J–136

Lorsque j'avais remis mon manuscrit à mon éditeur, j'aime bien dire mon éditeur, j'avais écrit dans la page de garde : « Il est possible d'accompagner la lecture d'Une fuite en Égypte avec de nombreuses ressources en ligne, accessibles depuis cette page http://www.desordre.net/egypte », je m'étais en effet dit que ce serait l'occasion de livrer aux lecteurs d'Une fuite en Egypte quelques-unes des références pas toutes très connues, tel morceau de Gary Peacock repris par Charlie Haden avec Gonzalo Rubalcaba au piano, et Paul Motian à la batterie, pas très en forme d'ailleurs le Paul Motian sur ce concert-là, ou bien encore de montrer quelques-unes des photographies monstrueuses de Joël-Peter Witkin, mais j'avoue que je n'avais pas bien pensé à la forme que je voudrais donner à tout ceci et donc cette phrase dans la page de garde est partie chez l'imprimeur, sans que la page n'existe vraiment. Certes le livre ne sort qu'en mars prochain, le premier mercredi de mars, je crois, du coup le premier mars, mais je me connais assez pour savoir que si je commence à construire une sorte de site internet, je vois bien comment cela commence, par quelques schémas crayonnés qu'ensuite je scotche un peu partout dans le garage, en revanche les constructions en html, singulièrement les miennes, parfois se creusent le long de galeries que je n'aurais pas soupçonnées de prime abord.

Et c'est effectivement ce qu'il s'est produit ce week-end dans le garage, dès samedi matin, j'ai pesté de me lever aussi tôt, un samedi sans les enfants, je pouvais le lever à l'heure que je voulais, pensez à 6H45, armé d'un premier café je descendais dans le garage pour en découdre avec la machine à coudre. Je n'avais pas d'idée très précise à vrai dire. Dans un des dessins j'avais pensé faire une mosaïque de toutes ces ressources et faires des liens depuis ces ressources essentiellement visuelles vers les extraits du récit où se trouvaient de telles références. C'est ce que j'ai tenté de faire en premier. Mais cela ne fonctionnait pas si bien. En fait des références, et c'est sans doute heureux, il n'y en pas tant que cela, moins que je n'aurais cru. Il y a bien un passage nécessairement à propos de peinture contemporaine et naturellement l'exemple de Cy Twombly s'est imposé de lui-même - si le livre sort en mars, le premier mars, est-ce qu'il est possible que quelques lecteurs attentifs, à cette mention, ne fassent la relation avec l'exposition à Beaubourg et aillent voir l'exposition, peut-être pas livre en mai, surtout que ce serait un peu grandiloquent, mais au moins avec cette partie du récit bien en tête, comme ce serait heureux, et invraisemblable tout de même pour un récit dans lequel Cy Twombly était déjà présent dans sa toute première version d'il y a plus de douze ans maintenant.

De même je pensais que j'allais pouvoir inclure de nombreuses ressources musicales, et je n'en compte que cinq finalement, les deux interprétations de Vignette de Gary Peacock, Song song de Brad Mehldau, Crescent de John Coltrane et en capillo-tractant la chose les 4 minutes 33 secondes de silence de John Cage dans cette interprétation acousmatique de Peter Pfister. J'étais par ailleurs heureux de pouvoir faire un lien vers un extrait du Hasard de Kristof Kieslowski récemment téléchargé et dont j'avais déjà extrait le début du troisième récit, en revanche je peine à trouver Rio Lobo de Howard Hawks et Missouri Breaks d'Arthur Penn, mais je vais finir par y arriver.

Et dans cette réunion à la fois d'images fixes, d'images animées et de sons, c'est assez naturellement que je me suis tourné vers une forme Ursula. Cela m'a pris un peu de temps pour concevoir une forme Ursula que je n'avais pas tout à fait utilisée jusqu'à présent, mais j'y suis parvenu.

La première forme Ursula est celle du journal de Lussas en 2010. Séparation en quatre sous écran des ressources, textuelles, images fixes, images mouvantes et sonores. Ça ne rigole pas de trop, c'est carré.

Puis il y a celle du journal de 2014, celle par laquelle le Désordre devait se renouveler, mais je ne suis pas certain d'y être parvenu, c'est malgré tout le cahier de brouillon d'un projet en soi, le Jour des Innocents. Là je joue avec l'atomisation des contenus avec mon grand allié le hasard, mais surtout l'aide précieuse de Julien Archiloque qui a trouvé le moyen de rendre tous ces éléments déplaçables par le visiteur, un vieux rêve à moi que le visiteur du Désordre puisse composer lui-même ses pages du Désordre.

Puis Février, le journal de 2015 qui s'est interrompu par manque de force de ma part, mais il faudrait qu'un jour, je me contraigne à le terminer. Ici, c'est une contrainte auto-infligée, tous les jours, un tryptique photographique, un texte, souvent en trois paragraphe, une vidéo, un extrait sonore et quelques photographies, tout cela jeté en vrac et au hasard sur le tryptique qui sert de fond.

De même j'ai monté Arthrose dans cette forme et Qui ça ? quasiment en même temps. Avec Arthrose, la chose a été assez facile à construire parce que le texte avait été écrit dans l'optique de foisonner du point de vue des liens hypertextes, c'est donc assez facilement que j'ai trouvé le principe du grand bain dans lequel je jetais tous les liens hypertextes du texte et de ses notes de bas de page qui elles-mêmes sont devenues un sous écran en soi. La maquette de Qui ça ? est à peine différente de celle d'Arthrose, mais la lecture est assez différente.

J'ai commencé à réunir les ressources dont je disposais pour la Petite Fille qui sautait sur les genoux de Céline, mais j'ai été fauché par le désistement de Renée. Cela reviendra peut-être quand j'aurais un peu plus exploré la question de la Guerre d'indépendance du Cameroun. Puisqu'il s'agissait à la base d'un projet de film, cela m'amusait grandement de m'imposer ce travail de collecte des matériaux qui avait été choisi pour les stagiaires de Lussas par Pierre Hanau.

Et donc, le cahier des ressources d'Une fuite en Egypte. Même forme que qui ça mais avec l'intervention du hasard dans le placement et le déplacement possible des éléments. Et avec cela, en gardant les mêmes noms de cible pour les liens hypertexte la possibilité d'une part de mélanger Qui ça ? avec Une fuite en Egypte, et tout d'un coup aussi cette possibilité de se positionner au-dessus du Désordre d'une part, dont la page d'accueil s'ouvre dans le grand bain, mais aussi d'inter-croiser les différentes formes d'Ursula.

Je m'étonne de la chance insigne qui est la mienne, que cette nouvelle façon de navigation dans le Désordre soit entièrement compatible avec l'ancienne. Il doit y avoir, non pas un dieu pour les ivrognes mais un dieu pour le Désordre, qui fait que mal an bon an je garde, depuis seize ans à peu près le contrôle de cette création, en en laissant de tels pans au hasard et en ayant de plus en plus de mal à me souvenir de là où se trouvent certains éléments, il faut dire nous venons de passer la barre des 300.000 fichiers. Rien de très raisonnable. Une chatte n'y retrouverait pas ses petits.


Exercice #55 de Henry Carroll: Photographiez un humain comme s'il était un animal