Concert
de l'Ensemble Ryôan Ji à la Guillotine, Montreuil, le 18 juin 2005

 

Les concerts de l'ensemble Ryôan Ji sont pour moi l'expérience même de la beauté, ou tout du moins de cet idéal de beauté et d'advention vers lequel je m'efforce d'orienter mon travail, sans jamais y parvenir tout à fait, sans jamais cette complète satisfaction qui s'apparente à la félicité.

Les membres de l'ensemble Ryôan Ji semblent atteindre — ils n'en sont cependant peut-être pas conscients, ou bien encore en disconviendraient-ils, leur absolu ne pouvant coïncider exactement avec le mien — cet état de grâce, à tel point que je ressors de ces concerts dans un état mental, de concentration notamment, qui me permet justement d'envisager sous un jour insoupçonné à la fois le monde qui m'entoure, mais également qui je suis et ce que je m'efforce de faire.

Je ne tiens pas à élucider à tout prix les raisons de ce que je suis tenté d'appeler de la réussite — cette réussite s'apparente à celle des Anglais le vendredi soir au pub, ils boivent des ales à la recherche de l'ivresse, ils l'atteignent sans mal, en cela ils ont réussi, ils ont atteint un état d'eux-mêmes qu'ils recherchaient, une différence cependant s'insinue pour moi dans cette comparaison, je ne vais pas aux concerts de l'Ensemble Ryôan Ji dans la quête d'un état second, ou même d'un état autre, j'y vais généralement dans le but d'écrire une chronique, l'"ivresse" vient en chemin, qui d'ailleurs influe sur la rédaction de la chronique, alors je finis par ressembler au critique œnologue qui aurait goûté à de trop nombreux vins — sans doute parce que j'entretiens un rapport étonnamment supersticieux avec l'inspiration, tant je redoute toujours d'en manquer, et que je vis dans la certitude que sa recherche la fait fuir et disparaître sans délai. Quand bien même je ne vais donc pas aux concerts de l'ensemble Ryôan Ji en quête donc d'inspiration, je suis obligé de constater, qu'elle m'est souvent offerte en sus de ce que j'étais venu y chercher — quelques notes pour écrire une chronique — d'ailleurs je ne prends pas ces notes, la musique jouée par l'ensemble m'emmenant prestement à la périphérie de moi-même, transport que je goûte assez pour ne surtout pas m'arrimer à une prise de notes — je prends, certes, de nombreuses photographies, mais à dire vrai, je n'y mets pas la concentration nécessaire, ce qui s'est avéré, l'hiver dernier, catastrophique d'un point de vue pûrement techncien de la photographie, mes images étaient terriblement médiocres, non, lors des concerts de Ryôan Ji, je dois avouer cet état étrange d'être traversé par l'acte de photographier — et qui me détourne sûrement de mon but avoué, écrire une chronique à propos d'un concert de l'ensemble Ryôan Ji. Ce manque de rigueur m'est souvent reproché par le commanditaire de ces chroniques, qui invariablement doit attendre un mois ou deux avant que je ne parvienne à m'extraire du piège de pensées dans lequel je me suis engouffré en me laissant prendre par la main dans la rêverie éveillée que signifie pour moi un concert de Ryôan Ji.

Tout de même. Je peux ne pas vouloir connaître le secret de cette recette, j'ai cependant l'intuition que le jeu manifeste avec le hasard, l'indétermination et l'accidentel qui est celui de toutes les oeuvres interprétées par Ryôan Ji, et comment cette interprétation se situe toujours dans la plus grande des fidélités à ces oeuvres, le spectacle manifeste du hasard au travail donc, doit sans doute être pour beaucoup dans ma fascination pour la musique jouée par l'ensemble Ryôan Ji. Il me semble même entendre dans cette musique une évocation de très haute fidélité des entretiens de travail que j'ai eus avec la photographe Barbara Crane lors de l'hiver 1988-89 au cours desquels sans cesse je recevais des exhortations de Barbara à confier davantage et davantage dans mes photographies au hasard. Cet enseignement est lointain, mais incroyablement vivace, il fait corps avec moi, et la musique lorsqu'elle naît du hasard résonne en moi d'un écho particulier.

Il m'est impossible désormais, dans l'écriture d'une chronique à propos d'un concert de Ryôan Ji, de ne pas inclure dans l'écriture-même certains des éléments disparates qui ont jalonné le parcours incertain de ma pensée pendant le concert, ni même de ne pas rattacher le sentiment de beauté éprouvé à l'écoute de cette musique fragile et instable à certaines préoccupations plus personnelles tant elles se trouvent parfois corroborées, soulignées ou même éclairées par la musique de l'ensemble Ryôan Ji. J'espère que ces rapprochements ne sont pas insupportablement impudiques pour les musiciens.