Fontenay-sous-Bois, le 127 octobre 2013  

#457.

Liste des choses auxquelles tu as fini par t'habituer

Voir ton nom surmonté du cours de l'action de la Très Grande Entreprise sur la page d'accueil de l'intranet. Et tu aurais bien du mal à expliquer en quoi cela te salit, ou comment secrètement tu aimerais tant que la petite flèche soit descendante plus souvent, force est de constater qu'elle est plus souvent ascendante.
Te lever tous les matins de bonne heure.
Ne plus accompagner tes enfants jusque dans leur classe à l'école le matin, ne plus en avoir le temps.
Ne plus aller te promener une demi-heure photographique en face de l'école dans le bois de Vincennes
Emprunter le boulevard périphérique aux heures de pointe
Faire moins de photographies
Ne plus avoir le temps de rien
Ne plus lire la presse — est-ce un mal?
Ne plus avoir d'avis sur de nombreux sujets qui te tenaient à coeur.
Assister à la fuite irrégulière du temps, rapide pendant les moments de liberté, d'une lenteur de mercure dans l'open space.
Peiner à trouver de l'intérêt à certaines émissions de radio que tu écoutes dans ta voiture perdu au milieu d'un embouteillage.
Être dans un embouteillage  
Aller comme un lundi et aller comme un vendredi.
Rire à certaines blagues.
Te coucher parfois de bonne heure, sans forces. Contraint.
T'inquiéter de ne pas te réveiller à temps le matin
Faire tes courses aux mêmes heures que tout le monde
Faire la queue.
Te rendre dans les administrations le samedi matin pour régler des formalités essentielles, sans lesquelles tu es bloqué, être alors en compagnie de tes semblables sur les visages desquels tu lis la punition d'avoir dû se lever un samedi matin.
Te cacher sans cesse.
Te sentir une proie.
Ne pas prendre de recul
Dire certaines choses pour te donner le courage de devoir les réaliser.
Régler de nombreux problèmes au téléphone.
Compartimenter tes activités dans le soin jaloux de ménager du temps, en avoir la préoccupation quotidienne.
Remettre, un dimanche soir, au week end prochain de pouvoir retravailler à un projet que tu laisses en plan.
Ne pas toujours être fidèle aux engagements tu as pris vis-à-vis de toi-même.
T'intéresser à des résultats sportifs. Même de très loin.
T'ennuyer, et peiner à t'en extraire, par manque de forces. T'interroger sur la part de l'ennui et du manque de force dans tes nouveaux horaires ou dans ton vieillissement.    
Manquer d'esprit critique au cinéma, te laisser porter plus que de raison par les effets de fiction, chercher, et le trouver, un délassement au cinéma.
Devoir relire quelques pages en amont de ton marque-pages d'un livre que tu es en train de lire, est-ce un mal? Mais ne plus le faire aujourd'hui c'est être condamné à ne plus se souvenir de ce que tu as lu la semaine passée.
Avoir l'esprit d'escalier.
Ne pas donner signe de vie. En concevoir de la culpabilité.
Se sentir coupable de beaucoup de choses.  
Devoir te servir d'un agenda. Y noter scrupuleusement le moindre événement, le moindre repère. Ce que tu n'as jamais fait auparavant.
Te botter le train pour aller faire tes longueurs de piscine sur ton temps de repas de midi et foncer sur le chemin du retour dans la peur inquiète d'être en retard.
Vivre dans les marges immédiates, autrefois, l'année dernière encore, tu avais toi-même dessiné les limites de ces marges, elles étaient plus touffues et nettement moins contraintes.
Avoir perdu tout espoir d'une reconnaissance et être prêt à confier ta destinée à une manière de loterie. Autrefois tu expliquais à tes collègues le calcul de la probabilité de gagner au loto.
Manger de trop. Avoir des petits creux à longueur de temps et devoir lutter contre leur appel.
Te sentir dépassé dans les conversations de tes amis artistes.
Peiner à comprendre des raisonnements que tu aurais initiés autrefois.
Dire et écrire autrefois
Devoir t'excuser sans cesse.  
Considérer l'éventualité de ton départ à la retraite. Y penser. Te dire qu'il te reste une quinzaine d'années. Y penser en te disant que ta fille aînée aura quinze ans l'année prochaine.  
Ne pas approfondir et de temps en temps accepter un peu facilement les raisonnements courts.
Devoir faire des efforts pour continuer de lire.    
Regarder un calendrier
Prévoir
Prévoir des activités de loisir.
Faire tes comptes régulièrement
Tenir la baraque
T'astreindre à un ménage imparfait, mais ne pas laisser filer.
Ranger
Organiser
Anticiper
Faire des listes.
Cocher les items de ces listes.
Devoir faire la liste de tes projets en cours. De peur d'en oublier certains en route.  
Attendre un miracle. Des miracles.
Devoir te poser cinq minutes, prendre le temps de te faire un café et de t'asseoir  sur le coin du coffre près de la fenêtre et de t'astreindre à écouter la face d'un disque. En buvant un café. T'en faire un devoir.  
Être en retard, ça ne t'était jamais arrivé auparavant.
Écrire et dire auparavant.  
Te discipliner
Regarder l'heure qu'il est.
Appréhender la fin du week end.
Penser à tes trucs du boulot le soir.
Te faire du souci.
Te cacher.
Te sentir observé.
Vieillir, le sentir, continuer de l'accepter, mais comprendre à quel point cela va vite.
Voir vieillir. En ressentir une tristesse infinie au vieillissement de tes proches.
Penser que tu n'auras peut-être pas le choix
Accepter la contrainte.
Ne plus fuir systématiquement les images pauvres.
Et finalement décider au contraire de te battre. En sachant que tu as perdu d'avance.