette volonté de sidération ait à la fois pris pour canal le format d'un jeu vidéo dans sa perception, ce que je réprouve totalement, mais de l'avoir fait tel que cela puisse devenir une expérience de la re-vie des derniers mois d'existence des Sonderkomandos et que si l'affiche de ce film ou la jaquette de son futur DVD étaient frappés de ces formules habituellement superlatives et bardées de point d'exclamation comme le sont désormais tous les films, on imagine que l'on loucherait du côté du sensationnel et donc du spectaculaire, une expérience unique !, vous êtes à la place des personnages !, on ne sort pas indemne du Fils de Saul !, comme si vous y étiez !, Auschwitz comme vous ne l'avez jamais vu ! Et j'imagine que pour tout public qui ignorerait une bonne partie de cette spécificité historique des camps d'extermination, singulièrement de Birkenau, cette expérience d'identification malgré soi, induite par la force, une telle expérience est inexpugnable tant elle ne s'appuie pas sur un fond, substituable à un autre finalement, faisant du Fils de Saul une autre de ces expériences de film dont vous êtes le héros.

Pour tout public qui au contraire aurait parcouru le très éprouvant chemin d'avoir lu sur le sujet, et lire sur ce sujet, c'est toujours se noyer, une lecture en amenant nécessairement une autre dans une quête de compréhension qui ne sera jamais rassasiée puisque de compréhension il ne sera jamais question, ou encore que la compréhension ne pourra mener qu'à davantage de questions encore, et cette étude étant vouée soit à y consacrer son existence, soit à abandonner avec le sentiment honteux presque que ce sont les victimes même que l'on abandonne, mais alors en comprenant que l'on ne pourra jamais tout à fait être libéré des livres, des pensées, des images, sans cesse rattrapé par le cauchemar répété tant de fois, pour un tel public, le Fils de Saul tient lieu d'un resserrement des entraves et d'une obnubilation d'autant plus violente et toxique que ce film est même une compression tragique : dans un temps très court, vingt-quatre ou quarante-huit heures, c'est comme si toute l'histoire de Birkenau était ramassée, tenant à la fois l'histoire des quatre photographies, celle des écrits cachés sous la cendre dans des contenants pas toujours étanches et celle du soulèvement du 7 octobre 1944. Le procédé de cette unité factice de temps et de lieu en est grossier. Il me semble en effet que toute référence aux camps d'extermination d'Auschwitz-Birkenau, qui gomme, d'une façon ou d'une autre, la notion même de durée, est impropre tant le temps était l'ennemi même des prisonniers, surtout vers la fin de 1944, quand ils pouvaient percevoir que sans doute l'arrivée des libérateurs s'approchait et l'enjeu de tenir jusque-là était d'autant plus grand. De même la notion de durée à Auschwitz soutient celle du nombre effroyable des victimes et la répétition mécanique de leurs massacres. Ramasser le temps du camp en une paire de journées, en dépit de quelques efforts scénaristiques, comme de faire remarquer à Saul Ausländer qui reproche à des nouveaux de regarder les femmes nues avant et après leur supplice que lui-même, à son arrivée, connaissait la même fascination, et Ausländer de plaider qu'il ne s'en souvient pas, revient à éliminer une des dimensions même de ce qu'était la survie en camp d'extermination.

Je fais assurément partie de ce public captif, de ce public qui reçoit un tel récit filmé sous la forme d'une réalité augmentée. Autant dire qu'après un tel passage sous un tel rouleau-compresseur, il ne me restait rien, ou si peu, de mon propre jugement, de ma finesse d'observation et même de mon libre arbitre. Sans compter qu'après avoir tant dépensé en résistance, de tout mon être, avoir lutté justement contre la grossièreté de ce qui n'est en fait qu'un vulgaire tour de prestidigitateur à grosses ficelles, mon esprit aspirait au repos, voire à la douceur ou à la chaleur.

Je me rends compte que dans un tel état d'esprit, il n'était pas possible d'attendre de moi que je réagisse autrement que dans cette forme de déni de réalité, d'une réalité dont je ne voulais plus, tant mon esprit l'avait recherchée pendant cette projection du poison de la fiction, là même d'où elle devrait en être systématiquement écartée.

Et comme l'apôtre Pierre, j'ai dit non et refusé trois fois sur le Mont des Oliviers, la première fois lorsque le serveur a dit que la fusillade avait éclaté dans la rue d'Alibert, ce dont il n'était pas sûr, ne voyant pas où se trouvait cette rue, et non rue d'Aligre quand je lui ai proposé autoritairement ce nom de rue, c'était comme si j'avais projeté le drame à quelques kilomètres quand il était en fait tout proche, la deuxième fois, quand retraversant le canal pour revenir chez Laurence, j'ai bien vu qu'une ambulance était arrêtée sur le quai de Jemmapes à une centaine de mètres seulement, je ne voulais décidément pas être concerné par ce qu'il se passait, et une troisième fois en conseillant mollement à Ransley d'aller sur le site internet du Monde plutôt que tout autre, parmi lesquels ceux des services d'information continue, comme France Info, par trois fois donc j'étais parvenu à m'aveugler égoïstement du drame multiple qui était tout autour de nous et dont je ne devais pas vouloir qu'il éclabousse, de quelque manière que ce soit, la chaleur de la soirée que je passais avec Laurence puis avec Ransley. Et mon entêtement, sur ce point je ne pouvais que donner raison plus tard à ma fille Madeleine, à persévérer dans le projet somme toute chimérique de rentrer chez moi comme si de rien n'était.

