A quoi tu penses?

Je repense, tandis que le train file maintenant le long de la centrale nucélaire de Neuvy-sur-Loire à la discussion avec L.. L. est un peu mon rabbin des fois, une sorte de rabbin pour athée, mais d'autant plus moralisateur. Qui répond si souvent en utilisant des métaphores, des fables de la culture juive ou encore des épisodes de Grombrowicz, autant d'histoires à morale très éclairantes.

Parce que lui naturellement a parfaitement remarqué qu'en dehors du bloc-notes qui est tenu à jour comme on peut, il ne se passait plus grand chose ces derniers temps dans le garage. Alors je lui confesse — je ne sais pas si on se livre à la confession avec son rabbin — que j'ai le sentiment de ne plus faire face à mes responsabilités d'artiste en ce moment, je ne travaille plus beaucoup, je me disperse, je pense à des tas de choses mais je ne me mets pas beaucoup au travail. Or il me semble que ce soit la vraie responsabilité de l'artiste, celle de travailler. Et c'est sûrement pour combler quelque sentiment honteux ou de culpabilité — et sur ce sujet, je me souviens aussi d'une conversation avec Natalie Bookchin, à New York, lors de mon retour des Etats-Unis, sentiment chez elle qui pouvait prendre des proportions hors de propos, connaissant peu le repos, remplie de culpabilité, familiale?, je ne sais plus, qu'être une artiste était une manière de chance, que cela dispensait en partie, de se coltiner les contigences engluées du quotidien, et qu'il était donc impératif de travailler dur à son travail d'artiste pour mériter sa condition privilégiée, je n'ai pas revu Natalie depuis, il y a presque vingt ans, donc je me doute que ses vues se sont appaisées sur le sujet — que je finis toujours par me remettre au travail.

Et si je me posais la question de ce manque de courage au travail, je m'apercevrais que ce n'est peut-être pas un manque de travail ou même d'implication, mais au contraire d'une implication trop grande mais très disparate dans des projets dont je ne suis pas toujours l'initiateur ou encore des projets qui ont peu à voir avec ce que je place au centre. Et dans cette dispersion, passer de longues journées à tenter de réparer, sans succès pour le moment, l'ordinateur d'un ami, s'occuper des minimes au rubgy même quand Baroukh n'est pas là, faire des photos pour l'institueur de Madeleine et autant de petites choses que les uns et les autres sont toujours contents de me donner à faire parce qu'ils ont le sentiment que j'ai dans ces domaines des compétences particulières, moi, incapable de les détromper, devoir ensuite passer des heures à tenter de faire ce que je ne suis pas nécessairement doué pour faire, parce que de vraies compétences, je ne suis pas certain de m'en connaître. Bref je suis comme Gombrowicz avec ses cloportes.

L'histoire est la suivante, on peut, si on veut remplacer le nom de Grombrowicz par celui de Kurt Schwitters, mais apparemment c'est tout de même Gombrowicz qui raconte cette histoire.

Gombrowicz était la plage, marchant parmi des dunes de sable, un beau jour de printemps semble-t-il, de bonne humeur, finalement comme on peut l'être pour une promenade dans des dunes de sable, pas très loin du rivage un beau jour de printemps. Et cette humeur n'allait pas se gâter quand Grombrowicz tomba sur un cloporte des sables, lequel était dans une fâcheuse posture parce que ce dernier, sans doute retourné par une brise légère, ou encore avait-il déboulé d'un peu plus haut sur la pente douce de cette dune, il n'empêche ce cloporte était désormais sur le dos. Ce que Gombrowicz choisit de corriger, se penchant sur cet infortuné insecte, il le retourna, le remis sur ses pattes et le cloporte put reprendre le cours de sa déambulation. Gombrowicz s'étonnait qu'une action aussi minuscule, fut-elle bonne, puisse influer aussi positivement sur son humeur et il en était là de ses pensées quand il remarqua un nouveau cloporte un peu plus loin, lui aussi pareillement gêné, retourné sur le dos, ses petites pattes s'agitant en tous sens en l'air mais ne parvenant pas à se redresser. Gombrowicz lui vint en aide comme à son collègue et constata que décidément tout ceci augurait d'une belle journée. Puis ce fut un troisième, puis un quatrième, un cinquième et puis toute une cohorte de cloportes, dont beaucoup sur le dos ce qui finit par donner beaucoup de travail à un Gombrowicz dont l'humeur est en train de s'assombrir, incapable de s'arrêter de faire un bien équitable aux membres infortunés de ce troupeau de cloportes.

Comme je comprends l'humeur instable et un peu affolée de Gombrowicz.