J 122

Je reçois dans l'après-midi les épreuves d'Une Fuite en Égypte. En premier lieu c'est un soulagement la maquettiste a trouvé le bon équilibre, dont je me demandais même s'il existait, de lisibilité de ce texte qui n'est constitué que d'un seul paragraphe, en fait, d'une seule phrase si l'on y pense bien, ou d'une multitude de segment de phrases inabouties et mises bout à bout.

Et puis c'est une surprise, celle de découvrir ce que mon amie Alice appelait le travail de dentelière dans les corrections. Cette attention au détail, au moindre détail. Et les questions que pose justement à la fois une telle attention et ce que cela révèle de mes approximations ou de mes erreurs.

Les doubles négatives par exemple. Mon écueil par excellence. À tel point qu'il arrive fréquemment que lorsqu'on lit une de mes doubles négatives, on peut raisonnablement se demander si c'est bien ce qui est écrit que j'ai voulu dire. Ce qui m'afflige c'est de constater à quel point j'y ai recours quand je n'ose pas tout à fait dire ce que je pense finalement. Et qu'à force de ne pas vouloir dire exactement ce que je pense, je finis par dire le contraire de ce que je pense. En fait je suis saisi par cette idée que ce qui est un défaut incurable chez moi dans la vie de tous les jours, à savoir une forme paralysante d'indécision, se retrouve, à ma plus grande surprise, dans la façon dont j'écris une fiction dans laquelle j'aurais pourtant cru que tout était possible, puisque n'est-ce pas là la grande force de la fiction ? Et dire que je pensais que la fiction était la voie de l'émancipation, il semble qu'il y ait encore du travail.

En tout cas, ce que je perçois de prime abord c'est que le travail réalisé par la correctrice est un travail fondamental sur la langue, d'une part, mais aussi sur la logique. Ainsi dans le récit, j'imagine le futur des deux enfants et comment ils repenseront à leur enfance, plus tard, et je ne me rends pas compte que la manière dont je continue de les décrire dans ce futur, si proche soit-il, est identique à celle qui est la mienne depuis le début du récit, or ils ont grandi et un simple emploi du présent au lieu du futur fait que les personnages des enfants se cognent la tête contre une toise invisible. Une fois que la chose est signalée, elle apparaît lumineuse, éclairée, soulignée mais je me demande bien quelle peut être l'immense force de la correctrice pour repérer un tel détail dans la masse de graviers des deux cents pages de monobloc ? Bref je suis impressionné, d'autant que désormais, nous avons été quelques-uns à avoir relu ce texte, lui avoir découvert ici une coquille insignifiante, là un espace manquant avant un point-virgule, ici encore une imprécision dans l'emploi des temps et là encore une hypallage discrète. Les antennes de la correctrices sont d'une sensibilité de puce chauve.

Pour bien me donner toutes les chances de recul nécessaire dans ma propre relecture de ces propositions de corrections, je fais le travail en deux temps, deux couches successives que j'espace d'une séance de cinéma avec les enfants.

Cigarettes et chocolat chaud de Sophie Reine. On rit beaucoup avec les enfants, d'autant que ce n'est pas difficile de rire de surcroît au familier des scènes de ce père élevant seul ses enfants, s'y prenant pas toujours au mieux, souvent dépassé, mais toujours bienveillant et fatigué du matin jusqu'au soir, et nous devons être très indisciplinés envers les autres spectateurs de ce film à force de se chuchoter quelques références personnelles qui nous viennent à l'esprit, ainsi le goûter dans le supermarché pour ne pas avoir à payer les croissants nous fait un peu penser aux DVD qui parfois se coincent contre les packs de lait au moment du passage en caisse — mon combat contre les majors et autres lobbyistes de la loi HADOPI est un combat minuscule, mais je suis tenace — ou encore la critique fort sévère par le père d'un spectacle improvisée par ses deux filles nous fait immanquablement penser à un inextinguible fou rire qui avait gâché un spectacle préparé avec beaucoup de cœur par Madeleine et que ce fou rire avait entièrement gâché, on en rit aujourd'hui, mais cela ne faisait pas du tout rire Madeleine ce jour-là.

A la moitié du film je réalise avec retard que le thème même du film est très proche de celui d'Une fuite en Égypte dont j'ai laissé les épreuves en plan dans le garage, celui d'un veuf dépassé par les événements et qui doit élever deux enfants et j'ai la gorge serrée de panique. On va s'en rendre compte. La critique va m'éreinter, J'entends déjà les phrases perfides d'Éric Chevillard dans le Monde suggérant, plein de fiel, qu'Une fuite en Égypte est le plagiat éhonté d'un film populaire, et pendant que toute la salle rit de bon cœur, mes enfants n'étant pas les derniers, je pense au sourire goguenard et mauvais d'Éric Chevillard qui me démollit. Je tente de recoller, mais en vain, au film, Adèle à mes côtés vibre de plaisir, le rire sonore de Nathan emplit la salle, mais mon rire à moi est désormais étouffé par l'angoisse et le sentiment d'imposture réglé à son niveau maximum. Je pense à mon éditeur — j'aimais bien dire mon éditeur —, désœuvré pendant la trêve qui se laisse convaincre par sa compagne ou quelques amis de cette sortie au cinéma, voir ce qu'il est convenu d'appeler un feel good movie, lui-même est en train de voir ce film en ce moment même, non, il l'a vu lors de la séance précédente et nul doute, quand je vais descendre dans le garage, tout à l'heure, en sortant du cinéma, je trouverai un mail de lui m'indiquant qu'il vient de voir Cigarettes et chocolat chaud de Sophie Reine et qu'il réalise que je lui ai refourgué un épouvantable plagiat, la contrat est annulé, c'est fini.

En sortant du cinéma, les enfants me trouvent un peu chose et s'étonnent de me voir descendre dans le garage à toutes jambes pour constater que non mon éditeur n'est pas encore allé voir Cigarettes et chocolat chaudde Sophie Reine, et contrairement à ce que je pensais, m'envoie au contraire un mail plein de conseils prévenants (et fort utiles) sur la manière de s'y prendre avec les épreuves et des encouragements (fort inutiles tant je prends un pied pas possible à y travailler) pour ce dernier coup de collier. Je lui réponds en lui donnant quelques recommandations cinéphiles pour les prochains jours, tu devrais aller voir Premier contact de Denis Villeneuve, un peu plus et j'irai même jusqu'à la pousser à aller voir aussi Passengers pour faire contrepoids à Premier contact, et que s'il veut je dois avoir le DVD d'Enemy, de Denis Villeneuve aussi, que je veux bien lui prêter, bref, tout faire pour qu'il n'aille pas voir les prochains jours Cigarettes et chocolat chaud.

Je me remets au travail. Vers minuit, Adèle descend dans le garage pour me souhaiter une bonne nuit et selon son expression me demande ce que je bricole, je lui explique le principe des épreuves, le travail de l'excellente correctrice et la belle façon dont elle a composé le texte. Adèle à qui j'ai déjà expliqué le principe de ce texte dont le point-virgule est le seul signe de ponctuation du livre, me demande combien j'ai fait de fautes, je les compte avec elle, vingt-quatre.

Adèle : tu imagines ce que tu dirais si j'avais fait vingt-quatre fautes dans une seule phrase ?



Exercice #66 de Henry Carroll: Prenez la photographie d'une publicité où l'image dit tout, sans besoin d'une légende.