Pierre Boulez et le bricolage

Pour Marie, Inès, Anne-Laure et Jean-Ghislain

Hier soir je me suis lancé dans l'écriture d'un nouveau récit. 5000 mots pour le moment, tout juste, pile, dont les 6672 derniers signes forment une de ces longues phrases dans lesquelles je finis toujours par me lancer, tentant vainement d'exprimer, par incises enchâssées, toutes les pensées voisines, et moins limitrophes, qui gravitent autour d'un noyau que je finis souvent par perdre de vue et alors que d'orphelines je laisse derrière moi !, rendant ma phrase incompréhensible, ce qui chaque fois me renvoie à ce constat amer, je ne sais pas écrire, en tout cas pas sans l'aide d'un tiers, et il est étonnant pour moi de remarquer ce matin en consultant le journal de découvrir que l'un des derniers noms propres de ce texte en jachère est celui de Pierre Boulez, dont j'apprends donc la disparition, ce qui me rend plus triste que je ne l'aurais soupçonné, c'est comme si cela rejoignait cette tristesse qui a été la mienne lors de la mort de John Lennon, oui, c'est un sentiment adolescent qui est le mien aujourd'hui en pensant à Pierre Boulez.

L'année dernière, le même jour de l'année, anniversaire de son assistante, j'avais été invité par Marie Richeux à enregistrer cinq récits pour la dernière partie de son émission quotidienne, les Nouvelles Vagues, cette rubrique s'appelle Au singulier qui est décrite de la façon suivante par Marie Richeux, tous les jours en fin d'émission: « Chaque jour, en fin d'émission, nous conjuguons les Nouvelles Vagues au singulier. Convaincus que les pensées nouvelles se nourrissent, entre autres, des révolutions intimes que sont les rencontres marquantes avec toutes sortes d'œuvres, de paysages, d'architectures, de textes... Nous demandons à quelqu'un de nous décrire ce moment singulier de basculement. ». À vrai dire cela avait été un calvaire de choisir cinq de ces moments quand j'aurais pu, je venais d'avoir cinquante ans, en raconter cinquante, non pas un par an, mais oui, cinquante récits, cinquante cela paraissait être le bon nombre, d'ailleurs je venais justement de terminer un récit — le Jour des innocents — qui lui avait été composé à partir de cinquante souvenirs de l'actualité et comment cette dernière m'avait trouvé jusque dévalant le toboggan aquatique de la piscine de Gournay-en-Bray, avec Madeleine, deux ans et demi, un 11 septembre 2001. Pour ces cinq récits, j'avais choisi la première fois que je voyais une photographie se révéler dans l'éclairage inactinique d'un labo-photo et comment j'avais été ébloui par ce miracle, et rejoint par ce même miracle, des années plus tard, dans le laboratoire de Robert Heinecken en développant un de ses cibachromes exposé, il fallait voir comme, pour le deuxième jour, F for Fake d'Orson Welles, j'avais gardé un souvenir ébloui de ce film et gardait pour lui une vraie tendresse notamment pour la supercherie de sa scène d'ouverture, pour le troisième jour, la première fois que je voyais deux ordinateurs connectés l'un à l'autre sur deux continents différents, les tout débuts d'internet en somme, en 1987, aux Arts Déco, le quatrième jour, la lecture des manuscrits de Zalmen Gradovski à Birkneau et, pour le dernier jour, le tableau des Ménines de Velazquez. Cela laissait de côté au moins quarante-cinq de ces expériences, mais cela avait le mérite de la cohérence il me semble, et puis, dans ces cinq récits croisés, il y avait un petit piège, des ouvertures vers d'autres récits du même genre, j'avais même pensé les écrire et même les proposer à la Maison de la Radio — j'avais été particulièrement flatté par le traitement sonore que le technicien avait fait de ma voix —, et puis j'ai entamé un tout autre projet, Février, j'ai mis cette idée de côté, là même où je range ces idées de projets que je ne réaliserais sans doute pas, mais on a vu des résurrections.