Le surlendemain, quand je me suis enfin décidé à prendre quelques notes à propos de cette chance insigne et à l'aveuglement dont j'avais fait preuve, et dont je me rendais compte que j'avais emmené Laurence et Ransley dans cette voie inféconde, je ne savais pas encore dans quelle direction, vers quel éclairage me mèneraient de telles notes, un tel récit. Vers la découverte amère de mon propre égoïsme, tel qu'il s'exprimait malgré moi, inconsciemment, il n'était plus permis d'en douter : l'inconscient c'est le discours de l'Autre, comme l'a découvert, et si magistralement, écrit Sigmund Freud.

Au-delà de cette amertume, en reprenant en notes toutes ces pensées, principalement du lendemain, ou encore du surlendemain, je me suis rendu compte que c'était pour ainsi dire toute mon existence que je voyais pareillement défiler sous mes yeux, à toute vitesse, à la manière de notes de bas de page que l'on ne fait que survoler, comme si c'était ma manière à moi de rejoindre toutes ces personnes que je n'avais fait que frôler hier soir et qui n'ont pas eu ma chance, elles n'ont pas été seulement frôlées, elles, mais atteintes par les attentats.

Encore une fois j'étais parvenu à me tenir légèrement à l'écart, à esquiver la réalité, ou tout du moins l'idée que je m'en faisais, et je tentais désormais de la recréer sous une forme, celle du récit, qui était suffisamment apprivoisée et domestiquée pour qu'elle ne m'atteigne plus, qu'elle ne me blesse pas. Récemment encore j'avais lu je ne sais quel article, ou était-ce même dans un Art moyen, le livre de Pierre Bourdieu à propos de la photographie, que le photographe était celui qui se protégeait du monde réel, tout en l'enregistrant, pour pouvoir l'appréhender plus tard, dans sa forme seulement enregistrée, pacifiée, aseptisée en fait. J'étais doué pour ce monde de récits, de faux-semblants, en fait d'images. C'était, à bien y regarder, un don pour la lâcheté.

Une autre façon à laquelle j'avais pensé pour conduire ce récit et cette critique croisés était de l'écrire d'un premier jet, de tenter autant que faire se peut, dans ce premier jet d'être chronologique, sans hésiter à explorer différentes directions là où les associations d'idées le permettaient et puis lors de plusieurs relectures faire enfler le texte en son centre, en ses centres, développer partout où il était possible de le faire et enrichir sans cesse ce texte qui dans mon idée devait convoquer toutes sortes de récits, ainsi mentionnant Diketi l'ancien compagnon de Laurence, j'aurais pris la peine dans une des relectures du récit d'enrichir ce passage, dire qui était Diketi, et comment sa disparition l'année dernière m'a tout à fait fauché et comment elle a connu une résurgence très inattendue au point que je nourrisse à ce sujet un projet de film. Et c'est finalement cette idée qui est la bonne, il me semble, celle pour laquelle il apparaît que je dispose du savoir-faire nécessaire pour la réaliser : un hypertexte. Un récit qui en contiendrait tant d'autres. Un récit qui ferait enfin sa part aux autres récits, un récit qui serait fleuve, non pour sa longueur, mais qui serait fleuve pour la convergence de tous ses affluents. Un récit qui ne tiendrait pas dans les pages d'un livre, mais dont l'essentiel se tiendrait dans les marges de ses pages. Un récit qui serait celui de la vie, celui d'une vie, la mienne. Dans ce qu'elle n'avait de pas brillant tous les jours.

Et ce c'est ce que j'ai fait. Ce que j'ai fini par faire.

Avec une énergie que je n'avais pas connue depuis longtemps. Guéri. Conscient, hyper conscient en somme, que j'avais désormais envie de vivre, que j'en étais même affamé. Que la vie, par ma bêtise, mon aveuglement, mon auto aveuglement, venait de me servir une part de rab. Et que j'allais en manger, en croquer, et que même j'allais en redemander de ce rab-là. Et qu'il ferait beau voir que je manque d'appétit, pourtant pas mon genre, quand la vie avait été tellement chiche pour ces 129 personnes auxquelles je ne cessais de penser depuis hier soir. Oui, hier soir. Ce serait toujours hier soir. C'était de la sorte qu'il faudrait désormais vivre, comme si hier soir avait failli être le dernier soir. Le faire. Pour eux.

Et soigner cette vilaine arthrose.

Fontenay sous Bois, nuit de Noël 2015


Je voudrais laisser ici le mot de la fin au Surnatural Orchestra et à son très beau morceau, Triste Paris sur l'album Ronde, sorti peu de temps après les attentats du 13 novembre 2015, morceau qui par ailleurs nourrit le final du spectacle Esquif en collaboration avec les compagnies Inextremiste et Basinga