Les personnes que tu croises à ton travail et dont tu as déjà décrit tel ou tel trait, ou pour lesquelles, inspiré peur leur visage, leur vague ressemblance avec telle ou telle personne connue, tel collègue sosie de Peter Handke, tel autre sosie de Robert Heinecken, leur comportement, leur voix ou je ne sais quoi encore à quoi s'arrime la pensée vagabonde, tu as tissé des éléments de fiction dans Contre, quand tu les croises à nouveau dans les couloirs de la Très Grande Entreprise, c'est comme si elles portaient au-dessus d'elles une manière de phylactère qui contient cette fiction que tu tissée pour elles et dont elles sont parfaitement inconscientes, mais pour toi c'est une théâtre renouvelé (avec un vrai bonheur).

Pareillement il y a une dizaine d'années tu avais croisé cette femme qui travaillait dans une petite entreprise de ton quartier, son visage, et d'une certaine manière sa grâce, t'avaient, pas eux seuls, mais tout de même, inspiré le personnage de Suzanne dans une Fuite en Egypte, et pendant des années chaque fois que tu croisais cette femme que tu saluais poliment dans le quartier (c'est une qualité remarquable de ton quartier, de ta rue, à Fontenay-sous-Bois, les gens y sont polis, d'une façon parfois surannée, ce qui est bien agréable) et chaque fois tu devais faire un effort conscient pour désormais la désenclaver de cette étrange fiction dans laquelle tu l'avais entraînée, et dont tu pouvais bien te douter qu'elle n'aurait, sous aucun prétexte, souhaiter s'engouffrer d'elle-même. Au printemps dernier cette femme a emménagé dans ta rue, et comme tu la croisais, elle te salua plus cordialement qu'un autre jour prétextant que vous étiez désormais voisins, te serrant même la main et tu avais manqué d'éclater de rire en découvrant la poigne admirable de cette femme, surtout pour une femme, surpassant même la tienne connue pour être solide, quand dans ton idée, Suzanne aurait au contraire eu une poignée de main nettement plus molle, au point même d'être désagréable, oui, Suzanne avait cette poignée de main molle qui se laissait serrer sans conviction, c'était sa façon à elle d'être timide.  

Une poignée de main timide, à la façon de telle de tes collègues, et pour laquelle tu nourris une autre fiction encore.