Dans les quarante-cinq récits laissés de côté il y aurait pu y avoir celui d'une répétition de l'orchestre de Paris sous l'absence de baguette de Pierre Boulez au Théâtre musical de la Ville de Paris, le Château de Barbe bleue de Bela Bartok. De même un concert à la Cité de la musique, en hommage à Gilles Deleuze qui venait de disparaître et au programme duquel, il y avait la Musique pour cordes, célesta et percussions de Bartok itou.



Depuis quelques temps, depuis mi-novembre, je ne prends presque plus de photographies, je n'enregistre plus, je ne filme plus, je ne prends plus de notes. Il y a à cela des tas de raisons, certaines sont tristes et d'autres au contraire assez cocasses je trouve, à l'image de mon appareil-photo qui est épuisé, il y a quelques jours il a pris sa 300.000ème photographie, et plutôt que de m'emporter à propos de ce qui relève de l'obsolescence programmée, ma mauvaise foi des fois, j'ai décidé de me poser sérieusement la question de ce nombre de photographies, et au-delà d'elles de ces si nombreux enregistrements que je produis et dont je me sers pour tisser des récits, je me suis demandé ce qui pouvait bien me pousser à le faire et je n'ai pas trouvé de réponse.

J'ai vécu les premiers jours de janvier chez Martin et Isa à Autun et à cette occasion j'ai eu une très longue discussion sur le sujet avec Isa, et si j'arrêtais cette façon de faire?, de prendre tant de photographies dont je me demandais si j'en avais encore le désir, que pouvais-je encore attendre d'un geste devenu tellement mécanique?, habituel?, de même je me suis posé la question de savoir si cela pouvait encore intéresser quelqu'un que je produise sans cesse de nouvelles images de plus ou moins les mêmes choses, le même quotidien, parfois contrarié, parfois plus lumineux, comme d'aller me promener avec Martin et Isa sur les pentes du Mont Beuvray, un 2 janvier brumeux, et comme c'était curieux de ne pas être encombré de cette lourde besace qui habituellement pèse contre mes flancs ou encore de cette grosse boîte noire que je porte si souvent au-devant de mon regard, ce qui finalement l'obstrue.

C'est que je m'en pose des questions sur ce thème mais aussi sur d'autres thèmes encore, une véritable crise de la cinquantaine, sans parler de ce questionnement qui ne me quitte pas beaucoup de devoir me souvenir qu'il ne s'en est pas fallu de pas grand-chose que cette existence ne trouve un terme brutal, au milieu d'autres personnes comme moi qui auraient dîné au Petit Cambodge et qui auraient pris une bière en fin de semaine au Carillon, le fameux soir du 13 novembre 2015, une interruption sèche qui ne m'aurait pas permis de confier le mot de passe ftp du Désordre à quiconque et quelques instructions quant à la façon de le sanctuariser, voire de le sauvegarder, et alors franchement est-ce que cela aurait valu la peine d'épuiser à ce point mon appareil-photo?

On ne se départit pas comme cela, si facilement, d'habitudes de penser et de travailler qui sont inchangées depuis des lustres. J'aspirais pourtant à une forme de fiction qui soit plus fictive, inventée, que ce que j'avais pu produire jusque-là, quelque chose qui soit plus travaillé, moins immédiat, mais j'avais encore du mal à m'éloigner notamment des formes récursives et c'est tout naturellement que le récit que j'ai entamé à propos des attentats du 13 novembre a pris le chemin d'une réflexion par jeux de miroirs à propos de la façon dont cet événement s'est inséré dans mon existence, ce qu'il en a modifié de la course, sans oublier en quoi ces attentats ont influé sur ma façon désormais d'envisager les images et les récits, et l'un d'entre eux notamment, le Fils de Saul de Lazslo Nemes. Tout se mélange, tout continue de se mélanger. Bref j'étais à peu près certain que si je ne pouvais pas me débarrasser de certaines façons de faire, j'avais peut-être gros à espérer de procéder malgré tout de façon différente, de fuir le réel comme la pluie et de ne plus m'astreindre à ce relevé du quotidien comme si cela valait tant la peine que cela de tout enregistrer. Il était facile de penser qu'ayant envisagé pour de vrai que ce réel s'interrompe brutalement, ce quotidien avait trouvé une valeur plus juste à mes yeux, moins importante, il serait toujours là, et il était en revanche de la dernière urgence que je tente de m'en extraire, au moins essayer.

