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Et si c'était cela le moment que j'attendais depuis plus de cinquante deux ans, oui, bien sûr c'est exagéré, mais tout de même. Le moment où mon éditeur et j'aime bien dire mon éditeur, je le dis une dernière fois, me tend un petit paquet de vingt exemplaires de mon livre, un petit paquet de vingt parmi une petite palette de petits paquets de vingt — vinte comme je dis avec cette très légère trace d'accent du Nord. Et ce n'est pas facile devant les regards de tous dans le bureau de ne pas donner libre cours à l'incroyable émotion que me procure une telle vision, la vision de ce livre, de celui-là justement, sa belle couverture de Remi Pépin d'après une de mes photograpies, son choix judicieux de couleur et de densité qui tient admirablement compte de la petite couche de vernis sur la couverture qui densifie l'ensemble, et dedans je sais le travail de tous, Sarah, Hélène, Mathieu et Mathilde et désormais le travail de Tiffanie et Jérôme.

Tiffanie m'installe à un petit bureau, on s'organise — on s'entend tout de suite très bien —, je dédicace, je mets sous pli, colle les étiquettes des adresses et elle referme les plis avec le prière d'insérer. Avant cela elle me coche les noms des personnes pour lesquelles il faut absolument personnaliser l'envoi, eux suivent le travail des éditions Inculte. Il y a le petit tas des libraires aussi parmi lesquels je reconnais quelques noms familiers et là je m'empresse d'y aller en matière de personnalisation dédicace à la page 189 pour Alain de la Page 189.

En fait je n'arrive pas du tout à y croire. C'en est même presque vertigineux. Je fais un peu le pitre pour faire sourire Tiffanie mais je suis salement ému.

Et après cela, chouette déjeuner, nous sommes rejoints par ma marraine, Hélène Gaudy, à qui je dois tant.

Cela valait la peine d'attendre. Même longtemps.

En partant je dépose sur le coin de bureau de Mathieu le premier imprimé de Raffut. Et je tremble comme une communiante à l'idée que sans doute cela ne va pas lui plaire.

Le sentiment d'imposture ce n'est décidément pas une blague, ni quelque chose que l'on peut prendre à la légère, nest-ce pas Mona?

Le soir je vais voir Yourself and yours de Hong Sang-soo au Mélies. Combien de films Hong Sang-soo peut réaliser et quels! avec une trame aussi peu changeante et les mêmes plans fixes de personnes qui boivent comme des trous en ne sachant plus très bien ce qu'ils disent? Et il y a toujours ce moment imprévisible dans le film qui me fait éclater de rire, dans Yourself and yours: Buvons aux hommes péthétiques! Dans Yourself and yours, le sentiment par ailleurs que Hong Sang-soo retrouve ces raccourcis saisissants dans le scénario qui font douter de soi, tels qu'ils sont admirables dans In my country au point que les trois récits inventés paraissent à la fois plausibles et mêmes simultanément possibles, ce qui est matériellement possible, mais rendu possible par notre capacité à porter en nous bien des récits, pas tous avérés, comme de perdre son téléphone de poche en Corée et le retrouver grâce au concours de son amant coréen et d'un maître nageur sauveteur que l'on prendrait bien pour amant et que justement on finit par prendre pour amant dans un des trois récits et c'est dans la tente de ce dernier, dans laquelle on n'a pourtant pas couché que l'on retrouve ce téléphone de poche, tente dans laquelle on finit par coucher et en étant plus du tout porusuivi par l'idée que votre mari pourrait deviner tout ce qui se trame en Corée depuis l'Australie. Dans Yourself and yours, cela n'aide pas les personnages en proie à de comparables sentiments confus de boire comme des trous, mais cela rend possible qu'une bonne part du désordre de ces sentiments soit transmise, intacte presque, en pleine confusion, aux spectateurs.

Quelle journée mais quelle journée. En remontant la rue du Faubourg Saint-Antone, le sentiment de marcher quelques centimètres au dessus du sol. En sortant du Mélies le sentiment d'être un peu ivre tout de même, et, parfaitement à jeun par ailleurs, se demander si c'est bien raisonnable de conduire dans de telles conditions.