Fontenay-sous-Bois, le 54 novembre 2013, la Garde de Dieu, le 215 octobre 2013 (si mes souvenirs sont bons).

#99.

Et tout d'un coup cette idée, il n'y aurait plus un seul visiteur du Désordre.

Cela commencerait pas quelques-uns parmi les fidèles qui déserteraient, lassés sans doute, à la fois par les inévitables redites — le Désordre finalement, on en lit quelques pages et c'est un peu comme si on avait lu tout le bouquin, une fois qu'on a compris que le taulier en a après les comportementalistes et les manchots, on peut largement s'épargner sa détestation de Cartier Bresson et de Soulages — mais aussi par les logiques trop souvent laissées au hasard — le problème avec l'aléatoire c'est qu'on n'est pas toujours là pour pouvoir corriger ses copies —, la taille de l'édifice peut-être aussi et avec elle son impossibilité d'en faire tout à fait le tour, la désertion des fidèles serait l'expression d 'une certaine impuissance. Puis ce seraient les amis, les proches, qui n'iraient plus du tout dans le Désordre, il y aurait bien encore quelques visiteurs, le plus souvent égarés et catapultés-là par quelques vieux liens hypertextes, mais très peu nombreux, et, perdus dans des galeries tellement éloignées les unes des autres, qu'ils n'auraient plus du tout conscience ou connaissance de l'existence de leurs semblables, mais même ces visiteurs esseulés, finiraient par se lasser et devineraient sans mal où se trouve la sortie du labyrinthe, ne serait-ce qu'en fermant la fenêtre de leur navigateur ou éteignant leur ordinateur. (Voilà deux pages, par exemple, dont je me souviens des urls directes, mais ne me demandez pas comment on fait pour y aboutir naturellement).

Et alors je serais désormais seul, comme on peut l'être en hiver dans les Cévennes, non pas que les Cévennes soient fort peuplées en été, en hiver elles sont vraiment désertes pas seulement dépeuplées, et il faut apprendre la langue des sangliers, des couleuvres et des buses si l'on recherche absolument la compagnie ou juste quelque dialogue. Mes pas résonneraient dans les galeries vides du Désordre, je continuerais de tenter de tout bien maintenir, de tout soigner jalousement et même de repousser les murs d'un espace pourtant déjà trop ample.

Ce serait de ma faute de toute manière, j'aurais trop longtemps ignoré certains signaux. Mon refus des commentaires dans le Bloc-notes du désordre, depuis le temps que je m'entends dire que c'est quand même pas normal cette absence de commentaires dans le bloc-notes, que c'est mal, que ça prouve bien ceci ou cela — et finalement je peux bien l'avouer celui dont je devrais le plus craindre des commentaires ce serait bien moi, à la si impressionnante collection de points Godwin. L'absence totale de lien entre les réseaux sociaux et le Désordre, encore il y a peu je lisais qu'il fallait être sérieusement associal pour n'avoir pas plusieurs profils dans ces réseaux de seconde vie, là aussi mon entêtement et ma surdité m'auront joué un tour fatal, je suis trop sérieusement associal et appliqué à cela. Je n'aurais pas prêté une attention trop grande non plus au fait que je ne reçois plus de mails, ma collégienne de fille me fait gentiment remarquer que c'est pénible que je lui envoie des photos d'elle à cheval sur son adresse de mail parce que cela l'oblige à se connecter à son mail, traduire que je suis son seul correspondant par ce vecteur et sans doute pas celui qu'elle recherche le plus assidûment. Je devrais plus souvent écouter les avertissements et les conseils de ma collégienne de fille. Et, last but not least, comme je n'ai pour ainsi dire jamais regardé mes statistiques au motif de cette peur tout à fait irrationnelle d'y découvrir un nombre élevé de visiteurs et de péter de trouille devant une telle multitude au point de perdre mes moyens, et donc craignant de les perdre, j'ai fait semblant pendant longtemps de croire que très peu de gens étaient intéressés par le Désordre. C'est dire à quel point je peux m'effrayer de fantômes et d'ombres et finalement sursauter dans le désert.  

Une telle crainte naturellement était une prophétie a contrario puisque désormais, je peux bien dire merde, putain, péter, roter, me gratter, me curer les narines, me promener tout nu dans mon petit Désordre, j'y suis aussi seul qu'un Cévenol en plein hiver. La force de caractère en moins.  

Ces derniers temps, j'ai vu passer quelques articles sur Internet où les uns et les autres avaient l'air de s'inquiéter plus durement qu'à d'autres moments de la pérénité de leurs créations en ligne, je me suis dit que la mort avait du frapper je ne sais quelle personnalité du truc et on se disait qu'il fallait organiser la sauvegarde de son travail — je demande pardon par avance aux éventuels défunts, et leurs proches, je ne suis pas au courant de tout, mon temps de connexion quotidien avoisine la demie heure par les valeurs basses, et ce faisant je suis allé vérifier ici ou là que certains que je connais bien sont bien en vie, leur fils RSS émet, leur pouls plus ou moins régulier, je dirais même que certains flirtent avec l'hypertension, mais cela les regarde. C'est assez comique d'ailleurs de constater que cette soudaine préoccupation vient du même bord que ceux qui, empressés, voudraient foutre tout ce qui est imprimé par la fenêtre. A vrai dire vu la très faible qualité de ce que j'avais pu voir de la sauvegarde du Désordre par la BNF, je peux vous dire qu'ils sont nettement plus compétents pour ce qui est de sauvegarder du papier, ne brûlez pas tout, parce que pour ce qui est de la sauvegarde du numérique, il y a vraiment du souci à se faire et à part soi-même je me demande bien de qui on peut exiger une sauvegarde efficace.

Mes morts numériques à moi n'étaient pas assez proches pour que je me soucie de la sauvegarde de leur univers, je m'y suis pas senti autorisé par exemple lorsque j'ai appris la disparition de Laurent Massénat dont j'ai apprécié l'échange sincère, mais nous n'étions pas amis. D'autres encore, mais pour le coup d'autres s'en sont chargés, et sans doute mieux que je saurais jamais le faire.      

Et donc, ne négligeons pas de se faire à soi-même l'application de tout ceci.

Devant l'immensité du désert et l'écho de mes pas et de mes coups de masses dans les galeries anciennes ou nouvelles du Désordre, je me tiens deux réflexions. Quand l'heure de la retraite sera arrivée, que je pourrais enfin sortir libre de l'open space, il me sera tout indiqué d'aller vivre dans un petit hameau des Cévennes, apprendre le buse, le couleuvre et le sanglier, la transition ne devrait pas être trop âpre. Et puis, quant à la sauvegarde du Désordre, comme je me félicite que Julien soit nettement plus jeune que moi, puisque lui sera confiée la tâche de fermer la boutique après moi, ce qui devrait lui prendre, le connaissant, une après-midi, je le vois déjà faire, un petit script veillant à l'effacement progressif des galeries, des textes et des images.  Il m'a déjà fait le coup sur des pages de test, c'était bluffant de voir le contenu mangé par sa propre lumière.    

Et la disparition sera parfaite. Enfin. Les corneilles, elle, sauront parfaitement quoi faire de ma dépouille, mort d'épuisement, heureux finalement, sur un chemin, peut-être même celui de la Garde de Dieu. Pour les corneilles pas besoin d'un script, la nature fera son office. Epargnant même à mes enfants et mes amis de devoir monter jusqu'à la Garde de Dieu y disperser mes cendres.

Je serai dispersé.