Voulant vérifier que le récit que je venais de faire à propos de ces deux concerts de Pierre Boulez et que je venais d'enregistrer — hélas sans la science des techniciens de la Maison Ronde, et l'un d'eux en particulier, Jean Ghislain Maige — était à peu près raccord, comme si cela avait, en fait, la moindre importance, avec ce que j'en avais noté le soir-même du temps du Bloc-notes du Désordre, je suis tombé sur ce passage qui raconte assez bien cette discussion que j'avais pu avoir avec Joëlle ce jour-là, entre la poire et le fromage dans une cantine japonaise, entre Bartók et Ravel, et dont j'avais à peu près tout oublié, ce qui serait dommage, et alors je me pose de nouvelles questions, est-ce que c'est vraiment une si bonne idée de laisser tomber cet enregistrement de la vie?

Pourquoi fallait-il que cette existence, plus étroitement, ma vie d'artiste, soit à ce point jonchée de ces choix bi-polaires, dont j'avais tout le temps peur qu'ils soient capitaux, qu'ils prêtent énormément à conséquence quand en fait, ils ne devaient pas être plus importants que les choix que l'on fait face au menu d'un restaurant, japonais par exemple, pondérant entre la formule Hiroshima à 15 euros et la formule Nagasaki à 15 euros également ?

J'ai choisi le menu Hiroshima.

J'ai choisi de ne plus prendre mon ombre en photo.

De sortir de chez moi sans mon sac.

J'ai invité Joëlle à la pause dans une petite cantine japonaise pas très loin. Et c'était bien agréable de l'entendre m'expliquer comment tel passage très lumineux ou tel autre au contraire très sombre sont construits. Elle me redit qu'elle s'amuse de l'enregistrement que j'ai fait de Messiaen bousillé par Adèle et sa poupée animée. Je lui fais remarquer que la petite musique d'ambiance jazz que nous entendons dans le restaurant ce n'est pas exactement de la petite bière, mais Bill Evans en trio avec Scott la Faro et Paul Motian. Et d'ailleurs Scott La Faro est mort en sortant de ce concert sur sa moto, ce sont les dernières notes de Scott La Faro. Je n'ai pas le temps de mentionner La Haine de la musique de Pascal Quignard et comment la musique à force de sollicitation permanente devient du bruit, et un bruit qui fait souffrir, que Joëlle me parle de deux conceptions de la musique qui s'affrontent, celle historique du plaisir de découvrir un nouveau morceau, une nouvelle symphonie, et c'était là la recherche du plaisir des mélomanes d'avant le temps des enregistrements, et cet autre plaisir plus contemporain de reconnaître un morceau, une sonate, un trio ou une œuvre symphonique. Il est plus que temps de retourner à la répétition, pour rire je trouve que c'est dommage que nous soyons en retard puisque si nous avions eu un peu d'avance au contraire, nous aurions pu nous amuser à intervertir tous les violons et les altos dans leurs étuis puisque Joëlle a la clef des grandes caisses aux nombreux logements de tous ces précieux instruments. Joëlle me répond que je suis mûr pour travailler dans un orchestre parce que ce genre de farce est assez typique d'un grand ensemble. Ce qui à son tour me fait penser au Portsmouth Sinfonia, formation très aventureuse dans laquelle les musiciens s'efforcent de jouer d'instruments qui ne sont pas naturellement les leurs — je vous recommande tout particulièrement cette interprétation un peu stridente d'Ainsi parlait Zarathoustra de Richard Strauss. La répétition du soir est davantage une répétition de travail, mais j'ai quand même le plaisir de voir et d'entendre Boulez régler l'ouverture de Daphnis et Chloé de Maurice Ravel. D'ailleurs je dois dire que je suis obligé de reconsidérer mon manque de goût pour Ravel tant il semble que lorsque ce dernier est interprété en suivant strictement la partition — c'est-à-dire en fuyant les effets faciles d'impressionnisme et donc en rendant la partition molle — la musique de Ravel d'une part garde sa féérie impressionniste mais d'autre part gagne surtout en nerf et en composition. Bref confiez n'importe quelle partition à Boulez, il en fera de l'or.


