J 30

Dans le métropolitain, le lis Hors du chantier natal de Claro, mélange foutraque de deux biographies, celle d'un ethnologue russe du siècle précédent le siècle précédent et celle de l'auteur, à laquelle donc, s'ajoute la conversation de ma voisine dans la rame qui explique dans le détail à son compagnon comment elle souhaite que soit construite la bibliothèque du salon et j'en suis presque à lui proposer bientôt de prendre la construction en charge, parce qu'il me semble avoir compris ce qu'elle voulait, à la différence de son compagnon, et que cela fait partie des choses que je sais faire, si seulement elle accepte de raccrocher et, partant, d'enlever cette épaisseur surnuméraire qu'elle impose à ma lecture quand j'en viens à comprendre que, pas du tout, je me comprends, mais cette conversation de téléphone de poche d'une inconnue et qui me fait envisager comment je concevrais certaines coupes à mi-bois et comment je jouerais de la fausse équerre dans l'angle du mur du fond, pour lequel son compagnon et elle ne sont visiblement pas d'accord, cette conversation donc, me permet d'ancrer avec force ce récit, peut-être trop intelligent à mon goût, à un réel, à un vernaculaire, qui me rendent cette lecture plus concrète, plus intelligible. Et j'en viendrais presque à suivre cette femme dans les couloirs du métropolitain jusqu'aux dernières pages du livre. Les rayonnages de la bibliothèque construits, je ne manquerais pas de lui offrir le livre de Claro, avec une dédicace, à celle qui m'a fait lire Claro. Et ce n'est pas rien.

Je retrouve ma voiture garée dans le bois de Vincennes. Je démarre, je profite d'un ralentissement de la circulation pour faire un demi-tour pour le moins hasardeux, je coupe une ligne continue, l'avenue est à quatre voies, vous voyez le genre. Surgit une voiture de police et je pense raisonnablement que mon heure est venue, je n'ai pas avec moi les papiers de la voiture, à vrai dire c'est rare que je les ai avec moi, j'ai perdu mon permis de conduire il y a au moins un an, je me fais chaque fois la promesse d'aller à la sous-préfecture pour m'occuper de son remplacement et je sais, Martin la dernière fois que je suis allé à Autun m'en a fait suffisamment le reproche, que mes pneus sont lisses, mon compte est bon. C'est sans compter sur le dieu des ivrognes. La voiture de police se porte à ma hauteur en roulant par ailleurs toutes sirènes hurlantes à contre sens de la voie opposée, mais ce n'est pas après moi que les policiers en ont mais à un autre citoyen qui roule, lui, dans une voiture qui a une autre apparence que la mienne, plus propre, et des pneus dont je vois bien qu'ils sont profondément gravés, eux, sans compter que lui a parfaitement indiqué par son clignotant qu'il souhaiterait tourner à gauche au prochain feu, je ne peux pas dire que je me sois embarrassé d'une tel protocole lors de mon demi-tour, un peu cavalier, et même, un peu dangereux, je le reconnais sans mal, on n'est pas toujours brillant, surtout conducteur, en revanche cet autre conducteur, plus prudent et plus civil, a, contre lui, d'être fort brun et sombre de peau.

Du temps de mon apprentissage de la photographie, mon père a un jour eu un besoin urgent d'une photographie d'identité. Et je lui ai réglé cette affaire pendant le week-end. Le samedi matin je l'avais fait poser devant un mur blanc, j'avais réglé le flash en indirect avec rebond sur le plafond blanc, l'enfance de l'art en somme. Mon père avait besoin de cette photographie d'identité dans le cadre de son travail, aussi il avait mis une chemise, une cravate et une veste de costume, pour le reste c'était samedi matin, il sortait de sa douche, il était donc en slip. Et il aura été en slip pratiquement jusqu'à la fin de sa carrière sur tous les documents professionnels le concernant, comme par exemple son badge d'accès à certaines zones protégées dans les aéroports. Et je ne peux pas m'empêcher d'y repenser tandis que Renaud Montfourny tire mon portrait de jeune primo-romancier, atteint, en pleine prise de vue, par une crise aigüe de démangeaison du scrotum.