Paris, boulevard de la Villette, le 43 novembre 2013.

#90.

Je me souviens, enfant, d'une blague belge qui demandait pourquoi les autoroutes belges faisaient des zig-zags et la réponse on la donnait en plaquant ses mains sur un mur et en faisant semblant de tracer une droite avec une règle mais que l'on aurait tenue de façon tellement maladroite que tous nos doigts auraient dépassé de la règle, provoquant donc un tracé erratique. J'imagine que cette blague, de même que la plupart des blagues belges, ne font plus rire personne.

Et pourtant c'est à cette blague pas drôle que j'ai pensé en voyant les nouveaux bancs aux abords de la ligne de tramway du côté de la Cité des Sciences. De chouettes bancs, et combien de fois me suis-je entendu dire, et de rouspéter, qu'il n'y avait plus de bancs nulle part à Paris pour y lire, prendre des notes, réfléchir un peu, souffler? Alors je devrais être content, d'autant qu'ils sont nombreux pour le coup, comme si certaines recommandations de Jean-Christophe Bailly dans la Phrase urbaine avaient été rapidement entendues et mises en oeuvre, politique urbaine du moindre geste, rendre les villes plus humaines en les dé-rationnalisant un peu, ménager des espaces qui n'ont pas d'utilité a priori etc...

Un banc cela sert à s'asseoir, mais est-ce que cela ne pourrait pas aussi servir à s'allonger. À prendre le soleil les beaux jours, à faire une très éphémère sieste, ou, plus sûrement, à se garantir du froid du sol en hiver pour ceux qui ne savent plus où dormir. Et c'est justement ce que les nouveaux bancs ne permettent plus. Un renflement au milieu, c'est élégant le milieu, du banc rend le banc impraticable pour s'y allonger, s'asseoir oui, s'allonger avec une enclume comme dosseret au niveau des lombaires, personne ne le pourrait.

Je ne découvre pas là l'énième dispositif anti-clochard du mobilier urbain. J'ai déjà vu tant et tant de faux sièges dans les stations de métro, aux formes injustifiables du point de vue de l'esthétique ou même de la pratique pour ne pas me douter que de telles dispositions doivent désormais faire partie des cahiers des charges de toute personne à qui on confierait de dessiner un banc à destination de l'espace public. Et j'ai déjà pu observer (et m'énerver, écrire même à la municipalité quand j'ai pensé une fois que de tels dispositifs devaient même être illégaux, lettres mortes naturellement, d'autant que je dois reconnaître qu'une fois encore je n'y étais pas allé de main morte avec le dos de la cuillère) des dispositifs destinés à éloigner les clochards, les sans domicile fixe, les à la rue. Les habitants de la rue. Les expulser après qu'ils ont été expulsés en somme.  

D'ailleurs c'est à ce type même d'installations  que j'avais pensé en découvrant une photographie de José Branguli à son exposition de 2011, une photographie d'une chambre de torture sensorielle, et dont le sol en terre battue était hérissée de briquettes qui devaient rendre impossible que tout détenu d'une telle cellule ne puisse y trouver un quelconque repos ou confort, de même un espace pour s'asseoir incliné parait le mur. À vrai dire en matière d'ingéniosité pour contrarier, voire tourmenter, son prochain, l'Homme est capable d'horizons sans limite immédiate. Et il semble à ce sujet que plus le prochain est faible est plus il est jouissif de le contraindre chaque fois un peu plus.

Non, ce que je remarque dans le dessin de ce nouveau banc c'est le caractère insidieux de cette fonction destinée à empêcher l'allongement, singulièrement celui de l'habitant de la rue. De face on ne voit pas le renflement provoqué par la courbe inversée d'un des axes de sa trame. Et de trois quarts cette vague inversée n'est pas inélégante, elle est même fluide, vous n'êtes pas obligé de me croire, en matière de design j'y connais aussi peu qu'en football, le design aux Arts Déco c'était pour un type d'étudiants auquel je n'ai pas appartenu. Je vais y revenir. C'est à ce point fluide que l'on ne comprend qu'après-coup, s'arrêtant pour voir si on a bien vu et être certain que oui, cette épine dans la trame est bien destinée à rentrer dans le dos de celui ou celle qui veut s'allonger. En plus d'être élégant donc, c'est discret.

De ma compréhension du design on dira que ce nouveau banc public est parfait: il respecte le cahier des charges, il le fait de façon élégante et ce qui pourrait heurter dans son dessein inavouable est subtilement dérobé au regard. Je devine même qu'il reprend dans cette courbe un dessin qui doit, pour le reconnaître vaguement, faire partie du patrimoine du genre, du patrimoine du vocabulaire en matière de dessin de mobilier urbain. Mais je ne suis pas spécialiste et d'ailleurs je n'ai pas l'intention de le devenir.

C'est souvent que je parle de mes études aux Arts Déco comme d'un âge d'or. Ce qui d'ailleurs n'était pas nécessairement un âge d'or de tous les jours, mais au moins la première année ai-je eu le sentiment inédit pour moi jusqu'alors, et pas souvent ressenti depuis, d'être à la fois à ma place et surtout parmi mes semblables. Et sans doute vu de l'extérieur, je peux imaginer sans mal un malade depuis son lit d'hôpital en face dans la rue d'Ulm, Joliot-Curie, sans doute pas aux prises avec des trucs très drôles, la petite foule jeune et bigarrée que nous formions devait faire plaisir à voir dans sa fantaisie. Encore que quelques éléments hétérogènes n'étaient pas nécessairement vêtus d'habits tâchés de peinture, de plâtre, d'hydroquinone ou encore de copeaux de bois, ceux-là étaient même drôlement propres sur eux. Et nous savions tous qu'ils montaient directement sans un regard pour nos chahuts et tumultes mineurs, juvéniles,  vers le cinquième étage du bâtiment Erasme, pour eux la première année dite de tronc commun avait été un enfer, il avait fallu frayer avec le désordre, la décontraction, une sorte de mise en application sans violence de l'imagination au pouvoir, ce qui d'ailleurs, en décembre 1986, pendant les manifestations estudiantines contre les lois Devaquet-Monory avait porté tous ses fruits, tandis qu'eux aspiraient à des études sérieuses, des études qualifiantes, c'étaient les étudiants de la section design, pour achever de grossir le trait de crayon, je dirais qu'eux avaient des porte-mines quand nous on dessinait surtout avec ce qui nous passait par la main.