Je ne pouvais non plus m'empêcher de penser qu'il n'était pas anodin, qu'hier soir tandis que j'écrivais ce que je pensais être de la fiction, le début d'un roman que pour le moment j'ai titré J., j'ai inscrit en toute lettres sur l'écran de l'ordinateur le nom de Pierre Boulez peut-être au moment même où ce dernier expirait. Il était tard hier soir. De telles idées de début de récit me tombent généralement dessus tard le soir.

Des mois et même des années après que nous nous sommes perdus de vue, je pouvais spéculer dans d'interminables boucles à ce propos, tournant et retournant tel souvenir de telle parole de sa part dans laquelle, en y repensant, n'aurais-je pas dû y voir comme un encouragement à dépasser le cadre aux contours tellement flous finalement de cette relation d'amitié et justement mordre plus sûrement sur des terres jusque-là inexplorées et sur lesquelles je n'aurais pas nécessairement été mal accueilli, mais alors qu'est-ce qui pouvait me retenir de l'appeler, prétextant je ne sais quoi d'ailleurs, il suffisait d'ouvrir le journal, chercher un spectacle digne d'intérêt et lui proposer d'y aller ensemble, d'aller écouter Boulez dirigeant, même Ravel, soyons fous, d'aller voir tel ou tel film qui sortait dernièrement — Arnaud Desplechin venait de réaliser son remarquable Comment je me suis disputé (ma vie sexuelle), mais s'agissant d'inviter Jessica au cinéma est-ce que rien que le titre n'était pas scabreux ?, les Reflets rejouaient Stardust memories de Woody Allen, film qui nous avait amplement séparés, tant nous n'étions pas d'accord, j'y voyais le plagiat éhonté d'Otto y mezzo de Fellini, Jessica aimait par-dessus tout la scène de Woody Allen mangeant son yaourt en contemplant la beauté de Charlotte Rampling sur fond de Louis Armstrong un dimanche matin, elle n'avait pas tort, cette scène-là, si admirablement montée, rachetait le reste, celle-là et celle de la chirurgie cérébrale, que Jessica n'aimait pas du tout, et pour cause, un neurologue (Woody Allen) explique à un collègue (Tony Roberts) que ne parvenant pas à tomber amoureux, d'aucune femme, aucune qui ne soit assez parfaite pour lui, ayant rencontré une jeune femme, Doris, avec une splendide personnalité, mais pour laquelle il ne conçoit aucun désir sexuel (en dépit de réels efforts je ne suis pas parvenu à retrouver, sur internet s'entend, le nom de cette figurante, encore que je me demande si ce n'est pas Cynthia Gibb, mais alors pas du tout arrangée par les petites nattes et les grosses lunettes à gros carreaux), et ayant également rencontré Rita (Charlotte Rampling au sommet de sa beauté), une femme épouvantable, méchante et dérangée, il décide d'échanger leurs cerveaux, l'opération de transplantation est un succès, Rita, mais est-ce Rita ?, je crois que c'est le point nécessairement sexiste sur lequel achoppait Jessica, Charlotte Rampling, était devenue cette femme merveilleuse, adorable, aimante, gentille, en un mot parfaite et manifestement très belle, (Charlotte Rampling en septante-neuf), naturellement il est tombé amoureux de Doris, mais est-ce toujours Doris, voir raisonnement plus haut, et Jessica a mille fois raison, dans cette scène Charlotte Rampling demeure Charlotte Rampling, de corps et pas d'esprit, quant à moi, le comique troupier, la Grande Vadrouille, pire encore, me fait rire, je suis bon public, alors pensez, une blague aux sous-entendus sexistes, pensez si je remarque en me tapant les cuisses, sans compter que dans mon esprit je superposais gaillardement Jessica et Rita, le personnage