A quoi tu penses?

[Viens] vers moi, toi, heureux citoyen du monde, qui habites le pays où existent encore bonheur, joie et plaisir, et je te raconterai comment les ignobles criminels modernes ont transformé le bonheur d'un peuple en malheur, changé sa joie en éternelle tristesse, détruit à jamais son plaisir de vivre. Viens vers moi, toi, libre citoyen du monde, dont la vie est assurée grâce à la morale humaine et l'existence garantie par la loi, et je te raconterai comment les modernes criminels et ignobles bandits ont piétiné la morale de la vie et anéanti les lois de l'existence.
Viens vers moi, toi, libre citoyen du monde, dont le pays est ceint de modernes murailles de Chine, que les griffes de ces diables cruels ne peuvent atteindre, et je te raconterai comment ils ont enserré tout un peuple dans leurs bras diaboliques et enfoncé dans sa gorge leurs horribles griffes avec une férocité sadique, jusqu'à ce qu'ils l'aient étranglé et anéanti. Viens vers moi, toi, libre citoyen du monde, qui as eu le bonheur de ne pas avoir à affronter la domination des féroces bourreaux modernes, et je te raconterai et te montrerai comment, par quels moyens, ils ont fait périr des millions de membres du fameux peuple de martyrs.
Viens vers moi, toi, libre citoyen du monde, qui as eu le bonheur de ne pas subir la domination des cruels [--] animaux bipèdes, et je te raconterai par quelles méthodes raffinées et sadiques ils ont assassiné des millions de membres du peuple d'Israël, sans défense, isolés, que personne n'a protégés. Viens et vois comment un peuple civilisé a été changé par une loi sauvage et diabolique [qui est née dans] la tête du plus grand bandit et du plus ignoble criminel [que] le monde sadique ait créé jusqu'à son époque.
Viens dès maintenant, alors que la destruction se poursuit encore à plein [--], viens dès maintenant, alors que l'extermination règne encore jalousement. [Viens dès maintenant] alors que l'ange de la mort exerce encore sa domination. Viens dès maintenant, alors que les bûchers flambent encore d'un grand feu.
Viens, lève-toi, n'attends pas que le déluge soit passé, que le ciel s'éclaircisse et que le soleil se mette à briller, car alors tu t'arrêteras étonné et tu ne croiras pas ce que ton oeil te montrera. Et qui sait si, une fois le déluge disparu, n'auront pas aussi disparu ceux qui, en tant que survivants, auraient pu témoigner et te raconter la vérité.
Qui sait si, avant que le matin ne s'illumine, les témoins pourront s'extraire de la sombre et barbare nuit car tu croiras certainement que la grande et barbare destruction que tu constateras était due à une punition infligée par les canons. Tu penseras certainement que la grande extermination subie par notre peuple était une conséquence de la guerre. Tu croiras certainement que la liquidation du peuple européen Israël était due à une sorte de cataclysme naturel. La terre avait ouvert sa gueule et sous l'effet d'une sorte de force divine cachée, ils avaient été rassemblés de partout et engloutis par l'abîme.
Tu ne croiras pas que des hommes aient pu en arriver à une si barbare extermination même s'ils avaient été changés en bêtes fauves.
Viens avec moi, avec le misérable enfant solitaire encore en vie du peuple d'Israël, arraché à son foyer avec sa famille, ses amis et connaissances, pour trouver un repos provisoire dans des tombeaux [argileux] humides et, de là, être conduit dans ce soi-disant camp de concentration pour travailler et, en fait, arrivé dans ce grand cimetière juif. Là, j'ai été placé par ces diables comme gardien aux portes de l'enfer par où sont passés et passent encore des millions de Juifs de toute l'Europe. J'ai avec chacun [--] quand ils étaient [--] debout [--] je suis resté avec eux jusqu'aux derniers [-] et ils m'ont confié le dernier secret de leur vie. [Je les ai] accompagnés à leur dernière marche de vivants. Jusqu'à ce qu'ils soient, dans [--] enfermés ??? l'ange de la mort et aient disparu à jamais de ce monde. Ils m'ont tout raconté, comment ils ont été arrachés à leur foyer, comment ils ont subi une succession de terribles souffrances avant d'atteindre leur terme ultime, être sacrifiés au Diable. Viens, mon ami, lève-toi, sors de tes palais douillets et sûrs, arme-toi de courage et d'audace et viens avec moi parcourir le continent européen où le Diable s'est emparé du pouvoir, et je te raconterai et te montrerai avec des faits de quelle manière la race hautement civilisée a liquidé le peuple d'Israël, faible, sans protection, [innocent] de tout crime.
Ne t'effraie pas de ce long chemin tragique. Ne t'effraie pas des scènes cruelles et barbares que tu seras amené à voir. Ne t'effraie pas, je ne te montrerai pas la fin avant le commencement, et peu à peu ton oeil deviendra fixe, ton cour s'émoussera, tes oreilles deviendront sourdes. Emporte, toi, l'homme, des bagages de toute sorte qui puissent te servir dans le froid et l'humidité, dans la faim et la soif, car il nous arrivera de nous trouver au beau milieu d'une nuit glacée dans des espaces désolés et d'accompagner mes malheureux frères à leur dernier voyage, à leur marche à la mort. Il nous arrivera de parcourir, jour et nuit, affamés et assoiffés, les diverses routes européennes de l'errance des millions de Juifs chassés et repoussés par les modernes barbares vers leur but cruel et diabolique, apporter leur vie en sacrifice pour leur peuple. Toi, cher ami, es-tu prêt au voyage ? Mais je t'imposerai une condition supplémentaire : dis adieu à ta femme et à ton enfant car tu [--] ces scènes cruelles, ne voudras plus vivre dans [un monde] où de tels actes diaboliques peuvent être perpétrés. Dis adieu à tes amis et connaissances car [après] avoir vu les horribles actes sadiques du peuple-diable soi-disant civilisé, tu voudras certainement effacer ton nom de la famille humaine. Tu regretteras le jour de ta naissance.


Notes de Zalmen Gradowski, membre des sonderkomandos au camp de Birkenau