Nul ne peut sérieusement dessiner avec un porte-mine.  

D'ailleurs je me souviens d'un jour à la cafétéria j'avais fait rire mon monde quand l'un des étudiants en design m'avait demandé si je n'étais pas comme lui en design et je lui avais répondu monte voir en design si j'y suis.

Et je me désespère de me dire que depuis toutes ces années, je ne suis jamais parvenu à me départir de cette façon à la fois immature et stigmatisante, d'un côté les artistes, de l'autre les étudiants en design, soit l'humanité rationnelle. Et pour dire tout l'infantile de mon attitude, c'est régulièrement que je peste contre les objets du quotidien en invectivant, ah encore un truc dessiné par un ancien étudiant en design de l'ENSAD.

N'empêche, je n'aurais aucun mal à le croire si on me disait que la plupart des étudiants en section design sont aujourd'hui des professionnels reconnus qui tous mènent des vies professionnelles épanouissantes, pleines de projets qui leur tiennent à coeur et que même aucun d'entre eux n'est cloisonné tous les jours ouvrables de la semaine dans un open space (et je veux même bien croire que nombre des contours des différents meubles, objets et répartition des masses de ce qui fait mon quotidien en open space a été dessinée par eux, je suis même vaincu à cette idée, parmi d'autres que je rumine tous les jours que l'open space en fait).

Avec l'âge j'accepte mieux la complexité du monde, le fait que les situations ne soient pas tranchées, que l'humanité ne se divise pas en 10 sortes de gens, ceux qui comprennent le binaire et ceux qui ne le comprennent pas, qu'il n'y a pas les poètes d'un côté et les autres de l'autre, les étudiants de l'ENSAD en peinture et ceux en design. Je me félicite de cette maturité, naissante, j'en tire des bénéfices aidants, je me mets moins en colère, je suis moins malheureux, plus calme, plus chaleureux, plus ouvert.

Et puis je tombe sur les nouveaux bancs au Nord de Paris, leur dessin remarquable, élégant et discret, et je redeviens jeune et en colère, bête et clivant.

Parce que je sais. Je sais comment ces choses-là se font. L'ancien étudiant de la section design des Arts Déco ne fait que prêter son porte-mine à une oeuvre collective, il est l'employé (ou le fournisseur, cela revient au même) d'un industriel qui fabrique du mobilier urbain et qui répond à une demande, celle de la ville. Et que c'est la poule et l'oeuf, qu'on ne saura jamais si c'est la municipalité qui a spécifié dans son cahier des charges la nécessité du dispositif contre les habitants de la rue, ou si c'est l'industriel et ses responsables marketing qui ont pensé à ces solutions contre les habitants de la rue pour mieux proposer leurs produits à la municipalité et couper l'herbe sous le pied de la concurrence ou si c'est encore l'ancien étudiant de la section design des Arts Déco (pas nécessairement lui mais un collègue déjà il y a quelques années) qui a imaginé cette solution tellement pratique, une sorte d'initiative personnelle dans l'exclusion. Et à vrai dire je donnerai cher pour connaître l'intitulé exact de la ou des phrases du cahier des charges qui stipulent que l'on doit faire en sorte que nul ne puisse s'allonger sur le banc, tout ceci porte sans doute même un nom, un nom de procédé, j'aimerais tellement connaître les termes exacts de cette ignominie, et savoir si les personnes contre lesquelles sont hérissés de tels dispositifs sont effectivement citées.    

Je pense à ma lecture cet hiver de Renverser l'insoutenable d'Yves Citton, à son appel à une révolution par les gestes. Est-ce que le seul geste qui vaille devant de tels bancs ce ne serait pas de venir nuitamment avec des meuleuses et de scier ce petit renflement sur tous les bancs. Les rendre enfin praticables pour s'allonger. Les rendre aux habitants de la rue. Et le faire systématiquement. Au point de contraindre les anciens étudiants de la section design des Arts Déco à en dessiner de nouveaux et qui seraient même, enfin, capables de mieux accueillir les habitants de la rue. D'ailleurs si j'étais professeur aux Arts Déco, longtemps que je donnerais des exercices aux étudiants de la section design qui consisteraient à dessiner des bancs publics dont la fonction première serait de mieux accueillir les habitants de la rue, avec un coffre à combinaison sous le banc pour ranger sac de couchage et couvertures et la possibilité de déployer un toit les nuits de pluie et le raccordement de la base à des conduits d'air chaud. Et quand ces bancs ne serviraient pas aux habitants de la rue, les passants auraient le loisir de s'y arrêter, de s'y asseoir, de faire un peu de lecture, de prendre des notes, ou encore de faire une petite sieste réparatrice. Ce serait tout cela la contagion par le geste. Et c'est au sein même de la section design des Arts Déco qu'il faudrait l'initier.

Pour qu'enfin les bancs ne soient plus dessinées avec les doigts qui dépassent de la règle.

Et je veux bien tolérer l'usage du porte-mine si on va dans cette direction.