interprété par Charlotte Rampling, et Jessica était bien trop intelligente pour ne pas flairer cette association, et si j'avais pu greffer le corps de Jessica sur une autre femme, qui aurais-je choisi ? — et me posant la question de l'accord du participe passé situé avant le verbe attribut, et qu'il faut donc accorder, étais-je contraint de choisir une autre femme, quand il serait au contraire plus intéressant, et plus surprenant, de choisir un homme, un copain du rugby, par exemple ?, ou mieux encore si je m'étais attachée à la personnalité de Jessica, à son intelligence, sa grande culture, son talent, dans quel autre corps aurais-je aimé procéder à l'opération ? et là aussi un copain du rugby aurait parfaitement fait l'affaire —, et est-ce que justement la chose n'aurait pas été plus facile à vivre pour moi, et peut-être même pour Jessica, si je n'avais conçu aucun désir pour le corps de cette autre femme, ou mieux encore que je sois allé écluser des mousses de troisième mi-temps avec mon copain du rugby et est-ce que justement notre amitié n'aurait pas survécu grâce à cette greffe, fut-elle irréalisable, et pas très souhaitable ? et dont nul doute qu'elle avait coché le titre de ces films dans l'amoncellement de programmes divers dont elle bourrait ses poches, l'appeler pour lui annoncer triomphalement que ça y était, j'avais enfin lu le Maître et Marguerite de Boulgakov, et que je comprenais ce qu'elle voulait dire, enfin, quand elle disait qu'on ne pouvait décemment pas confier le rôle de Marguerite à Fanny Cottençon dans je ne sais plus quelle mise en scène au théâtre, ou même encore de relever tel ou tel événement récent, toujours dans le journal et de l'appeler et de lui dire que justement, j'avais pensé à elle en lisant ceci ou cela, mais c'est à croire que j'avais entièrement fait le deuil, pas tellement de cette amitié, mais de la relation sentimentale que j'aurais tellement aimé connaître avec elle. Et de fait, je ne l'ai plus jamais appelée, au point de ne plus connaître son numéro de téléphone, au point de ne plus connaître quiconque pourrait me le donner, au point de tout ignorer désormais de son existence, au point, depuis quelques temps, quelques années même, de tenter quelques recherches sur internet des fois que j'y retrouve des traces d'elle, mais aucune, presque aucune, juste la mention de son nom au programme de festivals de musique contemporaine, auxquels je n'avais aucune chance de me rendre, soit parce qu'ils dataient de quelques années déjà ou encore que ces derniers se produisent aux antipodes ou presque. Une fois j'ai trouvé son nom dans un programme de musique baroque et cela m'a beaucoup surpris, cela tenait du revirement impensable, le mariage avec changement de nom était presque plus probable, mais cela m'a mis sur la voie de penser que même là où je trouvais des traces d'elle, si réduites soient-elles, je n'avais malgré tout aucune certitude que ce soit vraiment d'elle dont il était question. Je mesurais à quel point ma façon de faire m'avait conduit à cette situation stupide, laissant dériver pendant longtemps une relation au point qu'elle ne soit plus retenue par le moindre lien, fut il très lâche ou très ténu — un numéro de téléphone ce n'est quand même pas grand-chose à maintenir, le reporter de carnet d'adresses en carnets d'adresses, de répertoire numérique, en répertoires numériques — puis tenter par des moyens désespérés, et désespérants, internet, pensez, de reconstruire un lien dont tout portait à croire qu'il ne serait pas fécond quoi qu'il arrive.

