A quoi tu penses?

La femme qui est assise en face de moi dans le train lit l'Equipe et France Football. Je crois que c'est la première fois que je vois une femme lire France Football, et pour parfaire sa prise d'informations, elle approndit en lisant les nombreuses pages du journal l'Equipe consacrées à ce sport débilitant, sans doute inventé par un zoologue anglais pour divertir ses chimpanzés habillés. La femme qui est assise à côté de moi, lit, elle, une biographie de Sarkozy. Combien de temps pourra-t-on encore cohabiter de la sorte?

"Hier matin, la France a eu peur"

, titre le journal que je peux voir par dessus les épaules de mon voisin de devant. Mais peur de quoi?, cela, je ne pourrais pas le lire et je serais obligé, le parcours durant, de supposer mille scenarii de peurs nationales auxquels j'ai manifestement échappé en passant l'essentiel de la journée aujourd'hui à travailler dans le garage, indocte qu'un volcan ait explosé du côté de l'aire d'autoroute dite du centre de la France, un boeing 747 s'écrasant peu de temps après le décollage, tous les réservoirs pleins de kérosène, au beau milieu de Paris, et je n'en avais pas perçu la rumeur parce que j'écoutais à plein volume au casque Lionel Hampton, un groupe de terroristes aurait cambriolé les laboratoires Pasteur où sont conservés quelques échantillons de la variole et d'autres maladies tout aussi léthales et en auraient dispersé les dangereuses souches dans les grandes villes, la centrale nucléaire de Neuvy-sur-Loire ne pouvait avoir explosé, libérant un nuage radio-actif de la taille du continent, parce que justement je l'avais sous les yeux et qu'elle semblait fumer, comme d'habitude en hiver, de ses deux fourneaux. Non, en fait je faisais confiance à la presse servile de ce pays pour mettre en avant un événement qui n'en était pas un, lui donnant une épaisseur qui n'aurait jamais du être la sienne, jusqu'à le rendre incompréhensible, et au contraire laisser le champ libre aux despotes aux petites mains de ce pays pour leurs coutumières gesticulations.

Alors à quoi je pense? Je ne pense pas, la presse pense pour moi et me laisse songeur.


Les diplomates et les SS unissaient maintenant leurs efforts pour faire pression (Drückarbeit) sur Laval. Peine bien inutile: Laval se déclara prêt à livrer les Juifs étrangers de la zone non-occupée et proposa que les Allemands "emmènent" aussi les enfants âgés de moins de seize ans. Les Nazis jubilaient. Ils étaient surpris aussi. a l'issue d'une réunion, le négociateur allemand, le Gesandtschaftsrat Rahn, ne put s'empêcher de faire observer à Laval que toute cette histoire était plutôt déplaisante. Que dois-je faire alors, rétorqau vivement Laval, irrité, j'ai offert ces Juifs aux Alliés, mais ils me les ont laissés sur les bras.

In la destruction des Juifs d'Europe de Raul Hilberg.

Voilà ce que j'aurai en tête, le zèle des autorités françaises à contenter l'occupant allemand dans son entreprise démente, chaque fois que j'entendrais le poncif combien éculé de la France pays des Droits de l'Homme.

Ce monde n'a aucun sens.


En feuilletant les journaux en arrivant à la gare, histoire d'en avoir le coeur net, je finis par comprendre que ce qui a fait si peur à la France hier matin doit être l'enlèvement de ces deux jeunes enfants et qui ont été retrouvés apparemment sains et saufs très peu de temps après leur disparition, sauvetage qui semble-t-il doit beaucoup à la couverture médiatique bruyante de cette affaire, ou sont-ce les media, au contraire, qui s'exagèrent, comme si souvent, les mérites. Comment s'y retrouver dans un tel monde de faux-semblants?

Pensées décousues.