In J.

Et du coup un autre extrait du même texte, J., dans lequel se fait loitainement sentir l'inspiration de Pierre Boulez, c'est beaucoup dire

Non, personne n'avait le droit de toucher au corps de Grand-Mère, c'était d'ailleurs suffisamment connu dans le milieu des techniciens des salles de spectacle, accueillant ce qu'il y avait de plus radical dans le répertoire contemporain, pour qu'aucun n'ait jamais le culot de déplacer, même un peu, Grand-Mère, ne serait-ce que pour faire passer un câble sous la moquette rase déjà mentionnée, pour brancher qui, un bain de pied, qui, un microphone ou qui encore, quelques instruments électriques, des ondes Martenot, ou électroniques, une console MIDI hirsute de sa vingtaines de jacks, dont l'usage était requis sur certaines pièces plus contemporaines que d'autres, et je n'ose imaginer ce que Jessica avait dû produire de réaction violente et à peine contrôlée si un technicien, nouveau dans le métier, avait commis, même avec soin, le sacrilège, à savoir déplacer, même, un peu, un instrument garé au mauvais endroit, pour que tous dans le métier le sachent aussi tacitement, on ne touchait pas à la Grand-Mère de Jessica. D'ailleurs c'était un tabou absolu, quelque chose qui était su sans en connaître les raisons, dont je me demande cependant si je n'avais pas fini par en découvrir l'épisode originaire, par le plus grand des hasards, des années plus tard, tandis que j'avais eu l'occasion à ne pas rater d'assister à une répétition générale du Château de Barbe bleue de Béla Bartók interprété par l'Orchestre de Paris sous l'absence de baguette de Pierre Boulez, immense cadeau s'il en est que m'avait fait une amie violoniste que de pouvoir assister à cette répétition générale, ce filage impeccable, seul dans l'immense théâtre musical de la ville de Paris — à cette occasion je pouvais même dire que Jessye Norman avait chanté, en hongrois, qu'est-ce qu'on croit, pour moi seul —, sans compter ce coup de génie de Boulez qui avait perché tous les cuivres au quatrième balcon du théâtre musical de la Ville de Paris, théâtre à l'italienne, cuivres qui n'avaient qu'une toute petite partie à jouer, mais quelle !, celle de la scène finale quand Judith, interprétée donc par Jessye Norman, découvre les caves de Barbe bleue et les cellules contenant les restes de ses anciennes épouses, Barbe bleue n'aimant qu'une seule et dévorante fois, et de comprendre que son tour arrivait, c'est alors tout un enfer, un tonnerre de cuivres, qui tombe sur Judith, et j'avais été tétanisé, seul dans le grand théâtre à l'italienne, de sentir cette apocalypse me tomber dessus, par derrière, en quelque sorte, et de fort haut, à la pause duquel filage, me remettant avec peine de cette surprise fort théâtrale, j'avais rejoint mon amie pour l'inviter dans une cantine japonaise voisine, la retrouvant derrière les cintres où les musiciens rangeaient leurs instruments, le temps de la pause, dans des coffres, sous clefs et sous bonne garde, prévus à cet effet, coffres qui étaient par ailleurs ceux-là même qui servaient à l'orchestre lorsque ce dernier partait en tournée, et c'était alors sur les tarmacs des aéroports du monde entier d'étranges cortèges de grandes boîtes noires aux coins argentés et rembourrés, et qui contenaient le poids en fait ridicule — pour des coffres d'une telle dimension — de quelques violons, altos, violoncelles, bassons à palettes, trombones à coulisses, flutes à bec, clarinettes basses, triangles, célesta, sous bascophones et donc contrebasses, cortège qui croisait parfois celui, non moins curieux, du transport de chevaux pur sangs aux noms auréolés de gloire — de telles choses se produisent vraiment en bout de piste, je dois rendre grâce à Jean-Philippe Toussaint pour avoir fait un peu de lumière sur cette vie grouillante, dont on ignore tout, aux pieds des grands avions, j'en savais quelque chose pour avoir été bagagiste, un petit boulot d'été, ses horaires de nuit, j'avais même appris la signalétique des raquettes au parking, drôle d'impression d'ailleurs que celle de l'obéissance d'un gigantesque Boeing 747, manière de brontosaure des airs, et qui venait se figer pile poil aux pieds du minuscule racketman, dresseur de diplodocus volant —, mais aussi d'animaux sauvages fraîchement capturés et emprisonnés, et dont le reste de l'existence allait connaître des limites immédiates des cages dans des zoos occidentaux, le pur-sang qui venait de gagner je ne sais quelle course qui croisait le dernier tigre de Tasmanie, tandis que le coffre contenant tous les accessoires de percussions, triangles compris, de l'orchestre de Paris, versait lamentablement sur le tarmac ? les conducteurs des petits trains de bagages aimaient intéresser leurs courses par de menus paris, il y avait une telle disproportion entre la taille des coffres et le poids plume de la plupart des instruments, que cela trompait souvent les conducteurs de trains de bagages qui viraient trop sec, versant la marchandise, pas la moins précieuse, qu'ils transportaient pourtant, des Stradivarius peut-être pas, mais des Vuillaume, au moins un —, le pur-sang apeuré par une telle cacophonie, déjà pas fondamentalement tranquille d'avoir fait la connaissance, il y avait peu, on restait, de part et d'autre, sur son quant à soi, du dernier tigre de Tasmanie, finissait par échapper aux bagagistes, lesquels ne savaient plus trop où donner de la tête entre pourchasser une bestiole mondialement connue pour sa rapidité et qui prenait la direction de la piste en sens inverse d'un long-courrier arrivant de l'autre bout du monde, son commandant de bord ayant cependant, après douze heures de vol, la présence d'esprit et le sang-froid de remettre les gaz, ce qui ne se faisait pas sans bruit, imaginez un peu, quatre réacteurs Pratt and Whitney à pleine puissance, tous les volets ouverts, le dernier tigre de Tasmanie, bien que légèrement sous sédatif, une dose de cheval tout de même, feulant à tout va tandis que c'était désormais le coffre contenant le célesta qui chutât, et tenter de remettre de l'autre dans toute cette précieuse argenterie, les cuivres n'étaient pas en reste dans ce concert bruitiste improvisé, régnait sur le tarmac un désordre indescriptible, qui pourtant serait consigné dans le cahier de consignes de la tour de contrôle dans le moindre détail parfaitement horodaté, me plaisant à imaginer un pareil capharnaüm en bout de piste, oui je m'égare un peu, des fois de je vais trop loin, mais comme j'aurais aimé être le bruiteur d'une telle scène en utilisant le cahier des consignes de la tour de contrôle comme conducteur, n'avait-on pas là une partition parfaite et l'orchestre pour la jouer — le tout sur fond du tableau final de Barbe bleue de Béla Bartók —, je dois reconnaître que j'ai une certaine prédilection pour le désordre et les scènes de banquet où le pâtissier, apportant la pièce montée, se prend invariablement les pieds dans le tapis — d'ailleurs je crois que dans toute l'histoire du cinéma je ne connais qu'une seule scène de ce genre où la pièce montée arrive sans encombre à la table des convives, Dans la nuit de Charles Vanel, mais alors ne me lancez pas sur ce film génial — d'humeur décidément facétieuse, j'avais fait mine de proposer à mon amie violoniste que nous intervertissions les instruments des coffres encore ouverts et dont les musiciens retenaient que c'était là qu'ils avaient garé leurs montures, pour certains violons de vrais pur-sang, j'avais aperçu un Vuillaume de splendide facture, mais au vernis un peu brillant, dans le logement 4 du coffre C, mon amie violoniste avait souri m'expliquant que j'étais mûr pour travailler dans un orchestre et que longtemps cela avait été une blague pendable, bien qu'un peu éculée et éventée, dans les orchestres, mais que c'était là une tradition, un aimable bizutage, qui était désormais interdit, suite à l'épisode orageux qui avait eu lieu, il y avait une trentaine d'années, lorsqu'une contrebassiste remplaçante était rentrée dans une telle furie, une vraie crise de nerfs ayant nécessité une hospitalisation d'urgence, en ne retrouvant pas sa Grand-Mère sur un quai de gare en province lors d'une tournée, c'était d'ailleurs le soir-même de ce filage de Barbe bleue, reconnaissant sans mal Jessica sous les traits de cette contrebassiste pigiste en crise, de retour dans mon garage-atelier, que j'avais eu cette idée de tenter de retrouver des traces de Jessica sur internet et combien cette recherche avait été aussi peu fructueuse et satisfaisante que le souvenir laissé par notre relation d'une amitié qui s'était délitée. N'obtenant aucun résultat de prime abord, j'avais éteint rapidement, d'autant que le lendemain matin de très bonne heure je devais prendre le train pour un déplacement professionnel à Laon.

In J.



On ne pourra donc plus bricoler de fiction avec un concert de Pierre Boulez.


Fontenay-sous-Bois, le 6 janvier 2015